La première chose à dire de ce livre est que la couverture est une vraie réussite. Avoir repris le symbole du ranch de l’écrivain dont la fracture coïncide avec les deux photos est une preuve de l’intérêt que les éditeurs et concepteurs portent à la fois au livre lui-même, à son contenu et aux règles du marketing. Elle donne envie cette couverture, elle interpelle non seulement l’œil mais aussi le toucher, presque l’odeur, comme souvent d’ailleurs avec les couvertures des livres éditées par cette jolie maison. Ensuite il y a la découverte de cette biographie fascinante, ce moment de vie que l’écrivain nous donne à découvrir de lui. Non sa vie entière, mais l’évènement qui a marqué profondément cet écrivain au point de provoquer un changement de vie total : sa passion pour les terres indiennes du Dakota du Sud et le désir d’un retour à la terre radicale. D’échecs en faillites, un cheminement qui semblait avoir été fait soit pour le briser, soit pour l’amener précisément à son ultime prise de conscience : une terre, un écosystème et le devoir d’apporter sa pierre à l’édifice en tentant par l’exemple de montrer la puissance du lien entre les deux.
Lorsque Dan O brien décide de faire son retour à la terre, il est comme beaucoup d’autres avant lui, persuadé qu’un peu de bonne volonté et beaucoup de travail sont les valeurs maîtresses d’un bon éleveur. La confrontation avec la réalité sera cruelle et destructrice. Tout d’abord cette terre chargée de la légende des indiens et des grands troupeaux de bisons, est devenue par la grâce et l’intelligence de l’homme blanc, une zone aride, dont la terre arable a totalement disparu du fait de l’exploitation abusive. Une terre désolée, à l’écosystème brisé. Les troupeaux de vaches et les cultures toxiques achèvent une destruction initiée une petite centaine d’années auparavant. Cent ans pour détruire ce que la nature avait mis des millénaires à construire. Redoutable ! Les petites propriétaires qui tentent de survivre sur ces terres ont contre eux, une terre sèche, un climat changeant d’heure en heure, des hivers éprouvants et longs. Nombreux sont ceux qui ont tenté leur chance sur ces terres, aussi nombreux ont été ceux que la nature a vertement remis à leur place et qui sont repartis la queue basse et les rêves en berne sur des comptes en banque vide. Les soi-disant valeur du pionnier sont rejetées par une terre abîmée et saccagée.
Comme beaucoup avant lui, O Brien va voir son mariage se briser, ses rêves de fortunes s’étioler, son désir de bien être se briser sur l’écume des jours glacés. Mais à la différence de beaucoup de ses voisins et précédesseurs, O Brien aime cette terre, et il sait regarder, analyser et comprendre. Refusant les légendes noires ou dorées et les vérités d’un capitalisme prédateur et assassin de la mémoire et de la culture, il se souvient de cet époque où l’écosystème de la région était viable pour des milliers d’hommes et de femmes. Il regarde cette terre et découvre que ses spécificités sont liées à l’environnement animal : animal, végétal, minéral, les liens sont forts et riches. Mais une fois ces liens brisés, il ne reste plus qu’un désert féroce. Repenser l’histoire écologique de son petit bout de territoire, c’est ce que va tenter Dan O Brien, seul avec un ami et son courage. Préférer les espèce végétales endémiques moins exigeantes sur ces terres fragiles et voir que rapidement les espèces endémiques reviennent plus nombreuses, plus diverses, mieux adaptées. Oublier ces stupides vaches qui ne résistent pas au froid, son incapable de trouver de l’eau, piétinent des heures autour des points d’eau ou sous les arbres. Oublier ce ruminant qu’il faut bourrer d’antibiotiques pour le maintenir en vie, pour en tirer une viande grasse, sans saveur et dangereuse pour la santé humaine. Lui préférer l’animal emblématique de la région, celui qui parcourait ces terres et tout le continent nord américain, le bison sauvage. L’autre victime du génocide commis par les colons et les autorités de Washington. La destruction des bisons et celles des indiens ont été conjointes et ont été extrêmement rapides. En cinquante ans le bison sauvage était rayé de la carte nord amércaine. Ne restaient que quelques troupeaux regroupés par passionnés et au Canada. Dans le même temps, les derniers indiens libres finissaient parqués sur des réserves.
Tout le travail titanesque de l’écrivain va consister à monter un petit troupeau, espérer qu’il s’adapte, qu’il passe l’hiver sans trop de dégât. Ce récit est celui de toutes les difficultés d’un éleveur même avec une espèce endémique. Réapprendre la relation avec une espèce sauvage, trouver des solutions pour que les bisons ne rejettent pas les quelques règles de l’élevage telles que le respect des clôtures, l’acceptation des vaccins et simplement d’être approchés par l’homme. Ce sont aussi les difficultés financières, les calculs de boutiquiers pour savoir quoi acheter et quand. Mais au final, une satisfaction fabuleuse. Malgré les doutes, les craintes, les nuits sans sommeil, les soucis financiers, le temps passés sur les routes, et le scepticisme de certains éleveurs de la région, en quelques mois, sur les quelques 400 ha de sa propriété, Dan O Brien découvre que la nature se régénère vite, lorsqu’on lui rend son écosystème : des espèces endémiques de végétaux et d’animaux quasiment disparu refont leur apparition et le pas lourd des bisons résonnent à nouveau sur la plaine.
Une fable écologique qui a la même force que celles de James Galwin dans « Clôturer le Ciel » et « Prairie » publiés il y a quelques années chez Albin Michel. Le regard honnête et intelligent d’un réel amoureux des grandes plaines. Le courage de celui qui a de grands rêves et non de vagues illusions. Un texte beau et âpre, poétique et superbement humain. Une leçon d’écologie, une leçon d’intelligence et qui sait, outre le chant des coyotes et le bruit sourd d’un grand troupeau sur une terre revivifiée, c’est peut être aussi le chant mélancolique des peuples balayés par l’histoire qu’on entendra rejaillir. Et enfin la preuve absolue s’il en fallait encore que le capitalisme sans règles éthiques, morales et écologiques est un crime contre l’humanité.