Antonio Munoz Molina – Dans la grande nuit des temps (trad. Philippe Bataillon) – Seuil

janvier 24th, 2012 § Laisser un commentaire

En fait, il y a deux manières de raconter les histoires d’amour. L’une laisse des oeuvres magnifiques, intemporelles, universelles. Elles touchent chacun, partout dans le monde, à des siècles de distance. L’autre, mais est ce vraiment la peine de dire du mal d’oeuvres sans intelligence et sans profondeur, qui feront le joie d’Hollywood?

“Dans la grande nuit des temps” est de ces oeuvres magiques, dont chaque mot, chaque phrase résonne ici ou là dans la psyché de chacun.  L’écriture est si belle, si limpide et en même temps si précise, si poétique qu’on pourrait le croire écrite pour chaque lecteur. Un mariage social, une famille bien sous tous rapports dans une Espagne écartelée entre la tradition catholique dressée sur ses ergots et la furia révolutionnaire bien décidée à changer le monde. Dans ce monde, les hommes sont infidèles presque sans le faire exprès, juste parce que cela fait parti de la tradition en quelque sorte. Pour Ignacio Abel, architecte madrilène, cela a commencé lors d’un voyage d’étude en Allemagne, cette Allemagne des années 20 un peu avant l’arrivée d’Hitler au pouvoir et dans les âmes. Une histoire leste, sans lendemain, juste pour oublier l’ennui né d’un mariage avec une femme si semblable à l’Espagne catholique, froide, éternelle, sans plaisir, sans envie, confite dans la tradition et le catholicisme le plus étroit.

A son retour à Madrid, après un court instant de culpabilité, il rencontre Judith. Elle est américaine, d’origine juive, libérale, libre, et dans un pays étranger, elle découvre que les valeurs morales auxquelles elle pensait être si attachée, se dissolvent dans le côté “folklorique” de ce pays en pleine mutation. Abel est fasciné, Judith rapidement séduite. Leur liaison, est chaude, sensuelle, aventureuse, amoureuse. Elle se cache dans des chambres d’hotel et des salles obscures, elle s’incarne dans des discussions passionnées à la table de petits bars et de petits restaurants. Elle promet du bonheur, de l’éternité et de la grandeur.

Mais de ces amours là, dans une Espagne qui s’achemine vers le chaos, surgit un jour ou l’autre le principe de réalité. L’épouse bafouée, pauvre chose qui n’a contre elle que d’être amoureuse à sa manière d’un homme cruel et volage, se brise sur la découverte de l’infidélité et surtout du bonheur de l’infidèle. De ce sourire, de cette ardeur qu’il n’a jamais eu pour elle. Les infidèles désormais se regardent avec défiance, avec cette sensation de souillure qui va avec la découverte de sa propre laideur. Que reste-t-il alors? Que reste-t-il de la passion, de la folie, de la légèreté?

Antonio Munoz Molina nous offre un livre éblouissant sur l’amour, la guerre, la faiblesse, la fuite, la peur. Une histoire à plusieurs voix, qu’il déploie avec art et beaucoup de nuances dans une Espagne profondément bouleversée par la guerre civile qui aujourd’hui encore semble laisser une sourde amertume. Les personnages de Molina ne sont ni héroiques, ni parfaits, ni grandioses, ils sont pris entre les affres du temps et ceux de leurs passions. Un roman bouleversant, une histoire d’amour qui traversera la nuit des temps…

Musique du jour – Etta James

janvier 23rd, 2012 § 2 Commentaires

Verbatim – Antonio Munoz Molina – Dans la grande nuit des temps

janvier 13th, 2012 § 1 Commentaire

“L’être dédaigné est un légitimiste qui revendique en vain des droits ancestraux auxquels personne n’accorde de crédit. Adela ne remarque pas les signes, ne peut soupçonner ce qui est en train d’incuber à côté d’elle dans la présence encore inchangée de l’autre, ne perçoit pas le degré d’hostilité légèrement plus grand inscrit dans son silence, la déloyauté encore secrète et pas tout à fait consciente de cet homme qui voyage auprès d’elle, sur la banquette arrière du taxi (…)” p.95

Michel Bussi – Un avion sans elle – Presses de la Cité

janvier 12th, 2012 § Laisser un commentaire

Un bon polar français n’est pas si courant pour qu’on le passe sous silence. Et pourtant à la lecture de la quatrième de couv, je n’étais pas très enthousiaste, cette histoire de deux bébés dont un seul survit à un crash et qui est impossible à identifier de manière certaine  ne m’enthousiasmait guère. Et bien j’aurai eu tort car le roman de Michel Bussi m’a tenue en haleine jusqu’à la dernière page. J’ai aimé les personnages, la construction, habile :-) , et le suspense haletant.

Ce qui est fascinant, au-delà de cet étrange destin de deux bébés, dont un seul survit par miracle, c’est bien évidemment les enjeux familiaux et juridiques, car au début des années 80, l’ADN est encore un rêve de scientifique, et on doit encore tout gérer à l’instinct. Pourtant Michel Bussi semble tomber dans tous les pièges: histoire rocambolesque d’avion qui se crache et dont seul un bébé survit suffisamment proche du brasier pour survivre dans la neige, suffisant loin pour ne pas finir carbonisé et surtout familles riches et pauvres, cela ressemble à une série US! Mais il est bon dans l’exercice et il déroule sa petite pelote pour bien emberlificoter le lecteur le plus réticent. :-)

On suit le destin croisé du bébé survivant devenue jeune fille, de son frère/amoureux, des deux familles, le tout raconté par un privé, engagé dès la décision de justice rendue, pour trouver tout ce qu’il y a à trouver pour découvrir l’identité réelle du bébé. Michel Bussi construit un polar très réussi, mené de bout en bout sur un rythme haletant et laissant le lecteur très, très satisfait.

Daniel Cario – La maison des frères Conan – Collection terre de france

janvier 12th, 2012 § Laisser un commentaire

Un roman très agréable qui met en scène deux frères dans une Bretagne encore pauvre et rurale où les hoberaux sont soient des gens dignes de tous les éloges, soit d’abominables petits arrivites. En pleine tourmente de l’occupation, l’histoire d’amour entre deux jeunes  gens et l’mour filial entre deux frères devenus orphelins se polit de page en page pour s’achever dans une belle aventure romanesque.

Lorsque Anaïs Conan donne naissance à son deuxième enfant, elle n’imagine pas un instant que ce petit être fragile va devenir sa malédiction. Naître et être un enfant trisomique n’est pas simple à l’heure des thérapies géniques et des progrès de la psy cognitive, alors imaginez ce que cela peut être dans une campagne reculée, au sein d’un couple d’honnêtes artisans sans le sou, vivant dans une cabane en bois à l’orée de la forêt. Lorsqu’elle comprend que toutes ses prières et toutes les superstitions héritées du fond des âges ne servent à rien, la mère abandonne sa famille et fuit.

Le père, sabotier de son état, apprécié pour son sérieux et sa gentillesse devient un roc pour ses deux fils, le beau, le normal Louis-Marie mais aussi pour Céleste, le crapaud, le débile, gentil mais étrange, peut être même dangereux. Grâce à une “hussarde noire” perdue en terre bretonne les deux enfants découvrent l’école de la république et sa formidable ouverture au monde. Louis-Marie y découvre sa meilleure amie et son amour, Céleste y découvre qu’il n’est pas fou, pas crétin, pas débile, mais qu’il est, comme tous, capable du meilleur, du plus fin et du plus délicat.

Le destin de ces deux enfants élevés dans le respect et l’amour va se trouver confronter à la bestialité des adultes, à la fureur de l’histoire, à la détresse des plus humbles et à la difficulté de faire vivre, envers et contre tout, un rêve, le rêve, construire une maison, sa maison. Un très joli roman, bien écrit, poétique et infiniment beau dans sa description de cette différence porteuse d’un amour infiniment grand.

Cinéma – Bruegel, le moulin et la croix – Lech Majewski

janvier 11th, 2012 § Laisser un commentaire

http://www.allocine.fr/film/fichefilm_gen_cfilm=195787.html

Un film tout à fait étonnant du polonais Lech Majewski avec un casting qui normalement aurait dû lui ouvrir la totalité des plateaux de télé: Rutger Hauer, Charlotte Rampling et Michael York ( dont la chirurgie esthétique est un véritable carnage). Mais l’étrangeté du film, ses longues plages de silence, le choix d’un thème particulièrement casse-gueule, l’analyse d’une oeuvre sur un plan technique, mais également historique, a laissé ce film étrange et fascinant dans les ténèbres d’une critique muette.

Techniquement, le film est réussit, on rentre dans ce tableau, et on découvre surpris la vie des personnages, très nombreux, plusieurs centaines qui hantent tout le tableau. Des vignettes de vies quotidiennes entre gestes usuels et difficulté face à l’occupation du territoire par une force étrangère. Car au delà du thème récurrent dans la peinture médiévale, la passion du Christ, c’est bien la dimension politique de l’occupation des Flandres attirées par les feux de la Réforme, par les troupes de Philippe II. Ainsi la passion du Christ, devient le prétexte à la description de la passion d’un peuple qui voit dans les espagnols, les nouveaux romains venus écorcher vif l’agneau de dieu.

Le film de Majewski peut se voir sans connaissance préalable, le propos étant assez didactique, mais un petit bagage est tout de même recommandé. D’autant que de longues plages sans dialogues, peuplées par les cris des enfants ou les croassements de corbeaux, succèdent au dialogue entre le peintre et son commanditaire ou aux lamentations de Marie. La réussite est là, c’est indéniable, on est saisi par le travail du peintre, son sens de la lumière, de l’histoire et des symboles. Ainsi le meunier transformé en dieu omniprésent et pourtant cruellement absent, en haut de son moulin, perché sur son éperon rocher, bien loin des hommes dont il broie les vies sans y accorder plus qu’un vague regard est saisissant. Un beau travail de cinéaste.

Le viol, une adapation évolutionniste?

janvier 11th, 2012 § 2 Commentaires

http://www.books.fr/sciences/le-viol-des-insectes-lhomme/#section

Excellent article qui appelle un commentaire. S’il est peu probable que le viol soit une adaptation evolutionniste, il est par contre certain que le pouvoir et surtout la frustration du pouvoir, les situations de guerre ou de flou éthique qu’on note dans tous lieux où un homme peut exercer une forme de coercition librement sur ses contemporains, font de l’homme un violeur potentiel. Il n’y a jamais loin entre désir de séduire et besoin de soumettre cette autre qui se refuse. Donc rien d’évolutionniste, mais bien un véritable enjeu de pouvoir. On me dira que les femmes sont aussi cruelles dans ce genre de cas, peut-être, mais je n’ai pas encore vue de groupes de femelles hystériques se jeter sur un village d’hommes pour les soumettre.

Certains hommes se refusent à se voir dans ce rôle, arguant du fait qu’ils seraient incapables de bander si le plaisir de leur partenaire n’est pas probant. Noble mais difficilement vérifiable, alors que malheureusement on a démontré largement qu’en cas de conflit, ou dans le cas d’une absorbtion massive d’alcool, bref dans toutes situations où les barrières de l’éthique tombent et que l’homme dans son “désir” peut “oublier” de s’enquérir du désir de sa partenaire, voire considérer que son non n’a aucune importance. Le viol est une arme barbare, un acte qui n’est qu’un avatar de la violence exercée par ceux qui détiennent un pouvoir indu.  Il est malheureusement aussi bien ancré dans une tradition où le ventre des femmes appartient aux hommes. Il ne me semble pas évident qu’on soit totalement sorti de ces traditions qui s’imposent dès le néolithique…

Est ce que le viol est le propre de l’homme? Peut être pas. Mais qu’il soit une tentation permanente, la question se pose…

Musique du jour – Alex beaupain & Camelia Jordana – Avant la haine

janvier 10th, 2012 § 1 Commentaire

Michel Pastoureau – Une histoire symbolique du Moyen Age occidental – Seuil

janvier 8th, 2012 § Laisser un commentaire

Un essai remarquable rassemblant divers articles consacrés par l’historien à cette partie passionnante et mal connue de l’histoire, l’univers mental et l’imaginaire des hommes et femmes du temps, qui donne naissance un univers symbolique d’une infinie richesse,  de  nuances et dont les images sont aujourd’hui passées dans notre quotidien. Histoire mal connue, souvent annexée par les marchands d’ésotérisme de mauvais aloi, la symbolique est un sujet pourtant bien passionnant pour les historiens de cette période car elle touche à tous les dimensions et à toutes les populations. Animaux, végétaux, couleurs, formes, tissus, jeux, armoiries, iconographie ou grandes histoires romanesques, le symbolisme est partout et il permet d’appréhender avec beaucoup plus de finesse cette réalité désormais si loin de nous.

Le Moyen Age aime les images, ce n’est pas nouveau. L’écrit et le lu étant réservés à une élite, il est nécessaire pour unir des populations disparates et dispersées de trouver des images fortes qui parlent immédiatement à chacun. Certes la science des drapeaux et des blasons n’appartient qu’à des connaisseurs, mais les populations reconnaissent immédiatement les images et le seigneur qui les porte. Chacun connait la symbolique des couleurs et reconnait immédiatement la qualité de personnes rencontrés à celle de l’étoffe et des couleurs.

Les hommes du temps qui affublent volontiers leur contemporains seigneurs comme vassaux de surnoms fleuris, connaissent bien le bestiaire et son symbolisme. Ainsi on préfèrera toujours être comparé à un lion qu’à un renard et on se défiera comme de la peste de tout homme, femme ou enfant arborant une tignasse rouge. On suit également religieusement les modes que ce soit celles des couleurs à porter, que celle des prénoms issus des grands romans de chevalerie. Ce qui est fascinant dans cet ensemble de texte, c’ets l’évolution de l’histoire symbolique. A un univers médiéval plein de couleurs succèdent à partir du XIIIè siècle un code de plus en plus réglementé par l’Eglise même. Et on glisse inexorablement vers le règne presque sans partage de quelques couleurs: le bleu, le noir, le blanc, le rouge, tandis que le vert et le jaune sont déconsidérés. Le Moyen Age se décolore pour entrer dans une renaissance où la neutralité sera d’usage.

L’essai est passionnant et fourmille de ces petits détails qui font les belles et grandes Histoires. Ainsi l’histoire de la blanche hermine ravira les bretons…

Musique du jour – Nina Simone

janvier 8th, 2012 § Laisser un commentaire

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