Kate O’Riordan – Le garçon dans la lune – Joelle Losfeld

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Mon deuxième roman de l’écrivain irlandaise, exilée à Londres. Et toujours aussi touchée par le ton, le classicisme, la finesse des personnages. On retrouve ces histoires d’amour traversées, ces protagonistes ciselés, les paysages superbes, sauvages et cruels. L’enfant dans la lune c’est le petit Sam, fis de Brian et de Julia, couple moderne et désabusé. Les deux parents adorent ce petit garçon un peu rêveur, sensible et drôle qui cimente ce qui reste de leur couple. Entre une femme responsable et un mari, léger et gamin, le dialogue est rompu depuis longtemps, isolant encore un peu Sam, dans un univers onirique. Partis pour un week end familial, le couple se trouve confronté à l’impensable : la mort de leur fils.

L’évènement est le point de divers chemins de traverses. Julia, s’exile chez son beau père, un homme âpre et cruel, vivant une vie simple près d’une falaise. Séparée de son mari qui a sombré dans une profonde dépression, elle tente de comprendre la vie menée par la famille de son mari. Brian, lui, brisé par le drame, s’enfonce dans un univers où les souvenirs de son enfance et un terrible sentiment de culpabilité. Il trouve dans la famille de sa femme, un havre de paix et de compréhension. La manière dont l’auteur croise les deux personnages pour les installer dans des univers radicalement opposés est remarquablement amenée. Ni lourdeur, ni artifice, le lecteur suit simplement les personnages dans leurs difficiles chemins de deuils.

Petit à petit, Julia découvre les secrets de la famille de son mari. Le père, froid et violent, les enfants morts en bas âge, le drame de Noel, tombé du haut de la falaise, la mort de la mère peu de temps après, laissant Jérémiah, le père, seul pour élever ses enfants, dans une quasi misère. Elle tente de comprendre l’homme derrière la sévérité et croit pouvoir y trouver un homme profond. Ce qu’elle découvre au travers du journal laissé par la mère de Brian, est au contraire une vie sèche, glaçante, un homme incapable du moindre sentiment, humilié par un voisin, et trouvant dans l’autoritarisme et la violence un moyen d’évacuer sa propre incapacité.

Malgré ses découvertes, Julia reste auprès de son beau-père, elle va se reconstruire en refaisant le puzzle de l’enfance de son mari. En faisant le deuil de son fils, elle va ainsi rendre une vie, à un homme qu’elle croyait définitivement haïr. Kate O Riordan réalise une splendide fresque, où la complexité de chaque personnage est finement peinte. Rien de caricatural ou de facile dans ce récit, les sentiments sont partagés, nuancés, s’étirant dans toutes les gammes du gris. Comment vivre la mort d’un enfant, comment affronter les béances du passé, et tenter de reconstruire pour donner une chance à ce qui reste à vivre.

Russell Banks – Survivants – Babel

1b35e42422e0c94dfb099adfd72518ad.jpg A l’heure où il est assez commun de rejeter violemment les engagements de la jeunesse, au nom d’une supposée sagesse, qui cache difficilement l’encroûtement bassement matérialiste, il est bon de lire et de relire ces écrivains qui d’un livre à l’autre ont certes grandi, mais n’ont jamais renoncé à leur humanité. Parmi eux, l’italien Erri de Luca et l’américain Russell Banks qui, il y a peu, échangeaient quelques considérations dans les pages d’un digne hebdomadaire. En lisant, « Survivants », juste après « Histoire de Réussir », ou n’importe quel recueil de nouvelles ou romans de ce grand monsieur des Lettres contemporaines, on reste dans un univers où la faiblesse, les petits ratages, les désillusions grandes et petites et enfin les lours constats d’échec ne manquent pas. Familles déficientes et pères incompétents, plus moins cruelles, enfances plus ou moins fatiguées, rencontres difficiles entre les communautés.

« Survivants », recueil de nouvelles écrites au début des années 70, reste d’une surprenante actualité, tant les relations entre humains, dans la famille ou dans la communauté, restent un sujet riche pour tout écrivain, un peu intéressé à l’univers social et culturel de son univers.

Quel que soit les milieux et les moments, les héros de Survivants tentent de construire leur petit univers sans trop laisser de plumes. Qu’ils soient confrontés à des mères ou à des sœurs essorées par des mariages ratés ou des maris déficients, à leurs engagements politiques qu’ils tentent de maintenir haut malgré les désillusions, ou à des pères qu’ils finissent par prendre en pitié, les personnages de ce recueil restent une particulièrement réconfortante humanité.

C’est sans doute là, le plus beau cadeau de l’écrivain engagé, Russell Banks.

Dan O Brien – Les Bisons du Cœur Brisé – Au Diable Vauvert 2007

eff6b59ed99a04c7439eb5ad069890f3.gifLa première chose à dire de ce livre est que la couverture est une vraie réussite. Avoir repris le symbole du ranch de l’écrivain dont la fracture coïncide avec les deux photos est une preuve de l’intérêt que les éditeurs et concepteurs portent à la fois au livre lui-même, à son contenu et aux règles du marketing. Elle donne envie cette couverture, elle interpelle non seulement l’œil mais aussi le toucher, presque l’odeur, comme souvent d’ailleurs avec les couvertures des livres éditées par cette jolie maison.  Ensuite il y a la découverte de cette biographie fascinante, ce moment de vie que l’écrivain nous donne à découvrir de lui. Non sa vie entière, mais l’évènement qui a marqué profondément cet écrivain au point de provoquer un changement de vie total : sa passion pour les terres indiennes du Dakota du Sud et le désir d’un retour à la terre radicale. D’échecs en faillites, un cheminement qui semblait avoir été fait soit pour le briser, soit pour l’amener précisément à son ultime prise de conscience : une terre, un écosystème et le devoir d’apporter sa pierre à l’édifice en tentant par l’exemple de montrer la puissance du lien entre les deux.

Lorsque Dan O brien décide de faire son retour à la terre, il est comme beaucoup d’autres avant lui, persuadé qu’un peu de bonne volonté et beaucoup de travail sont les valeurs maîtresses d’un bon éleveur. La confrontation avec la réalité sera cruelle et destructrice. Tout d’abord cette terre chargée de la légende des indiens et des grands troupeaux de bisons, est devenue par la grâce et l’intelligence de l’homme blanc, une zone aride, dont la terre arable a totalement disparu du fait de l’exploitation abusive. Une terre désolée, à l’écosystème brisé. Les troupeaux de vaches et les cultures toxiques achèvent une destruction initiée une petite centaine d’années auparavant. Cent ans pour détruire ce que la nature avait mis des millénaires à construire. Redoutable ! Les petites propriétaires qui tentent de survivre sur ces terres ont contre eux, une terre sèche, un climat changeant d’heure en heure, des hivers éprouvants et longs. Nombreux sont ceux qui ont tenté leur chance sur ces terres, aussi nombreux ont été ceux que la nature a vertement remis à leur place et qui sont repartis la queue basse et les rêves en berne sur des comptes en banque vide. Les soi-disant valeur du pionnier sont rejetées par une terre abîmée et saccagée.

Comme beaucoup avant lui, O Brien va voir son mariage se briser, ses rêves de fortunes s’étioler, son désir de bien être se briser sur l’écume des jours glacés. Mais à la différence de beaucoup de ses voisins et précédesseurs, O Brien aime cette terre, et il sait regarder, analyser et comprendre. Refusant les légendes noires ou dorées et les vérités d’un capitalisme prédateur et assassin  de la mémoire et de la culture, il se souvient de cet époque où l’écosystème de la région était viable pour des milliers d’hommes et de femmes. Il regarde cette terre et découvre que ses spécificités sont liées à l’environnement animal : animal, végétal, minéral, les liens sont forts et riches. Mais  une fois ces liens brisés, il ne reste plus qu’un désert féroce. Repenser l’histoire écologique de son petit bout de territoire, c’est ce que va tenter Dan O Brien, seul avec un ami et son courage. Préférer les espèce végétales endémiques moins exigeantes sur ces terres fragiles et voir que rapidement les espèces endémiques reviennent plus nombreuses, plus diverses, mieux adaptées. Oublier ces stupides vaches qui ne résistent pas au froid, son incapable de trouver de l’eau, piétinent des heures autour des points d’eau ou sous les arbres.  Oublier ce ruminant qu’il faut bourrer d’antibiotiques pour le maintenir en vie, pour en tirer une viande grasse, sans saveur et dangereuse pour la santé humaine. Lui préférer l’animal emblématique de la région, celui qui parcourait ces terres et tout le continent nord américain, le bison sauvage. L’autre victime du génocide commis par les colons et les autorités de Washington. La destruction des bisons et celles des indiens ont été conjointes et ont été extrêmement rapides. En cinquante ans le bison sauvage était rayé de la carte nord amércaine. Ne restaient que quelques troupeaux  regroupés par passionnés et au Canada. Dans le même temps, les derniers indiens libres finissaient parqués sur des réserves. 

Tout le travail titanesque de l’écrivain va consister à monter un petit troupeau, espérer qu’il s’adapte, qu’il passe l’hiver sans trop de dégât. Ce récit est celui de toutes les difficultés d’un éleveur même avec une espèce endémique. Réapprendre la relation avec une espèce sauvage,  trouver des solutions pour que les bisons ne rejettent pas les quelques règles de l’élevage telles que le respect des clôtures, l’acceptation des vaccins et simplement d’être approchés par l’homme. Ce sont aussi les difficultés financières, les calculs de boutiquiers pour savoir quoi acheter et quand. Mais au final, une satisfaction fabuleuse. Malgré les doutes, les craintes, les nuits sans sommeil, les soucis financiers, le temps passés sur les routes, et le scepticisme de certains éleveurs de la région, en quelques mois, sur les quelques 400 ha de sa propriété, Dan O Brien découvre que la nature se régénère vite, lorsqu’on lui rend son écosystème : des espèces endémiques de végétaux et d’animaux quasiment disparu refont leur apparition et le pas lourd des bisons résonnent à nouveau sur la plaine.

Une fable écologique qui a la même force que celles de James Galwin dans « Clôturer le Ciel » et « Prairie »  publiés il y a quelques années chez Albin Michel. Le regard honnête et intelligent d’un réel amoureux des grandes plaines. Le courage de  celui qui a de grands rêves et non de vagues illusions. Un texte beau et âpre, poétique et superbement humain. Une leçon d’écologie, une leçon d’intelligence et qui sait, outre le chant des coyotes et le bruit sourd d’un grand troupeau sur une terre revivifiée, c’est peut être aussi le chant mélancolique des peuples balayés par l’histoire qu’on entendra rejaillir. Et enfin la preuve absolue s’il en fallait encore que le capitalisme sans règles éthiques, morales et écologiques est un crime contre l’humanité.

Louise Erdrich – Ce qui a dévoré nos coeurs – Albin Michel

 Lorsque Louise Erdrich parle de la complexité des relations entre hommes et femmes, parents et enfants, c’est à double titre qu’elle peut nous la raconter. Issue de la rencontre entre des migrants allemands et des indiens anashinabe, son œuvre parle de cet étrange dialogue, parfois difficile, souvent infructueux, mais riche de légendes et de poésie. Avec un sens aigu du conte, l’auteur nous convie à une nouvelle rencontre avec son étonnant héritage. Faye Travers réalise des inventaires dans les maisons de ses connaissance du New Hampshire. De temps en temps, elle découvre quelques trésors, le plus souvent des œuvres volées aux indiens et qui ont servi de décoration dans les maisons bourgeoise du lieu. Aussi lorsqu’elle découvre dans la maison d’un vieil original, un véritable trésors d’objets indiens, parfaitement bien conservés. Parmi ces trésors, elle découvre un magnifique tambour, délicatement décoré. Cette découverte provoque un choc profond chez la jeune femme, qui ressent profondément le son de ce mystérieux tambour. Profondément perturbé par cette découverte, elle décide de voler le tambour afin de comprendre l’histoire de cet objet et les raisons de sa présence dans cette maison. L’histoire de Faye s’efface alors pour faire place à la cruelle histoire de la création de ce tambour. L’histoire d’une femme qui tomba amoureuse d’un homme qui n’était pas son mari et pour lequel elle abandonna son mari et son fils aîné. Dans sa fuite éperdue pour retrouver son nouvel homme, elle sacrifia sa fille qui finit dévorée par les loups. Et lorsque enfin, elle atteignit la maison de son nouvel amour, ce fut pour découvrir qu’il avait déjà femme et enfant. Les deux femmes décidèrent de s’allier pour punir l’homme volage et cruel, guidées par une voix enfantine mystérieuse. Elle créèrent un habit de cérémonie qui se transforma en piège mortel pour l’infidèle. Pendant ce temps, le père de la petite fille sacrifiée au loups retrouvaient ses os et leur offrait comme sépulture, un somptueux tambour, dont chaque signe, chaque décoration semblaient naître d’une mystérieuse voix.

Ce qui a dévoré nos cœurs, ce sont ces amours perdus, ces petites et grandes lâchetés et ceux que nous avons un jour abandonnés. Mais la voix de ceux qui ne sont plus est souvent exigeante. Elle veut être entendue car elle porte une histoire que nous n’avons pas le droit de nier. Ce qui a dévoré le cœur de Faye, c’est un amour sans espoir pour un homme égocentrique, que la vie devra frapper durement pour qu’il prenne conscience des trésors autour de lui. Ce qui a dévoré son cœur, c’est la carapace qu’elle s’est crée pour ne plus souffrir et qui n’ont servi qu’à rendre les fantômes plus cruels encore. Le tambour est le symbole de toutes ces souffrances qui sourdent dans le cœur de hommes et des femmes bléssés.

Extrait: “La vie te brisera. Personne ne peut t’en protéger, et vivre seule n’y réussira pas davantage, car la solitude, et son attente, et brisera aussi. Tu dois aimer. Tu dois ressentir. C’est la raison pour laquelle tu es ici sur terre. Tu es ici pour mettre ton coeur en danger. Tu es ici pour être engloutie. Et quand il adviendra que tu sois brisée, trahie, abandonnée, blessée, ou que la mort te frôle, autorise-toi à t’asseoir au pied d’un pommier et écoute les pommes tomber en tas tout autour de toi, gaspillant leur goût sucré. Dis-toi que tu en as goûté autant que tu as pu.” p. 298

Le migrant, le délateur, le ministre

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(photo de Mike Goldwater)

La droite adore la délation, tous les conservateurs adorent la délation, cela va avec leur vision éthiquo-religieuse du monde : dénoncer le passeur, comme on dénonçait la sorcière, l’hétérodoxe, la femme adultère ou l’enfant indolent. Depuis son arrivée au pouvoir, ce gouvernement a élevé la délation au rang d’acte patriotique, de devoir national.  Il faut dénoncer les parents inconséquents, les grands parents sans papier, les mères indignes et les pères abusifs. Il faut dénoncer les professeurs absents et ceux qui ne vivent pas la Sarkozie heureuse pleinement. Il faut dénoncer l’homme, la femme, l’enfant qui vient vous demander de l’aide.

Ah l’air délicieux de la délation.

Eric Besson, le nouveau ministre de la honte nationale et des 27 000 migrants jetés aux orties, aime la délation lui aussi, d’ailleurs en 2007 il ne se gênait pas pour dénoncer la politique du chiffre de Nicolas Sarkozy ou ses manières de tyrano au petit pied. Aujourd’hui, il propose un contrat de délation. Migrant irrégulier, tu veux pouvoir te reposer quelques temps avant ta prochaine reconduite, on t’offre un vil bout de papier qui te permettra de rester sur le territoire quelques semaines, avant que les flics ne viennent te chercher pour te renvoyer d’où tu viens. Que dois-tu faire pour obtenir ce morceau de promesse ? Tu dois dénoncer ton passeur.

Oui, toi, le malheureux, le renié de l’Histoire, l’abandonné de la richesse, tu dois seul t’élever contre la mafia la plus cruelle, la plus sordide qui soit. Tu dois prendre sur toi de voir ta famille finir en nourriture pour poisson, en attendant que dans un geste d’humanité, le ministre qui t’aura ainsi livrer aux chiens te renvoie à ta détresse.La police ne prendrait pas le moindre de s’y frotter, mais toi, l’immigré, après tout, tu es déjà mort à toi même, tu n’es rien de plus qu’une marchandise, alors qu’importe que tu vives ou tu meurs. Et si en plus, ta famille y reste aussi, ce sera autant de migrants potentiels en moins.

Elle est pas belle la République de la Sureté ? Elle n’est pas honorable et digne de tous les éloges ?Non ?

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Il n’y a plus que dans les arts que la délation est terrassée par la vertueuse sincérité

Le mâle blanc

Excellentissime chronique de Sylvie Laurent  sur le non moins excellent site la vie des idées.fr.

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Partant du dernier film de Clint Eastwood et poursuivant l’analyse de l’ensemble de sa filmographie, c’est une chronique de l’Amérique blanche et le constat amer du péché originel qui marque la démocratie américaine, que Sylvie Laurent nous présente. A ne pas râter.

Etienne Klein – Il était sept fois la révolution – Champ 2005

51e0RLRBzkL__SL500_AA240_.jpgIl y a un vrai plaisir à lire et à écouter Etienne Klein, enseignant- chercheur,  directeur  de recherche au CEA et philosophe des sciences. Car au-delà de sa passion pour la physique quantique, il a aussi ce don de passeur qui transforme toute discipline en source d’inspiration.

Avec ce livre, il nous invite à la table de travail des sept chercheurs qui au cours du XXè siècle ont révolutionné l’histoire de la physique, brisé les vieilles tables de la loi pour ouvrir de nouveaux horizons à des milliers de chercheurs partout dans le monde.

Ces chercheurs ont en commun la passion de leur discipline, une forme plus ou moins évidente d’anticonformisme, la volonté de dépasser les a priori et les certitudes de leurs disciplines et un goût prononcé pour le déplacement des frontières. Certains sont drôles, d’autres sinistres, certains expansifs d’autres mutiques, certains attachés à la vie, d’autres suicidaires et désespérés. Tous ont profondément marqué l’histoire des sciences et ce sur une période remarquablement courte, puisqu’en une décennie, ils ont enterré la bonne vieille physique et ses errances dans l’éther.

Ces hommes venus de tous les horizons ont aussi eu de fructueuses interactions, se rencontrant, se confrontant, enseignant dans les universités des uns et des autres. Nul doute que cette émulation a également été un remarquable bouillon de culture pour cette science de l’atome.  Ce qui est fascinant dans ce livre, c’est la diversité de ces chercheurs et leur présentation, au-delà de leur génie, comme autant d’êtres particuliers et divers. Einstein redevient l’être concret attaché aux règles de son bureau des brevets, Dirac, Majorana et Ehrenfest n’étaient pas particulièrement bien dans leur peau, c’est le moins qu’on puisse dire, Schrödinger, Pauli et Gamow sont toute leur vie restés des gamins débonnaires et amateur de bonne et belle chair. Tous ont en commun d’avoir vu plus loin et plus vite que beaucoup de leurs contemporains et de n’avoir jamais craint la confrontation.

oix indiennes, voix américaines – Nelcya Delanoë/Joëlle Rostkowsky – Albin Michel 2003

« Les Indiens ressemblent à de la bonne poésie. Tristement et banalement, nous mourrons tous de ne plus entendre ce qu’ils ont à nous dire. »
Jim Harrison

9782226141804.gifUne introduction intéressante à l’histoire amérindienne vue au travers des nombreuses sources conservées dans les bibliothèques. De la « découverte » de cet autre, par l’homme blanc au renouveau d’un sentiment d’appartenance, en passant bien sûr par les trois cents ans de guerres indiennes et de massacre programmé d’une population refusant de « s’intégrer » au système des nouveaux arrivants, on regarde se dérouler, ce que les puristes refusent d’appeler un génocide, ce que les indiens eux ont vécu dans leur chair comme la mise à mort de leur culture.

De la première rencontre entre l’homme blanc et l’indien, on retient l’admiration pour la beauté, la grâce, les qualités humaines de ces « autres » nouvellement découverts. On note aussi les premières réticences face à leur « spiritualité ». On sait que cela débouchera sur la fameuse controverse de Valladolid où les chrétiens, ces porteurs d’amour, gloseront longuement sur l’humanité ou l’animalité de ces « indiens ».

Dès le départ donc, cette rencontre signifie une mort lente et définitive des cultures présentes sur le territoire. En effet, dans les textes des fédéralistes, on trouve très vite, la mise en accusation de l’homme rouge, ce loup sauvage, qui n’a d’autres choix s’il veut être « épargné », que de reconnaître la supériorité des valeurs de l’homme blanc. Si on loue ici ou là, sa valeur et son courage, on méprise ses croyances et son incompréhension de la « valeur » de la terre.

Face aux nuées de migrants qui arrivent sur le territoire, les indiens tentent de se battre, certains comme les cherokee tente de s’adapter au monde blanc, d’autres essaient d’unir les nations indiennes, mais les migrants arrivent toujours plus nombreux. Ils ont pour eux les politiques, les mœurs barbares et les maladies qu’ils répandent dans des populations jusque là préservées.

En 400 ans, la population des amérindiens s’effondre, ne laissant au début du XXè siècle que quelques 200 000 individus enfermés dans des réserves, ces territoires de la honte et du désespoir, où les officiers des affaires indiennes les laissent croupir. On leur a pris leur terre, leur mode de vie, leurs croyances, leurs enfants, leur mémoire. Et pourtant, ils vont parvenir à relever la tête. La première guerre mondiale est le premier signe du renouveau. Les soldats amérindiens se battent bien et sont même décorés pour leur bravoure. Leur population augmente, malgré les conditions et bientôt, ils vont contre le pouvoir blanc, une fois encore, parvenir à sauver les miettes de leur existence passée. On assiste à la fois à un renouveau du sentiment d’appartenance et à une meilleure compréhension de l’usage qu’on peut faire des vices des blancs : les casinos permettent à certaines réserves de faire fortune et de bâtir écoles et lieux de vie. Ils se servent également des délires new age des touristes pour vendre « l’art » indien.

Si le renouveau est évident, la réalité sociale reste cependant indéniablement plus mauvaise pour les indiens que pour les blancs : alcoolisme, surmortalité des plus jeunes, perte des repères, difficulté ou refus de l’insertion au monde blanc. On retrouve tout cela dans la littérature amérindienne qui explose actuellement avec des auteurs comme Louise Erdrich, Sherman Alexie ou James Welch. Les amérindiens revendiquent leur histoire, leur héritage et la reconnaissance du terrible préjudice subi. Les politiques américains ont dû reconnaître et honorer la mémoire des morts, assassinés par l’armée américaine.  Ce livre qui survole 400 ans de « relations » entre les migrants occidentaux et les peuples amérindiens a le grand mérite de faire parler les sources et de rendre à l’homme rouge toute sa complexité, toute sa place dans l’histoire de ces autres que le « chrétien » a en conscience violemment rejeté au nom de son dieu.

 

Don deLillo – Les noms – Babel Actes Sud 1990

9782742774135.gifDécouvrir ou relire “Les noms” de Don Delillo c’est découvrir outre le talent narratif, la qualité technique et l’érudition de l’auteur américain, la modernité d’une œuvre basée sur une connaissance remarquable de la société américaine. Ecrit au début des années 80, ce roman pourrait  avoir été écrit au début des années 2000. On y retrouve ces américains pigeons voyageurs, coucous capitalistes, éternels enfants en mal d’amour et de compréhension d’un monde qui leur échappe. Le personnage de l’homme d’affaire est récurent chez l’auteur, il utilise cet archétype de l’américain hors de son pays, pour montrer la faiblesse intrinsèque d’une nation dont l’histoire n’est pas passé par le prisme de la construction narrative et qui pour pallier cette faiblesse entasse des sommes d’informations comme autant de jalons pour comprendre le monde.
Quittant le nouveau monde pour rejoindre le cœur de l’ancien monde, cette méditerranée, mère de la culture et terre des nouvelles terreurs, des hommes d’affaire américains tentent de conserver leur vie et leur familles. Mais quitter son territoire pour tenter l’aventure en terre étrangère est un écueil souvent fatal à ces couples modernes où l’amour ne survit pas à l’ennui. Face à une culture matérialiste et stérile, le soudain afflux des noms des cultures millénaires du pourtour méditerranée brise les équilibre artificiels, saccage les rêves et libère une parole trop longtemps retenue.
La confrontation de l’Amérique avec l’ancien monde est particulièrement bien analysée et toujours aussi moderne. DeLillo observe un monde qui devrait nous être étranger, une génération c’est énorme dans nos temps modernes, et pourtant ce qu’il décrit s’applique sans défaut à la situation contemporaine “je vais t’expliquer ce qui se passe. Il s’agit de deux formes de discipline, deux formes d’intégrisme. Tu as d’un côté les banques occidentales qui s’efforcent d’exiger l’austérité dans un pays comme la Turquie, un pays comme le Zaïre. Et puis de l’autre côté tu as l’OPEP, qui sermonne l’Occident sur la consommation de pétrole, nos habitudes dégoûtantes, notre autocomplaisance et notre gaspillage. Les banques calvinites et les producteurs de pétrole islamiques. Prêchant chacun à des sourds et à des aveugles” (p.268). Les personnages campés ici sont des hommes d’affaire, des voyageurs, des migrateurs qui vont de pays en pays, logeant dans des hôtels identiques, visitant les mêmes lieux, côtoyant le même cercle d’amis, développant les mêmes idées et s’abimant inexorablement dans les mêmes vices. Une vie d’où le naturel est définitivement chassé au profit d’une perpétuelle mise en images dans laquelle les noms ne disent jamais vraiment ce qu’ils sont supposés dire.
Face à ces jeux de dupes, une nouvelle forme de jeu se développe, le terrorisme contre les intérêts américains. Le jeu de mots des nations qui ont appris à jouer avec les noms de leurs ennemis. Face à ces terroristes, le capitalisme américain continue à jouer avec les cartes des guerres anciennes : recueillir des informations, des milliers d’informations, des milliards de noms, de mots, d’idées, qui seront ensuite analysées pour tenter de déchiffrer le sens de cette nouvelle violence. Mais la force du terrorisme tient à son usage du langage, à son art de manipuler les noms. Un art qui fascine James, mais dont il ne parvient jamais à saisir les nuances, pas plus qu’il n’est capable de saisir les nuances des mots de son épouse Kathryn.
Un livre brillant, qui joue avec les mots, avec l’histoire, avec les personnages, avec le lecteur. Une plongée dans des mondes mystérieux et à jamais séparés. Un vol au-dessus d’un nid de coucous avides et inconstants, perdus et amers. “(…) c’est que l’Asie centrale est un endroit d’où les peuples déferlent. En fait, sont-ce uniquement les gens à la peau sombre qui déferlent de l’Asie Centrale, ou est-ce simplement que l’Asie Centrale est un endroit d’où peuvent déferler des peuples de toutes couleurs, à l’exception des Aryens? Parlons nous de race, de langue, de géographie?”(p.359)

Sherman Alexie – Le premier qui pleure a perdu – Gallimard jeunesse 2009

9782226180179.gifSherman Alexie, indien Spokane, cœur d’Alène, qui depuis une dizaine d’années maintenant met en scène sa vie et ses réflexions sur le curieux destin de l’amérindien moderne.

Junior nous raconte sa vie ? Quatorze années pénibles qui commencent le plus mal possible puisque Junior a la mauvaise idée de venir au monde dans une des réserves les plus pauvres du territoire, dans une famille d’alcooliques et avec une anomalie cérébrale. Bien mal parti dans la vie, il va pourtant passer ce premier cap difficile et contre l’avis quasi unanime des médecins du cru, survivre et pousser tant bien que mal. Plutôt mal en l’occurrence, avec un nombre de tares physiques impressionnant.

Alors Junior développe la seule qualité qui vaille dans ce monde, un humour noir mordant et désopilant qui lui permet de passer chaque étape et chaque avanie pas toujours entier, mais toujours brillamment. Il développe son talent pour le dessin et met en scène sa vie, celle des siens, de son univers avec le  même humour qui lui permet de se faire des amis improbables.

Jeté malgré lui dans un monde pour le moins compliqué, il semble avoir un don pour tomber sur les hommes et les femmes qui d’une manière ou d’une autre lui sont de bon conseil. Ainsi, il quitte l’école de la réserve pour intégrer l’école de la réussite du coin, 40% de passages au Collège ! Là il parvient à séduire la jolie blonde aux yeux clairs et à impressionner le chef des durs de l’école. Et ainsi à poursuivre son aventure.

Sherman Alexie maitrise avec talent cet art délicat de raconter son histoire avec humour et distance en ne perdant jamais ce don de parler avec amour et finesse de sa famille. La mort est omniprésente dans ce court récit, la perte des êtres chers et le moyen d’y faire face.