Julien Bernard – Croquemort – Eds Métailié / Traverses

Pas de chance pour notre sociologue, la question des funérailles a été saisies et dévorées ave brillo par un talentueux Mise en page 1scénariste d’HBO, Allan Ball (qui est revenu depuis avec une série tout aussi sanglante, True Blood). Ce qui tend à rendre toute sa première partie à la fois empesée et peu novatrice. Certes un essai n’est pas une série, mais reconnaissons que parfois la fiction offre un point de vue autrement plus large que les essais académiques. Ce n’est donc qu’avec sa troisième partie que Julien Bernard offre un point de vue intéressant, en posant la question de la gestion émotionnelle par les professionnels des funérailles. On trouve ici un propos bien mené, intelligent et sobre sur ce qui fait du croquemort un métier très particulier. De l’organisation des funérailles à la prise en charge des affects des acteurs de ce moment particulier de l’existence, en passant par une partie très technique sur le modus operandi des métiers de l’accompagnement des défunts, Julien Bernard déroule un propos qui sans être révolutionnaire, a le bon goût de nous rappeler que puisque mortels nous sommes, il n’est pas inutile de nous préparer à cet ultime moment.

Julien Bernard est sociologue. Sa discipline très courue il y a une trentaine d’année connait depuis quelques temps une sorte d’éclipse due sans doute à sa prétention à tout analyser seule. Remise en cause, attaquée pour ses partis pris et ses errances, la sociologie est doublée sur sa gauche et sa droite par une littérature monde et par internet. Cet essai bien mené ne remettra sans doute pas en cause cette tendance, d’autant que Julien Bernard semble avoir été incapable de prendre un peu de distance par rapport à son propos. Un travers qu’on peut trouver également chez les sociologues des prisons, de la délinquance ou de l’exclusion. Le sociologue qui quitte son bureau pour aller se colleter au réel, propose certes un propos intéressant et circonstancié, mais malheureusement trop convenu, presque ennuyeux. C’est ce qu’on ressent malheureusement très nettement dans les deux premiers chapitres, pourtant bien écrits. Mais de l’intégration à une équipe de croquemorts à la l’analyse de leur gestion personnelle du drame vécu par les familles du mourant, le lecteur ne parvient jamais vraiment à se départir d’une forme d’ennui. Influence trop prégnante de la fiction qui rend tout travail intellectuel un peu emprunté ? Non style et construction du livre, trop académique avec ses témoignages saupoudrés de-ci, de-là.

Pourtant l’auteur ouvre une porte sur un univers mental qu’il aura pu largement développé, cette attitude de l’homo occidentalus modernus face à la mort. Son regard sur ses morts et sur sa mort. Son malaise, et le fait de laisser des professionnels gérer ce qui devrait faire partie intégrante de son histoire : vivre avec la mort des siens. Il y avait là un formidable vivier qui n’est abordé que très superficiellement à la fin du livre et dans la conclusion. Dommage.

Sylvie Germain – Hors Champ – Albin Michel

Le pire cauchemar d’une société individualiste et médiatique : disparaître, être effacé, comme dans les cartoons de horschampnotre enfance. En trois cents pages remarquablement maîtrisées, servies par une écriture fine et précise, presque picturale, ce qui pour peindre l’effacement est un art très délicat, Sylvie Germain nous compte le tragique destin d’Aurélien. Le récit se concentre sur une semaine, quelques jours pour dire le passé, le présent, les espoirs et l’irréversible disparition. « Hors Champ » est le récit étrange du passage de la grande photographie humaine plein cadre, au flou, de l’exposition à l’inexistence. L’auteure interroge notre présence au monde, notre présence à nous même et comment la déficience du regard finit par nous effacer du champ du monde.

Aurélien est un homme comme beaucoup d’autres. Il a une mère à laquelle il rend visite régulièrement, une petite amie qu’il aime de tout son cœur, un travail ni passionnant, ni détestable, quelques amis. Il vit dans un appartement ni plus, ni moins agréable que tant d’autre, il salue ses voisins, garde leur chien et ne s’offusque pas outrageusement lorsque ceux-ci font de trop longues soirées. Aurélien, du jour au lendemain, se met à souffrir de problèmes de sommeil. Il dort mal, peu, ne parvient pas à trouver un vrai repos. Cette perte progressive du sommeil s’accompagne d’un brusque effacement : on le bouscule dans la rue, on semble étonner qu’il soit là, ses collègues l’ignorent, sans méchanceté juste comme s’il n’était pas là. Sa petite amie ne répond plus à ses appels, même sa mère semble surprise de le voir ou de l’entendre.

Au fur et à mesure que les jours de cette funeste semaine passent, le jeune homme s’efface également des miroirs, des photos, semble ne plus avoir aucune présence réelle. Il tente de toucher les gens, mais ceux-ci paraissent ne plus le sentir. Dans un épisode magnifique, l’auteure met en scène la rencontre entre l’homme en phase d’effacement et un SDF, un de ces hommes effacés de nos regards, de notre intérêt et qui ne réapparaissent dans notre champ de vision que par l’odorat. L’odeur de putréfaction qui les accompagne parfois et qui dérange notre volonté d’oubli du réel.

Il y a dans ce livre, ce conte cruel et étrange, un questionnement et une analyse sans concession. Le questionnement sur ce qui fait notre lien aux autres, ce qui rend visible, audible, aimable. L’analyse, bien sûr, c’est la perte des sens, la perte du contact avec le réel. Un comble dans une société où tout est communication immédiate, où tout vous permet d’être visible, sur exposé, comme sur une photo. Ce que Sylvie Germain nous rappelle, c’est que la surexposition finit par s’effacer, se dissoudre si la relation est entièrement construite sur la superficialité de notre société du tout immédiat. Le constat est cruel, le livre éblouissant.

Joseph O’Neill – Netherland – Eds de l’Olivier

netherlandL’histoire de Netherland et de son auteur est désormais universellement connue. Barack Obama, le président intellectuellement très brillant des Etats Unis d’Amérique, a ingénument consacré ce livre, en livrant au cours d’une interview son goût pour le récit de l’auteur irlandais Joseph O’Neill. Cette première consécration a peut être en partie contribué en partie à la bonne fortune internationale d’un récit qui peut sembler très anglo-saxon. D’ailleurs, c’est en général cet aspect là  qui est retenu par ceux qui n’ont pas aimé le livre. Curieux reproche  à l’heure où certains dénoncent la globalisation de la littérature. Si ce lilvre n’est pas Le roman de l’année, il reste un récit poignant de ce moment dans la vie d’un individu où ses certitudes vacillent puis s’effondrent dans un grand fracas et où il faut affronter cette poussière aveuglante qui occulte tous les chemins balisés. La grande réussite de ce livre est, en partant d’un évènement cathartique, de réduire progressivement la focale jusqu’au point de l’histoire individuelle.

Hans, son épouse britannique et leur fils vivent à New York. L’un et l’autre ont quitté Londres pour poursuivre leur carrière dans la ville rêvée qu’est encore Big Apple au début du XXIè siècle. Les attentats du 11 septembre 2001 vont faire voler en éclat le fantasme familial de cette parfaite image de la famille contemporaine. L’angoisse va s’insinuer dans le nouvel inconfort de la petite famille, qui a dû abandonner son beau loft de Tribeca pour une chambre d’hôtel sordide. Les cauchemars de l’enfant soulignent le malaise du couple et l’amplifient. Perdu dans le nuage de leurs peurs, le couple se perd au point que Rachel décide de retourner à Londres avec leur fils, insistant pour qu’Hans demeure à New York.

Incapable de réagir, Hans accepte cette nouvelle organisation familiale et s’abîme lentement dans cette forme particulière d’apathie qui suit un choc violent. C’est dans cet état d’esprit très particulier qu’il découvre un club de cricket, sport définitivement non américain, où il découvre ces hommes pas tout à fait inscrits dans l’image du rêve américain : trinidiens, guyanais,  pakistanais, indiens, qui lui permettent de changer légèrement son angle de vue sur le monde. Il rencontre un curieux personnage, Chuck, philosophe « cricketien » qui s’installe inexorablement dans l’espace vide qu’est désormais la vie d’Hans. Avec ses nouveaux partenaires de jeu, il repose petit à petit les bases de sa nouvelle existence, plus incertaine, enrichie de ces doutes et de ces questionnements qui font le sels de l’existence.

Roman de la perte de soi, du doute, mais aussi de l’ouverture sur d’autres mondes, le roman de Joseph O’Neill est une très belle fable sur l’art difficile et étrange de la résilience. Le drame du 11 septembre, le cricket deviennent ici, non des évènements en soi, mais autant de prétextes à l’analyse d’une vie. En cela, le roman est un vrai roman occidental. Un roman d’une lutte pied à pied contre les brumes de la mélancolie et de la reconstruction de soi : l’entrée dans l’âge adulte.

Dominic Cooper – Vers l’aube – Métailié

L’auteur écossais nous plonge dans un récit lent, douloureux, une fuite vers une aube étrange, une aube enfin pacifiée cooperaprès une vie de luttes âpres et de brûlantes désillusions. Le mouvement de cette fuite, amplifié par la mise en scène d’une nature pas tout à fait soumise à l’homme, donne à ce livre son ton profondément mélancolique, presque pathétique. Une fuite en avant, qui parce qu’elle se déroule sur une île contraindra le malheureux protagoniste à se confronter à son drame, jusqu’au bout.

Tout commence par un mariage, tout finit dans ce mariage. Murdo Munro marie sa fille unique, et il se souvient de son propre mariage 25 ans plus tôt. Ce jour qui aurait dû marquer le début de son bonheur et qui fut en fait « le premier jour de la fin de sa vie ». Entre une épouse manipulatrice et une enfant entièrement manipulée, le garçon timide et maladroit s’abîme lentement dans le désespoir. Désespoir entretenu par les vapeurs méphitiques de l’alcool : boire pour oublier le mal d’amour, la manque d’amour, la détresse de n’être rien, ni mari, ni père, juste une ombre.

Aussi lorsqu’il quitte l’église où se déroule le mariage de sa progéniture, qu’il se retrouve seul face à sa maison, le symbole physique de son échec cuisant, il décide d’y mettre le feu. Un feu salutaire, guerrier pour brûler les chaines, pour annihiler le pouvoir délétère d’une épouse toute puissante. Le feu de la destruction face aux feux du foyer. Murdo fuit son village, sa femme, sa fille, sa vie. Il tente de retrouver les morceaux de lui-même éparpillés par le temps. Malheureusement le temps est joueur et l’espace de la mémoire plus instable que prévu.

Poursuivi par la peur du gendarme, de l’ombre de son épouse, de son propre regard sur lui-même, Murdo fuit, comme une bête malade. Homme solitaire dans une nature à la fois somptueuse et insensible, il poursuit sa route impossible dont l’issue ne peut être que fatale. Vers l’aube est un chant du cygne au cœur d’une nature impassible. Un texte somptueux et cruel, une fable sur la solitude et l’échec.

Tim Robbins – Comme la grenouille sur son nénuphar – Gallmeister

Prodigieux. Oui le mot est fort mais il est à la hauteur du plaisir procuré par la lecture de ce livre. Et je pourrais tom robbinsmultiplier les superlatifs, tant ce livre est réussi. Il faut lire Tim Robbins, pour son regard sur l’Amérique, pour son analyse sans concession des ressorts de son pays, pour son humour magistral, pour son style brillant, pour ses personnages délirants. Bref pour moi, ce roman est Le roman de la rentrée 2009, le plus bel hommage à l’intelligence humaine, un formidable hymne à ce ressort de la littérature qui est consiste à ouvrir la porte à l’absurde pour démontrer la folie des systèmes en place. Subversif est un mot faible pour ce livre. Nécessaire, comme la Minute …

Une jeune trader, une crise majeure, qui jette dans le dernier désespoir le capitalisme américain, un drôle de médecin qui semble capable de guérir le cancer et une industrie pharmaceutique en passe de sauver le monde. Cela vous rappelle quelque chose ? Oui n’est ce pas. Et bien lisez alors, lisez ce livre et ensuite, une fois votre lecture terminée, retournez donc au début de l’ouvrage pour découvrir la date de parution aux Etats Unis. La surprise pourrait être de taille.

Tim Robbins manie aussi bien les arcanes de l’économie boursière et financière, que ceux du tarot, que ceux des écosystèmes complexes ou encore que ceux de l’industrie et des cheminements tortueux des découvertes médicales majeures. Il peint une galerie de personnages prodigieusement agaçants et attachants qui peuplent tranquillement un récit au fur et à mesure qu’il développe son propos devient de plus en plus désopilant. Au départ une jeune et très ambitieuse trader, dont le seul rêve est de devenir riche, d’avoir sa part de la grosse galette capitaliste. Malheureusement pour cette malheureuse, elle est née 10 ans trop tard, elle ne peut que rêver à ce formidable moment de débauche financière que furent les années 80. Elle doit jouer des coudes pour s’imposer et regarder avec désespoir la galette somptueuse se réduire à un ignoble rata. Toutes ces certitudes aussi branlantes que le marché, Gwendolyn doit de plus faire face à la fuite du singe de son petit ami, à la disparition de sa « meilleure » amie, et à l’apparition dans son paysage d’une ancienne gloire du marché, parti du jour au lendemain chercher son âme à Tombouctou au milieu des grenouilles.

Dans une Seattle cauchemardesque, véritable miroir de l’horreur économique américaine, Tim Robbins pose à grand trait une histoire folle, puis par petites touches, déploie toute la force d’un récit en forme de quête et d’espoir de rédemption. Il y a une vie hors de ce système  et c’est le propos le plus subversif qui soit aujourd’hui encore, au moment où les médias parient à coup de manchettes vulgaires que la crise est finie.

Santiago Gamboa – Le siège de Bogota – Eds Métailié

La Colombie, les années 90, la guerre entre le gouvernement et les opposants, les militaires et les insurgés. La guerre à gamboala drogue, la guerre aux revendications sociales et politiques et des deux côtés du gris, de la laideur, la mort et la médiocrité, comme autant de filles hideuses de la guerre. Et pour montrer cette laideur, pour montrer au monde ce que les hommes savent si bien faire à d’autres hommes, les journalistes, les grands reporters, jadis témoins importants, personnalités fortes et respectées, aujourd’hui, simple canal pour déposer les étrons de l’espèce humaine dans l’assiette du consommateur d’informations globales. Ce livre est un brillantissime réquisitoire de la folie et de la médiocrité des hommes (et des femmes), une peinture dantesque de ce que sont aujourd’hui les reporters de guerre, jetés dans tous les conflits par des rédactions racoleuses pour des citoyens blasés. C’est aussi un très joli pied de nez à la légende de l’infirmière au cœur et aux cuisses légères. Gamboa manie à ravir l’épine et l’ironie et les deux nouvelles rassemblées ici sont deux petites merveilles.

La première nouvelle qui se déroule donc à Bogota, en pleine guerre civile, guerre pour le contrôle de la drogue, grande spécialité de la région depuis quelques années maintenant. La violence au-delà d’une description chirurgicale, comme souvent dans ce type de récit, apparaît surtout dans le regard froid et blasé des reporters présents, rassemblés dans un hôtel. Loin de l’image romantique du grand reporter de guerre, ce qu’on découvre ici, sous la plume acérée de Gamboa c’est le contrepoint de la guerre parmi les combattants. Tous ces journalistes qui ont roulé leur bosse sur tous les conflits les plus effroyables de la deuxième partie du XXè siècle, se jettent dans le tourbillon d’une vie artificielle où on tire un coup, comme on tire une balle, où on se défonce pour tenter de vaincre la peur et où le courage se confond avec l’exhibitionnisme. Au détour d’un reportage, une rencontre improbable entre deux de ces reporters de guerre, et leur quête sans état d’âme pour un scoop, qui leur permettra de rester quelque part dans leur journal. Le culte de la violence, le goût morbide des preuves de la folie des hommes qui seuls parviennent à émouvoir quelques secondes nos âmes mortes d’occidentaux écrasés d’ennui.

La seconde est un délicieux conte moderne, « la tragique histoire de l’homme qui tombait amoureux dans les aéroports ». Elle commence comme une bluette se termine comme un drame morale, une forme rénovée  du « tu périras par là où tu as péché ». Un polar sexuel mené tambour battant.

Au final un beau moment de lecture, qui donne à réfléchir sans didactisme excessif et une fable désopilante sur le pouvoir des femmes.

Marie Ndiaye – Trois Femmes Puissantes – Gallimard – Goncourt 2009

Mon premier roman de la rentrée littéraire 2009, et sans aucune restriction, un très beau récit. Ma seule ndiayeincompréhension tient finalement à l’optique de la majorité des critiques : ce roman suivant son titre serait celui du destin de trois femmes. Mais la critique n’a pas assez souligné que  deux  de ces portraits sont très nettement en relief tandis que la troisième est en creux, une sorte d’absence qui pèse et qui écrase l’homme qui témoigne. Cela dit, le livre est superbe et il faut être un abruti décérébré pour y voir un ramassis de glose de femelle, ce pauvre Murat, en plus d’être un mauvais chanteur est un mauvais lecteur. Les personnages de l’écrivaine sont beaux, complexes, fragiles, incomplets, mais ils trouvent à un moment de leur existence cette force, cette énergie qui leur permet de s’affranchir de la fange dans laquelle d’autres individus ont voulu les maintenir.

L’auteure pourtant ne soumet jamais son écriture au venin (ce que n’a pas compris ce pauvre Murat), ni à la moraline, ni à l’amertume. Souple, puissant, émouvant, évocateur, poétique, parfois cruel, il accompagne la peinture de toute la gamme des sentiments humains dans une situation difficile. Que ce soit le récit implacable d’une relation à un père égoïste et pervers, celui d’un homme en échec absolu portant le poids du destin d’une autre, ou celui d’une jeune fille jetée sur les chemins terrifiants de l’immigration clandestine, jamais ces récits ne sombrent dans la revendication ou l’imprécation. Comme si, la destinée des femmes était liée à cette capacité de prendre de la distance et de n’avoir aucune illusion sur ceux qui les entourent.

Le récit en creux de Rudi, l’époux abjectement malheureux de Fanta, est pour moi le plus abouti, peut être parce que le moins porté par l’évidence. Rudi est tombé amoureux d’une femme, il lui a fait des promesses pour la ramener avec lui, promesses qu’il n’avait aucun moyen de tenir. Et devant l’incompréhension, puis la froideur de sa compagne, il s’effondre parce qu’il n’est pas à la hauteur de ce que lui a prétendu être. Il a fait le malheur de son épouse et le sien par lâcheté et par complaisance. Le choix d’avoir confié à Rudi le récit de cette rupture de la psychée est tout à fait remarquable, car l’auteure évite ainsi de donner à Fanta le rôle de l’épouse aigrie.

Trois femmes puissantes est un très beau récit et permet à l’auteure française de rejoindre Toni Morrison dans le cercle très restreint des écrivains magistrales du destin des femmes. Elle rejoint également l’auteure américaine au rang des femmes primées par un prestigieux prix littéraire.

Michael Chabon – les extraordinaires aventures de Kavalier et Clay – 1018

chabon 1018

Je me souviens il y a quelques mois, le musée du Judaïsme de Paris avait programmé une exposition sur les super héros des bandes dessinées américaines du XXè siècle, montrant certains liens entre la culture juive, la figure du Golem et les personnages tels que Superman. Le roman, très réussi, de Michael Chabon, décidément une valeur sûre la littérature états unienne, est un nouvel lien tissé dans la préservation des cultures populaires anciennes au cœur des œuvres populaires contemporaines. Le livre, gigantesque hommage au courage et à la folie de deux jeunes juifs, l’un américain, l’autre réfugié pour livrer un combat titanesque contre le monstre nazi, par le biais de la bande dessinée, critique acerbe de la reprise en main de la bande dessinée par les ligues de vertu, et brillante démonstration qu’une œuvre quelle qu’elle soit peut influencer profondément les lecteurs et, peut être, un peu l’Histoire, est également un hommage tout en douceur, tout en humour, tout en finesse à une culture qui agonisante en Europe, parvint à trouver une nouvelle source vive loin à l’ouest.

Fin des années 30, l’Europe sombre lentement dans les brumes rouges et noires, les juifs qui peuvent encore tentent de fuir vers l’ouest, vers cette Amérique qui n’accueille plus qu’au compte goute, « [ces] pauvres, [ces] exténués qui en rangs serrés aspirent à vivre libres,
Le rebut de tes rivages surpeuplés, Envoie-les moi, les déshérités, que la tempête m’apporte
De ma lumière, j’éclaire la porte d’or ! 
» au nom du principe très en vogue de  « America First » porté par le  héros de l’aviation, Lindberg et nouveau champion de l’antisémitisme américain. Un jeune homme parvient, au  d’un parcours dantesque à retrouver une tante et un cousin à New York, futur centre du monde. Amateur de magie, porteur de la mémoire des siens, il décide de mettre le formidable succès de la bande-dessinée auprès du jeune publique, au service de la cause anti-nazie. II sent que réside dans ce format particulier un formidable pouvoir de persuasion, une nouvelle arme, un redoutable allié pour le retour du Golem.

Clay et Kavalier vont persuader leurs producteurs et leurs bailleurs de fond qu’un nouveau héros, mi superman, mi golem peut prendre place au milieu du champ de bataille de l’édition de BD. Chabon montre ici avec beaucoup de maîtrise comment se font et se défont les empires de l’édition dans une Amérique encore profondément marquée par la crise de 29 et ses effroyables conséquences sociales, comment les liens qui se tissent entre la création et l’argent participent à la fois de l’essor mais également des risques de récupération, voire de mise à l’index de l’art. Clay et Kavalier doivent d’abord prouver que leur héros, magicien-illusionniste de son état, peut prendre une part du gâteau vert de l’édition, puis qu’il peut la garder. Les deux jeunes gens doivent de leur côté accepter de passer sous les fourches caudines de l’autocensure : oui pour combattre les vilains méchants, non pour s’engager politiquement avec les pro-guerre. C’est d’ailleurs ce qui causera la rupture entre les deux cousins.

Chabon construit un récit polyphonique autour de la culture juive, de la culture populaire américaine et de leur rencontre dans le courant des années 30. Au-delà de l’aventure étonnante de Clay et de Kavalier, c’est l’histoire de deux mondes, l’un promis à la destruction, l’autre à une formidable ascension et de leur improbable et vivifiante rencontre.  La fin du roman est à cet égard éblouissante de finesse et d’intelligence.

Elif Shafak – Lait Noir – Phébus

Curieux de lire ce livre si longtemps après la naissance de mon fils, curieux également de retrouver dans ce récit lait noirautobiographique une part non négligeable de ma propre expérience et de ne plus éprouver ni malaise, ni culpabilité à la lecture de cette inexorable descente aux enfers qui conduisent certaines nouvelles mères aux limites du désespoir. Ce livre est un cadeau. Un cadeau pour soi, un cadeau pour toutes les autres : affronter sans peur la crise qui suit la naissance, refuser les ordres sociaux qui nous enjoignent d’être heureuses, les ordres familiaux qui nous vantent notre bonheur et notre chance. Dire sans honte et sans fausse pudeur que la grossesse et la maternité ne vont pas de soi.

Elif Shafak livre ici une formidable analyse des sentiments terrifiants qui peuvent accompagner la naissance d’un enfant et pourtant, l’enfant est curieusement absent du récit. Seule la mère est présente, avant, pendant, après la naissance. Le récit de cette dépression post-partum, de l’irruption dans une vie apparemment parfaite du vilain démon dépression, que les anciennes savaient combattre par une présence constante autour de la jeune mère mais également par son isolement du reste de la communauté. Ce regard doux-amer sur l’expérience de ces femmes si lointaines et si proches, porteuses d’un savoir empirique boudé par la médecine moderne, qui comprenaient intuitivement les bouleversements hormonaux et déployaient  des trésors de fantaisie et de rage pour protéger la parturiente des démons qui cherchaient à l’attraper pour l’entrainer  à leur suite dans les ombres. Derrière l’aspect folklorique et les relents de superstition, c’est en fait l’expérience de siècle de maternité et de communauté.

Car au-delà de l’expérience personnelle et de la volonté de partager la réalité d’une expérience amère, ce que pointe l’écrivain c’est la solitude de la mère parfaite, sa séparation brutale et désespérante du chœur, parfois pesant, des autres mères. Solitude, inquiétude, peur, sentiment d’abandon, incompréhension face au regard d’autrui, incapacité de verbaliser le drame intime, désamour de soi, autant de crise qui tapisse la route noire de cette forme particulière de dépression. Séparée volontairement ou non de l’expérience ancienne de la maternité, la mère moderne est une image mensongère du bonheur, un reflet qui finit par se brouiller dans l’eau noire de la chute au fond de soi.

Un livre à lire et à jeter, comme le demande l’auteur, pour oublier, pour faire le deuil de cette femme perdue incapable de donner autre chose que de l’amertume. Un roman à lire, à partager, pour récréer un lien, une nouvelle maternité en commun où la mère s’efface un peu derrière la femme.

Elif Shafak sur France Culture