Doute – John Patrick Shanley

La rumeur. Une chienne folle et hargneuse qui ne lâche jamais plus sa proie. S’il est aisé de lancer une rumeur, même avec la plus vertueuse des intentions, il n’est jamais possible de faire rentrer le démon dans sa boîte. Le film Doute, sorti, adapté d’une pièce de John Patrick Stanley, qui est également le réalisateur du film est une double parabole sur la rumeur et le doute. Le film s’ouvre sur la seconde, se déroule au cœur de la première et se referme, se disloque plutôt à nouveau dans la seconde. Loin des films à thèse sur la pédophilie dans l’Eglise catholique ou sur la pudibonderie des écoles religieuses dans les années 60, Doute est un film qui déploie la tragédie des certitudes brisées de cette étrange humanité qui a voué sa vie à une chimère et finit par s’y perdre. L’affrontement entre Meryl Streep et Philip Seymour Hoffman sous le regard si innocent d’Amy Adams est brillamment filmé et mis en scène. Stanley signe un film surprenant, tout en ombres  et qui laisse un profond sentiment de malaise.

Dans les années 60, une école religieuse où les enfants du quartier majoritairement italiens et irlandais font leurs armes. Parmi eux, un petit garçon noir, tente de trouver sa place. Face à cette jeunesse, le père Flynn, homme affable, très proche des élèves, la sœur Aloyssius, principale de l’école, figure antipathique et rigide et enfin la toute jeune sœur James qui oscille entre fascination et désapprobation. C’est une période compliquée pour les écoles confessionnelles qui tentent de faire face au vent tourbillonnant du changement, en préservant la règle. La sœur Aloyssius incarne cette règle rigide qui refuse de plier face à la sémillante déesse de la « modernité », tandis que le Père Flynn incarne la volonté de faire entrer le réel et l’affectif dans le vieux corps en voie de fossilisation de l’église catholique. Du jour au lendemain, sans qu’on sache vraiment pourquoi, la sœur Aloyssius déchaine une campagne contre le père Flynn qu’elle soupçonne d’inconduite envers les garçons de l’école. La très influençable sœur James sert à la fois de catalyseur puis de pierre d’achoppement dans cette campagne. Une scène clé du film est le sermon du père Flynn, dans une église dûment remplie des élèves et de leurs familles. Un sermon sur la rumeur, une charge non déguisée contre celles qui par ambition ou ignorance ont pris le risque de briser tant de vies autour d’elles. Le doute dans le cœur de la jeune sœur, face à la certitude rigide de la principale et l’ombre de ce prêtre pour lequel on ne peut s’empêcher d’éprouver une grande sympathie.

Le doute, ce sentiment dévorant qui s’insinue partout et que pourtant nous refusons si souvent de regarder etdoute d’admettre. La guerre entre le père Flynn et la sœur Aloyssius n’est pas comme souvent le combat du mal contre le bien, mais l’affrontement entre le doute et la certitude, la remise en question et le sentiment de détenir La vérité. Le spectateur oscille en permanence dans ce conflit entre doute et certitude. Oui il est pédophile et elle est l’incarnation de la lutte de la bonne morale. Ce prêtre est un être sincère et gentil pris entre les mâchoires d’une passionaria rigide de la sainte tradition. Lorsque le film se referme sur les doutes d’une femme, le spectateur n’est en aucun cas soulagé, car aucune vérité ne sort de ce film. Aucune certitude pour nous rassurer. Le doute et le poids de la rumeur….

Milan Kundera – une rencontre – Gallimard

9782070122844Il paraît que certains écrivains ne lisent pas, ni leurs contemporains, ni les classiques, j’avoue ne pas comprendre comment on peut écrire sans être un fou de lecture. Kundera qui a, il y a quelques mois, et bien malgré lui, défrayé la chronique politiquement correct des vertueux chasseurs de « collabos littéraires », nous invite à le suivre sur le petit chemin du « souviens toi ceux que tu aimes ». Pas de pathos ou de nostalgie stérile, de simples éclats de mondes offerts au lecteur patient. Et comme les arts s’aiment généreux, Kundera ne se contente pas de quelques écrivains, il parle également de musique, du rôle de l’art dans la vie de l’exilé, dans celle des victimes de l’histoire. Un joli voyage et un regard clair et pacifié. La littérature dans toute sa beauté, dans toute sa diversité et une invitation à créer sa propre bibliothèque idéale. Céline, Bacon, Roth, Beethoven, Xenakis, Malaparte, Césaire, Garcia Marquez, France et Cioran sont quelques unes des figures convoquées par l’écrivain dans ce voyage en arts et lettres. Des chapitres assez courts, condensés sur un élément clé qui a marqué l’imaginaire et l’ouverture au monde de Kundera. Des hommages plus appuyés à Anatole France mis à mal par une avant-garde toujours prompte à ouvrir les purgatoires et les enfers, à Malaparte aussi, avec de superbes pages sur Kapput et La Peau. Kundera, à la suite de ces auteurs, se débarrasse des scories du sentimentalisme et du romantisme, et privilégie le regard distancié, toujours plus prompt à comprendre l’humour des situations, leur absurdité parfois. Il fustige ici ou là ces salons où se construisent des opinions sans grande valeur « D’où viennent les commandements secrets auxquels [les listes noires] obéissent ? Des salons (…) grâce à la tradition aristocratique (…) puis grâce à Paris, où sur un espace étroit, toute l’élite intellectuelle du pays s’entasse et fabrique les opinions ; elle ne les propage pas par des études critiques, des discussions savantes, mais avec des formules épatantes, des jeux de mots, des vacheries brillantes ». De l’avantage d’être un exilé, on peut dire quelques bonnes et brutales vérités sur les mœurs littéraire des poules qui font l’opinion sans craindre une mise à l’index. L’ensemble du recueil est parcouru d’une volonté de dédramatiser la mémoire, de refuser les diktats et de rendre hommage à une certaine forme de simplicité et d’élégance un peu triste. Refuser les emportements et les passions sanguinaires pour trouver un accès pacifié au monde « les différents arts accèdent d’une façon différente à notre cerveau ; s’y installent avec une autre facilité, une autre vitesse, un autre degré d’inévitable simplification ; et avec une autre permanence (…) sous le ciel troué d’une telle mémoire vaporeuse et illusoire, nous sommes à la merci des listes noires, de leurs verdicts arbitraires et invérifiables, toujours prêts à singer leur stupide élégance. » Par le biais d’une construction réflechie, Kundera construit de multiples ponts dans son univers esthétique. Tous les arts sont convoqués pour célébrer la beauté, le style, l’élégance. Céline et Rabelais, Bacon et Beckett, Césaire et Chamoiseau, Gotysolo et Tolstoi. Qu’il parle d’exil ou des outrances des passions politiques, il s’affranchit des doxas pour construire une histoire simple et libre. Recueil de mémoires libres, livre de la sagesse de ceux qui ont gardé leurs rêves attachés à leurs semelles de vent, ce joli recueil nous invite à consacrer l’humour et la distance et à ne pas nous laisser enfermer par les amateurs de listes et de chaines.

Jack London – Révolution, suivi de guerre des classes – Libretto

« Le capitalisme doit apprendre une fois pour toutes que le socialisme est fondé non sur l’égalité, mais sur l’inégalité ente les hommes (…) il doit apprendre que le socialisme s’intéresse à ce qui est et non à ce qui devrait être et que la matière qu’il traite (…) [est] l’humain chaleureux, faillible et fragile, sordide et dérisoire, absurde et contradictoire, grotesque même, et cependant traversé par des éclairs de quelquechose de plus beau et de divin, avec cà et là, la douceur de la serviabilité et de l’altruisme, l’aspiration à la bonté, au renoncement et au sacrifice, et, avec conscience, une conscience ferme et terrible, parfois ardemment impérieuse – exigeant le droit – le droit, ni plus ni moins que le droit (Jack London – Guerre des classes – préface – p.236)

 

londonLes textes réunis ici sont les textes proprement politiques et polémiques de l’auteur de Croc Blanc, l’appel de la forêt, l’Aventureuse  ou récits des mers du sud. La force de cette édition est d’avoir réuni sous un même titre un ensemble de textes consacrés à la condition ouvrière, à la révolution,  au socialisme et à l’analyse pessimiste de la notion de progrès pour London, écrits dans les premières années du XXè siècle. On y suit les pérégrinations du grand auteur américain dans les méandres d’un combat pour lequel il militait activement: la victoire de l’idéal socialiste, mais également des textes plus pessimistes sur l’utopie et la violence, où on sent l’influence de Jules Verne. On retrouve également ces textes plus polémiques et essentialistes notamment sur le péril jaune et la trahison que les masses chinoises font peser sur  la lutte des ouvriers partout dans le monde. Passionnant, remarquablement actuel pour certains, ces textes sont autant de cris de rage et peut être de désespoir contre un capitalisme cruel, dogmatique, inefficace et prédateur (certains textes pourraient être transposés quasiment tels quels aujourd’hui…). Jack London qui n’hésitait pas à se décrire comme un homme heureux et privilégié n’a jamais renoncé à vouloir que ce bonheur soit accessible à tous.

 

Le recueil s’ouvre sur une charge terrible contre les effets d’un capitalisme sans règle et sans morale sur les hommes et les femmes qu’il désespère. London fait le compte de ces êtres qui, brisés de désespoir, choisissent la mort ou l’avilissement pour quelques pennies. Il construit son propos autour de la comparaison entre le mode de vie des hommes des cavernes et celui des prolétaires. Car si l’homme des cavernes menait une vie âpre et incertaine, il pouvait assurer sa subsistance et sa protection par la chasse et la construction d’un abri. Le prolétaire américain lui n’a même plus accès à ces “privilège”, malgré un travail quotidien harassant et une vie de privation. On retrouvera tout au long du recueil des rappels de cette effrayante réalité, le capitalisme où que ce soit renforce les inégalités et asservit l’homme, en toute conscience et en toute illégalité. Et contre cela, puisque les appels à la sagesse et à la mesure ne fonctionnent pas, il faut désormais en passer par la lutte armée et la confiscation au profit des travailleurs de l’argent du capital. Toute ressemblance avec des évènements récents n’est vous l’aurez remarqué, pas le moins du monde fortuit.

 

Pour faire passer son message London passe par du récit journalistique à la fable. Par certains côtés, Goliath pourrait avoir été écrit par Jules Verne, tant Goliath qui s’attaque aux puissants de ce monde ressemble au capitaine Nemo. Mais là où Jules Verne respectait les codes sociaux de son époque, London les dynamite avec une virulence qui ferait pâlir d’envie nombre de leaders politiques dit “de gauche”. London attaque à la hache la loi du profit pour le profit, la perversion du “laisser-faire”, la propriété, l’impéritie des élites, la violence d’une police aux ordres d’un état inégalitaire. Lorsqu’il parle de fraternité, de respect, l’amitié entre les peuples, la valeur universaliste et humaniste du combat socialiste, c’est autant à ses contemporains qu’à nous qu’il parle.

 

Certes London n’échappe pas toujours au dogmatique et à l’essentialisme très à la mode, son regard sur l’évolution est biaisé, mais on ressent dans chaque texte une volonté sans faille de monter à l’assaut d’une machine de destruction massive de l’humanité, de faire reculer les inégalités et de rendre à l’homme moderne un peu de contrôle sur sa propre destinée. Brûlant d’actualité…

Guelma – un massacre à la française – en lecture

guelmaDécouvert grâce à l’excellent site la vie des idées, ce livre tiré de la thèse de Jean-Pierre Peyrelou et paru aux éditions de La Découverte, montre que l’histoire écrite par les vainqueurs finit toujours par céder le pas au travai des historiens. Si tout le monde connait Sétif, Guelma et ses quelques 600 morts, assassinés par une milice de colons, bien décidés à garder leurs prérogatives. Sur le site vous trouverez un analyse du livre réalisé par Sylvie Thénault et ici, une étude détaillée sur la violence à Sétif et à Guelma (en anglais).

Le retour des terroristes.

Dormez tranquilles citoyens, la police anti-terroriste veille. Bon apparemment elle ne veille pas beaucoup, mais le ridicule ne tuant décidément pas assez, nos glorieux guerriers du bien contre le mal viennent de découvrir dans un ordinateur qu’ils ont entre les mains depuis le 11 novembre dernier, un manuel de fabrication de bombes artisanales, dont ils se demandent doctement « mais que fait donc un tel ouvrage dans l’ordinateur d’une étudiante en archéologie ». Sera-t-on assez méchant pour leur rétorquer qu’ils ne semblent pas très doué en informatique puisqu’il leur a fallu pas moins de 5 mois pour fouiller le malheureux disque dur d’une étudiante en archéologie. Remarquera-t-on également que ces « révélations » tombent le lendemain d’un article peu aimable paru dans le Monde mettant en doute le « sérieux » de toute cette enquête ? En attendant Julien Coupat est toujours en prison. On ne sait plus bien pourquoi, mais nul doute que nos vaillants bras armés de l’anti-terrorisme ne tarderont pas à découvrir un plan de la gare St Lazare et pourquoi pas une carte de syndicaliste sud-rail. Peut être trouveront ils également les matrices des lettres de menace, dont personne ne parle plus d’ailleurs, contre les hautes autorités de notre beau pays. Et pourquoi pas une cassette d’un camp d’entrainement au Pakistan….

Des détails savemment orchestrés

85478194La liberté d’expression est-elle un principe intangible qui doit être défendu quel que soit la parole portée ou bien doit-on définir les « normes », les « expressions tolérables » et celles qui le sont moins ? C’est ce débat, maintes fois remis sur le champ de mines de la liberté que les réactions aux propos de la vieille baleine du FN ou les pitreries du nouvel ogre Dieudonné, ravive. Pour moi, il n’y a pas de loi qui tienne, pas de règle non plus, la liberté d’expression ne peut qu’être pleine et entière, que les propos nous plaisent ou non. Par principe, définir des « normes » c’est affadir le concept de liberté et c’est se placer volontairement dans la position du censeur morale. Mais ce dont il est question ici c’est plus de moraline, que de morale. Le politiquement correct et les lois diverses et variées, sur ce qu’il est bon ou non de dire, mettent en danger la liberté d’expression et nous placent dans la position du tartuffe qui distribue les autorisations de bienpensance. Le résultat : on nous jette nos beaux principes à la figure, en moquant notre insupportable prétention à définir le bien et surtout à trouver le mal systématiquement chez les autres.

Le Pen est un détail de l’histoire, c’est en cela que ses propos ne devraient pas faire l’objet de l’abrutissante campagne médiatique que l’on sait, pas plus d’ailleurs que les spectacles d’un type qui fait 3000 personnes dans une salle des fêtes en banlieue de Bruxelles. Nous nous condamnons à jouer les pusillanimes gardiens de la moraline en attaquant systématiquement des abrutis chaque fois qu’ils disent une connerie. Et nous laissons, par contre, passer, sans un mot, sans un murmure des propos autrement graves, comme ceux du chef de l’Etat ou de la gardienne du fort des patrons qui  mettent en danger réel, la vie des milliers d’hommes et de femmes. Pourquoi le Pen plus que cette tanche de Lefebvre ? C’est une question intéressante finalement. Pourquoi les propos d’un vieux barbon promis au dépeçage en règle par sa « famille » politique provoquent-ils tant de cris d’orfraie quand les tee-shirt odieux de quelques soldats israéliens se vantant de faire des cartons sur des femmes enceintes ou des enfants passent comme une lettre à la poste. Il y a deux poids et deux mesures dans la lutte des pourvoyeurs d’autorisations de parler et c’est dans cette attitude plus ou moins consciente que se situe le plus grand danger pour la liberté d’expression.

Qu’on le veuille ou non,  les idées, leurs expressions, notre regard sur l’histoire, sur les grands et les pires moments ne sont pas les mêmes. Comme disait l’autre, nous ne partageons pas tous les mêmes valeurs … historiques. Si pour nous occidentaux la mémoire de la Shoah est constitutive de notre histoire récente, de notre perception du mal, de notre volonté de protéger les plus faibles (enfin ça c’est surtout pour la galerie !), il n’en va pas de même en Afrique, en Chine ou en Amérique Latine. L’inverse est vrai d’ailleurs. Il ne s’agit pas ici de bramer « bien » ou « mal », mais de comprendre la relativité évidente de l’histoire et de ses drames. Avons-nous une journée consacrée à la mémoire du peuple héréro massacré par les nazis dans les premiers camps d’extermination de l’histoire moderne, ou un journée pour les peuples autochtones pratiquement exterminés sur l’ensemble du continent américain. Les autraliens comme les américains commencent à peine à reconnaître la validité morale des revendications des peuples brisés par l’arrivée de l’homme blanc. Quant à l’esclavage nous avons bien une journée mais il suffit de voir le traitement réservé aux « évènements » de 1967 pour percevoir la faible représentativité de ces histoires-là dans notre imaginaire victimaire. On n’insulte pas la mémoire des morts en rendant hommage à d’autres morts, par contre on affaiblit la portée d’un combat en relativisant trop outrageusement ceux des autres.

La liberté d’expression est un privilège, une perle éblouissante au front de nos démocraties. Quel droit avons-nous d’en ternir l’éclat par des petits arrangements avec la « bonne » censure. On nous parle de responsabilité, de devoir ou de « mépris » des droits, mais nous sommes les premiers à attaquer ce qui devrait  pourtant fonder nos démocraties. Nous érigeons de murs de moraline et nous envoyons un message délétère expliquant doctement et stupidement qu’il y aurait une bonne et une mauvaise liberté d’expression. Bientôt, nous dispenserons également les diplômes de bonne pensée. La fiction a déjà montré les dangers de ce rapport pervers à la « vérité », il serait intéressant que notre réalité ne devienne pas pire que la fiction.

De la relativité historique : Jaurès est à la mode, récupéré pendant la campagne par le candidat Sarkozy, le voilà désormais dans la liste des personnalités qui « auraient » voté pour le FN. L’avantage avec les grossiers imbéciles, c’est que leur stupidité s’inscrit en lettres puantes sur leurs affiches. Pour les prochaines élections on peut leur suggérer  Simone Weil (la philosophe) ou Jean Moulin. Il faut reconnaître que cela a plus de gueule que les anciens de la milice ou les gueules de tromblons qui hantent encore le bateau naufragé de l’extrème droite française, dont les idées ont été totalement syphonnées…et pour certains actionnées par l’actuel président français. Je vous dirai bien tout le mal que je pense de ce petit maraudeur mais avec un peu de chance, cette France qui manifeste et qu’il jette aux orties avec des saillies douteuses « moi je me préoccupe en premier lieu de la France qui ne manifeste pas » (il avait pas dû lire…pardon on a pas dû lui lire,  le sondage qui montrait le soutien que la France qui ne manifeste pas apporte à celle qui manifeste !), finira bien par lui faire bouffer les fils de son caleçon Calvin Klein…

Une dernière petite sur la moralité des patrons. Grosse amnésie collective il semblerait. Depuis le début des années 80 et l’émergence des trois grandes catastrophes : Thatcher, Reagan et le SIDA, on sait que la moralilté ne fait pas parti du prêt-à-penser des néo-cons et de leur gourou, le petit (comme quoi cela doit avoir un impact) Milton Friedman. J.K. Galbraith avait, parmi d’autres, pointé la brutale et totale séparation entre le capitalisme défini par les théoriciens comme Riccardo qui et ces nouveaux zélotes qui vomissaient l’Etat pour mieux piller l’argent de la communauté. Donc si je compte bien, cela fait 40 ans que les quelques cerveaux, encore en état de fonctionner, dans ce système économique et politique gangréné jusqu’à la moelle par le clientélisme le plus sordide, annoncent la catastrophe économique, politique (avec possible retour de systèmes oppressifs) et sociale (rupture programmée de tous les liens), et cela fait 40 ans que tout le monde rigole ou détourne pudiquement la tête. Il doit y avoir un lien entre la rémunération d’un patron et celle des ses salariés, un équilibre, afin que chacun se sentent investis dans la bonne marche de l’entreprise, expliquait Riccardo. Depuis quand cette vertueuse logique a-t-elle disparue ? En relisant Jack London, on redécouvre que le début du XIXè siècle n’était guère mieux loti en terme de patronat et d’exactions sociales. L’appat du gain et le mépris pour autrui, ces héritages des monothéismes, étaient inscrit en lettre de sang au fronton du capitalisme, même idéal de Riccardo. Pourquoi jouer aujourd’hui les vierges effarouchées et croire qu’un type comme Sarkozy, le type « qu’a pas été élu pour créer de l’impôt » a l’intention de choisir le camp de la mesure et de la dignité. Ces patrons que la presse met au pilori ont finalement raison de dire qu’ils ne comprennent pas pourquoi on semble autant leur en vouloir. Le système était vicieux dès le départ et c’est pour cela qu’on les a tant encensés, ces « entrepreneurs ». Christophe Donner, l’écrivain, que je n’apprécie pas outre mesure disait un truc intéressant finalement, et on retrouve cela en filigrane inconscient chez London : l’appat du gain, le désir d’avoir plus que l’autre, d’avoir du cach, du pèse, de l’oseil, du flouze, des biffetons, semblent être la seule revendication « sociale » commune. On veut du pouvoir d’achat. On ne veut pas mieux vivre, dans des environnements plus sains, manger des aliments qualitatifs ; on ne veut pas retrouver de lien avec notre écosystème global. On veut pouvoir échapper à la réalité et cela seul l’argent le permet. On veut des maisons, des bagnoles, des vacances lointaines, prendre l’avion et bouffer des fraises en hiver, goinfrer nos rejetons de saloperies issues de l’industrie agro-alimentaire. On veut vivre comme les riches ou en tous cas, les singer autant que possible. Et finalement c’est pour cela que nous avons un personnel politique médiocre et des hommes d’affaires avaricieux. Parce que nous adorerions être à leur place et pouvoir nous aussi exercer un pouvoir sur autrui.

Pour sauver ce qui peut encore l’être, si tant est qu’il y ait encore le moindre espoir, il faut impérativement casser cette logique…mais ça c’est un rêve…

Un bonus, le très joli Rebond de l’écrivaine Anne Vallaeys qui a la mérite de rappeler que la France républicaine a toujours aimé les « étrangers », ces autres si maléfiques, derrière des murs et des barbelés. Les républicains espagnols s’en souviennent encore… L’histoire de la liberté, de l’égalité et de la fraternité en France porte malheureusement les hideux  stigmates d’une guerre perdue depuis longtemps déjà, contre leurs ennemis, comme contre leurs « amis », renouvellant l’avertissement « de mes ennemis , je me charge, préservez moi surtout des mes amis ». Alors avant de mesurer la liberté d’expression à l’aune de notre « morale », essayons simplement de la laisser vivre.

Madison Smart Bell – La Ballade de Jesse – Actes Sud

bellEtonnant roman de Madison Smart Bell après la formidable trilogie haitienne et la belle biographie de Toussaint Louverture, qui nous emmène à la suite de Jesse, musicien passionné sur les routes du sud des Etats Unis. Histoire de fuite, d’amour, d’amitié, de rencontres évidentes ou improbables, ce livre s’écoute autant qu’il se lit, ce qui peut poser quelques problèmes, lorsque comme pour moi, la musique s’est arrêtée avec les Beattles J. Dans un registre très différent de la grande fresque historique, Madison Smart Bell exalte une aventure humaine toute simple, presque pusillanime, celle de ce groupe et de leur passion musicale. L’une des grande réussite de ce récit est sa construction musicale avec la présence de nombreux couplets de chansons populaires, comme autant d’éclat d’une forme contemporaine de poésie. Jesse à l’image de beaucoup de garçons de sa génération est un fan de musique. Kurt Cobain est son héros. Sa passion l’amène à rejoindre un groupe qui écume les bars et autres petits salles de concert plus ou moins sordides dans tout le sud des Etats Unis. Entre aventures d’un soir, questionnements métaphysiques, à la limite du nihilisme mais poussé par l’amour fou pour la musique, il découvre une vie sensible qui lui permet de reconstruire son regard sur lui et sur les autres. Ce voyage en musique sur les routes du sud des Etat Unis est aussi une invitation au voyage dans ces états du sud jamais loin de la caricature que les médias renvoient, parfois touchant, souvent désespérant et désespéré. Une humanité en rupture avec les règles en vigueur, abandonnée depuis longtemps par le système et arcqueboutée sur des valeurs stériles et illusoires. Un roman d’apprentissage, ou de ré-apprentissage pour un jeune homme au passé mouvementé qui renoue avec l’amitié et l’amour, sur les ballades lentes ou furieuses de l’histoire musicale américaine. Le titre anglais est à cet égard plus parlant que sa traduction “anything goes”, tout passe, mais tout passe toujours mieux en musique…

Joce Carol-Oates – Les chutes – Poche

Les romans de Joyce Carol Oates écrivent l’histoire de la société américaine, pas celle fantasmée par les néo cons et leschutesleurs piteux alliés ultra libéraux européens, ni celle malveillante et inutile d’un Brett Easton Ellis, mais celle d’une société en rupture avec elle-même, victime de ses peurs et de la folie ambiante. Chaque personnage de femme est un pan de l’Amérique et chacune paie un jour ou l’autre le prix d’une trahison permanente, la trahison bigote, la trahison humaine, la trahison inscrite au fer rouge dans l’histoire de ces colons si vertueux qu’ils enflammèrent leur monde. Chaque roman est une chute, une chute fracassante, où les certitudes, les idées et les rêves se brisent sur les rochers affleurants. Le bonheur n’est pas de ce monde états uniens, où l’on voue un culte pathologique au sang, aux larmes, à la flagellation et aux secrets qui rongent comme l’acide pur. Les Chutes, traduit en France en 2003 et récompensé par le Fémina Etranger, s’ouvre sur une suicide sous les yeux du gardien du site des Chutes du Niagara, un des plus beaux sites nord américain et un haut lieu touristique. Un homme, bien mis, malgré l’absence de chaussettes dans des chaussures de soirées, se précipitent dans les chutes au petit matin. L’homme se révèle être pasteur et jeune marié. Il a laissé son épouse, Ariah, seule dans le lit nuptial, seule pour affronter les suites du drame. Les premiers chapitres de ce livre, qui mettent en scène l’histoire de ce jeune couple improbable est en tout point remarquable, car il présente en creux le drame d’une société américaine où les conventions choisissent votre vie et fracassent vos espoirs. La finesse de l’analyse surpasse infiniement le travail baclé de la Plage du Chesil dans lequel l’auteur survolait sans jamais l’atteindre, le drame d’une société que le sexe fascine et terrifie au point d’en faire un tabou qui obsède tout le monde. La suite du roman est à la hauteur de cette ouverture. Une rencontre permet à la pauvre veuve des chutes de découvrir enfin la vie et l’amour. La passion, le mariage rapide provique l’ire des familles et des amis, mais qu’importe pour Dick et Ariah enfermés dans leur bonheur tout neuf. Mais Oates disséminent les petits cailloux du drame qui va bientôt reprendre pied de plein droit dans la vie du couple. Les sorcières de la normalité vont se réapproprier le bonheur fragile et le déchiqueter à belles dents. L’auteur ouvre alors son récit à la grande histoire de cette petite région nord états unienne. Les secrets de famille qui se dévoilent, dévoilent également les terribles secrets d’une région entièrement soumise aux intérêts particuliers. L’œuvre de Joyce Carol Oates est probablement l’une des plus crues et des plus précises sur le syndrome états uniens. Dans chaque roman les portraits sensibles de ces hommes, de ces femmes surtout, sont autant de preuves que le rêve américain s’est depuis bien longtemps abimé dans les chutes.