Don deLillo – Les noms – Babel Actes Sud 1990

9782742774135.gifDécouvrir ou relire "Les noms" de Don Delillo c’est découvrir outre le talent narratif, la qualité technique et l’érudition de l’auteur américain, la modernité d’une œuvre basée sur une connaissance remarquable de la société américaine. Ecrit au début des années 80, ce roman pourrait  avoir été écrit au début des années 2000. On y retrouve ces américains pigeons voyageurs, coucous capitalistes, éternels enfants en mal d’amour et de compréhension d’un monde qui leur échappe. Le personnage de l’homme d’affaire est récurent chez l’auteur, il utilise cet archétype de l’américain hors de son pays, pour montrer la faiblesse intrinsèque d’une nation dont l’histoire n’est pas passé par le prisme de la construction narrative et qui pour pallier cette faiblesse entasse des sommes d’informations comme autant de jalons pour comprendre le monde.
Quittant le nouveau monde pour rejoindre le cœur de l’ancien monde, cette méditerranée, mère de la culture et terre des nouvelles terreurs, des hommes d’affaire américains tentent de conserver leur vie et leur familles. Mais quitter son territoire pour tenter l’aventure en terre étrangère est un écueil souvent fatal à ces couples modernes où l’amour ne survit pas à l’ennui. Face à une culture matérialiste et stérile, le soudain afflux des noms des cultures millénaires du pourtour méditerranée brise les équilibre artificiels, saccage les rêves et libère une parole trop longtemps retenue.
La confrontation de l’Amérique avec l’ancien monde est particulièrement bien analysée et toujours aussi moderne. DeLillo observe un monde qui devrait nous être étranger, une génération c’est énorme dans nos temps modernes, et pourtant ce qu’il décrit s’applique sans défaut à la situation contemporaine "je vais t’expliquer ce qui se passe. Il s’agit de deux formes de discipline, deux formes d’intégrisme. Tu as d’un côté les banques occidentales qui s’efforcent d’exiger l’austérité dans un pays comme la Turquie, un pays comme le Zaïre. Et puis de l’autre côté tu as l’OPEP, qui sermonne l’Occident sur la consommation de pétrole, nos habitudes dégoûtantes, notre autocomplaisance et notre gaspillage. Les banques calvinites et les producteurs de pétrole islamiques. Prêchant chacun à des sourds et à des aveugles" (p.268). Les personnages campés ici sont des hommes d’affaire, des voyageurs, des migrateurs qui vont de pays en pays, logeant dans des hôtels identiques, visitant les mêmes lieux, côtoyant le même cercle d’amis, développant les mêmes idées et s’abimant inexorablement dans les mêmes vices. Une vie d’où le naturel est définitivement chassé au profit d’une perpétuelle mise en images dans laquelle les noms ne disent jamais vraiment ce qu’ils sont supposés dire.
Face à ces jeux de dupes, une nouvelle forme de jeu se développe, le terrorisme contre les intérêts américains. Le jeu de mots des nations qui ont appris à jouer avec les noms de leurs ennemis. Face à ces terroristes, le capitalisme américain continue à jouer avec les cartes des guerres anciennes : recueillir des informations, des milliers d’informations, des milliards de noms, de mots, d’idées, qui seront ensuite analysées pour tenter de déchiffrer le sens de cette nouvelle violence. Mais la force du terrorisme tient à son usage du langage, à son art de manipuler les noms. Un art qui fascine James, mais dont il ne parvient jamais à saisir les nuances, pas plus qu’il n’est capable de saisir les nuances des mots de son épouse Kathryn.
Un livre brillant, qui joue avec les mots, avec l’histoire, avec les personnages, avec le lecteur. Une plongée dans des mondes mystérieux et à jamais séparés. Un vol au-dessus d’un nid de coucous avides et inconstants, perdus et amers. "(…) c’est que l’Asie centrale est un endroit d’où les peuples déferlent. En fait, sont-ce uniquement les gens à la peau sombre qui déferlent de l’Asie Centrale, ou est-ce simplement que l’Asie Centrale est un endroit d’où peuvent déferler des peuples de toutes couleurs, à l’exception des Aryens? Parlons nous de race, de langue, de géographie?"(p.359)

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3 réflexions sur “Don deLillo – Les noms – Babel Actes Sud 1990

  1. Bien analysé, merci pour ce petit article. Je ne voyais jusqu’à présent que peu de liens entre la quatrième de couverture et le roman…c’est réparé !
    Par contre, Owen, dont la description est juste ( l’intérêt qu’il porte au langage), n’est pas le "héros" ni le mari de Kathryn ; c’est James qu’on suit tout le long du roman.

  2. Ping: Les Noms, Don DeLillo « Les livres que je lis : le blog de Phil

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