La liberté d’expression est-elle un principe intangible qui doit être défendu quel que soit la parole portée ou bien doit-on définir les « normes », les « expressions tolérables » et celles qui le sont moins ? C’est ce débat, maintes fois remis sur le champ de mines de la liberté que les réactions aux propos de la vieille baleine du FN ou les pitreries du nouvel ogre Dieudonné, ravive. Pour moi, il n’y a pas de loi qui tienne, pas de règle non plus, la liberté d’expression ne peut qu’être pleine et entière, que les propos nous plaisent ou non. Par principe, définir des « normes » c’est affadir le concept de liberté et c’est se placer volontairement dans la position du censeur morale. Mais ce dont il est question ici c’est plus de moraline, que de morale. Le politiquement correct et les lois diverses et variées, sur ce qu’il est bon ou non de dire, mettent en danger la liberté d’expression et nous placent dans la position du tartuffe qui distribue les autorisations de bienpensance. Le résultat : on nous jette nos beaux principes à la figure, en moquant notre insupportable prétention à définir le bien et surtout à trouver le mal systématiquement chez les autres.
Le Pen est un détail de l’histoire, c’est en cela que ses propos ne devraient pas faire l’objet de l’abrutissante campagne médiatique que l’on sait, pas plus d’ailleurs que les spectacles d’un type qui fait 3000 personnes dans une salle des fêtes en banlieue de Bruxelles. Nous nous condamnons à jouer les pusillanimes gardiens de la moraline en attaquant systématiquement des abrutis chaque fois qu’ils disent une connerie. Et nous laissons, par contre, passer, sans un mot, sans un murmure des propos autrement graves, comme ceux du chef de l’Etat ou de la gardienne du fort des patrons qui mettent en danger réel, la vie des milliers d’hommes et de femmes. Pourquoi le Pen plus que cette tanche de Lefebvre ? C’est une question intéressante finalement. Pourquoi les propos d’un vieux barbon promis au dépeçage en règle par sa « famille » politique provoquent-ils tant de cris d’orfraie quand les tee-shirt odieux de quelques soldats israéliens se vantant de faire des cartons sur des femmes enceintes ou des enfants passent comme une lettre à la poste. Il y a deux poids et deux mesures dans la lutte des pourvoyeurs d’autorisations de parler et c’est dans cette attitude plus ou moins consciente que se situe le plus grand danger pour la liberté d’expression.
Qu’on le veuille ou non, les idées, leurs expressions, notre regard sur l’histoire, sur les grands et les pires moments ne sont pas les mêmes. Comme disait l’autre, nous ne partageons pas tous les mêmes valeurs … historiques. Si pour nous occidentaux la mémoire de la Shoah est constitutive de notre histoire récente, de notre perception du mal, de notre volonté de protéger les plus faibles (enfin ça c’est surtout pour la galerie !), il n’en va pas de même en Afrique, en Chine ou en Amérique Latine. L’inverse est vrai d’ailleurs. Il ne s’agit pas ici de bramer « bien » ou « mal », mais de comprendre la relativité évidente de l’histoire et de ses drames. Avons-nous une journée consacrée à la mémoire du peuple héréro massacré par les nazis dans les premiers camps d’extermination de l’histoire moderne, ou un journée pour les peuples autochtones pratiquement exterminés sur l’ensemble du continent américain. Les autraliens comme les américains commencent à peine à reconnaître la validité morale des revendications des peuples brisés par l’arrivée de l’homme blanc. Quant à l’esclavage nous avons bien une journée mais il suffit de voir le traitement réservé aux « évènements » de 1967 pour percevoir la faible représentativité de ces histoires-là dans notre imaginaire victimaire. On n’insulte pas la mémoire des morts en rendant hommage à d’autres morts, par contre on affaiblit la portée d’un combat en relativisant trop outrageusement ceux des autres.
La liberté d’expression est un privilège, une perle éblouissante au front de nos démocraties. Quel droit avons-nous d’en ternir l’éclat par des petits arrangements avec la « bonne » censure. On nous parle de responsabilité, de devoir ou de « mépris » des droits, mais nous sommes les premiers à attaquer ce qui devrait pourtant fonder nos démocraties. Nous érigeons de murs de moraline et nous envoyons un message délétère expliquant doctement et stupidement qu’il y aurait une bonne et une mauvaise liberté d’expression. Bientôt, nous dispenserons également les diplômes de bonne pensée. La fiction a déjà montré les dangers de ce rapport pervers à la « vérité », il serait intéressant que notre réalité ne devienne pas pire que la fiction.
De la relativité historique : Jaurès est à la mode, récupéré pendant la campagne par le candidat Sarkozy, le voilà désormais dans la liste des personnalités qui « auraient » voté pour le FN. L’avantage avec les grossiers imbéciles, c’est que leur stupidité s’inscrit en lettres puantes sur leurs affiches. Pour les prochaines élections on peut leur suggérer Simone Weil (la philosophe) ou Jean Moulin. Il faut reconnaître que cela a plus de gueule que les anciens de la milice ou les gueules de tromblons qui hantent encore le bateau naufragé de l’extrème droite française, dont les idées ont été totalement syphonnées…et pour certains actionnées par l’actuel président français. Je vous dirai bien tout le mal que je pense de ce petit maraudeur mais avec un peu de chance, cette France qui manifeste et qu’il jette aux orties avec des saillies douteuses « moi je me préoccupe en premier lieu de la France qui ne manifeste pas » (il avait pas dû lire…pardon on a pas dû lui lire, le sondage qui montrait le soutien que la France qui ne manifeste pas apporte à celle qui manifeste !), finira bien par lui faire bouffer les fils de son caleçon Calvin Klein…
Une dernière petite sur la moralité des patrons. Grosse amnésie collective il semblerait. Depuis le début des années 80 et l’émergence des trois grandes catastrophes : Thatcher, Reagan et le SIDA, on sait que la moralilté ne fait pas parti du prêt-à-penser des néo-cons et de leur gourou, le petit (comme quoi cela doit avoir un impact) Milton Friedman. J.K. Galbraith avait, parmi d’autres, pointé la brutale et totale séparation entre le capitalisme défini par les théoriciens comme Riccardo qui et ces nouveaux zélotes qui vomissaient l’Etat pour mieux piller l’argent de la communauté. Donc si je compte bien, cela fait 40 ans que les quelques cerveaux, encore en état de fonctionner, dans ce système économique et politique gangréné jusqu’à la moelle par le clientélisme le plus sordide, annoncent la catastrophe économique, politique (avec possible retour de systèmes oppressifs) et sociale (rupture programmée de tous les liens), et cela fait 40 ans que tout le monde rigole ou détourne pudiquement la tête. Il doit y avoir un lien entre la rémunération d’un patron et celle des ses salariés, un équilibre, afin que chacun se sentent investis dans la bonne marche de l’entreprise, expliquait Riccardo. Depuis quand cette vertueuse logique a-t-elle disparue ? En relisant Jack London, on redécouvre que le début du XIXè siècle n’était guère mieux loti en terme de patronat et d’exactions sociales. L’appat du gain et le mépris pour autrui, ces héritages des monothéismes, étaient inscrit en lettre de sang au fronton du capitalisme, même idéal de Riccardo. Pourquoi jouer aujourd’hui les vierges effarouchées et croire qu’un type comme Sarkozy, le type « qu’a pas été élu pour créer de l’impôt » a l’intention de choisir le camp de la mesure et de la dignité. Ces patrons que la presse met au pilori ont finalement raison de dire qu’ils ne comprennent pas pourquoi on semble autant leur en vouloir. Le système était vicieux dès le départ et c’est pour cela qu’on les a tant encensés, ces « entrepreneurs ». Christophe Donner, l’écrivain, que je n’apprécie pas outre mesure disait un truc intéressant finalement, et on retrouve cela en filigrane inconscient chez London : l’appat du gain, le désir d’avoir plus que l’autre, d’avoir du cach, du pèse, de l’oseil, du flouze, des biffetons, semblent être la seule revendication « sociale » commune. On veut du pouvoir d’achat. On ne veut pas mieux vivre, dans des environnements plus sains, manger des aliments qualitatifs ; on ne veut pas retrouver de lien avec notre écosystème global. On veut pouvoir échapper à la réalité et cela seul l’argent le permet. On veut des maisons, des bagnoles, des vacances lointaines, prendre l’avion et bouffer des fraises en hiver, goinfrer nos rejetons de saloperies issues de l’industrie agro-alimentaire. On veut vivre comme les riches ou en tous cas, les singer autant que possible. Et finalement c’est pour cela que nous avons un personnel politique médiocre et des hommes d’affaires avaricieux. Parce que nous adorerions être à leur place et pouvoir nous aussi exercer un pouvoir sur autrui.
Pour sauver ce qui peut encore l’être, si tant est qu’il y ait encore le moindre espoir, il faut impérativement casser cette logique…mais ça c’est un rêve…
Un bonus, le très joli Rebond de l’écrivaine Anne Vallaeys qui a la mérite de rappeler que la France républicaine a toujours aimé les « étrangers », ces autres si maléfiques, derrière des murs et des barbelés. Les républicains espagnols s’en souviennent encore… L’histoire de la liberté, de l’égalité et de la fraternité en France porte malheureusement les hideux stigmates d’une guerre perdue depuis longtemps déjà, contre leurs ennemis, comme contre leurs « amis », renouvellant l’avertissement « de mes ennemis , je me charge, préservez moi surtout des mes amis ». Alors avant de mesurer la liberté d’expression à l’aune de notre « morale », essayons simplement de la laisser vivre.