Un livre qui retrace selon trois angles légèrement différents la même histoire, celle du résistant polonais Jan Karski.
Parti comme ses camarades la fleur au fusil, certains que la victoire sur l’Armée allemande, il doit comme eux affronter la débâcle d’une armée pas entrée dans la modernité et l’effondrement total de son pays. Jetée en pâture aux nazis et aux staliniens, la Pologne plonge dans une longue et terrible nuit. Jan Karski parvient à s’échapper et devient très vite un agent de liaison entre la résistance polonaise et le gouvernement en exil. C’est dans le cadre de ses activités qu’il rencontre deux juifs du ghetto de Varsovie. Deux hommes porteurs d’un cri que l’histoire a rendu muet. Le cri terrible d’un peuple en voie d’anéantissement. Yannick Haenel déploie ce cri sous trois formes : le témoignage de Karski devant la caméra de Claude Lanzmann, pour Shoah, le témoignage de Karski dans son livre écrit en 1944, Story of a secret state, et enfin une œuvre de fiction pure, où l’auteur met en scène le résistant polonais. De ces trois angles une seule vue : la trahison des juifs d’Europe par les alliés.
Ce regard n’est pas nouveau, mais curieusement il semble se dissoudre derrière les grandes déclarations de l’histoire officielle, derrière la victoire des alliés sur les nazis. Comme si, aujourd’hui encore, aujourd’hui toujours, regarder en face la trahison de l’Occident envers les juifs d’Europe était difficile à supporter. Dans le premier chapitre, où Karski fait face à la caméra de Lanzmann, l’auteur met en scène le malaise, la détresse de Jan Karski. Comme si après toutes ces années, nous sommes en 1978, il était devenu encore plus dur de rappeler la voix de ces deux hommes, deux résistants juifs du Ghetto de Varsovie, venue déposer entre les mains du résistant polonais, leur ultime espoir, leur ultime cri. Karski portera ces voix partout : à Londres, à New York, auprès des autorités polonaises en exil, auprès de juifs américains, auprès de plus hautes autorités alliées. Mais en 1942, l’effort de guerre ne peut être détourné du but défini : abattre le régime nazi. Quelque soit le prix. Et ce prix, comme Karski ne cessera plus de le dire et de l’enseigner sera celui de l’abandon des juifs d’Europe à la solution finale.
De ce désespoir de l’homme âgé confronté chaque nuit au cri silencieux d’un peuple disparu, Yannick Haenel va faire son fil rouge dans les deux autres chapitres. Le résumé de l’ouvrage témoignage de Karski porte cette même question : pourquoi malgré les témoignages de plus en plus nombreux, malgré ses propres témoignages, pourquoi le sentiment prégnant, puis la compréhension atterrée que les alliés n’allaient pas venir au secours de ce peuple assassiné par les armes, dans les fours, dans les wagons plombés, éradiqués des antres mêmes de la terre. Ce livre est encore marqué par la puissance censure : celle des polonais qui ne veulent pas que les américains laissent la Pologne entre les mains de Staline, une fois la victoire acquise. Mais il porte le poids d’un appel au secours nié, de la confrontation avec la réalité de ces camps de la mort, qu’en 1942, le monde ne veut pas encore voir.
Jan Karski, bonne conscience de l’occident en guerre contre la barbarie nazie, et qui témoigne chaque jour de ce qu’il a vu dans le ghetto et dans un camp. Il témoigne pour l’histoire, pour les journalistes incrédules, pour les américains incrédules, pour les diplomates incrédules. Il parle, raconte, se fait l’écho d’un cri qui se perd dans la nuit et le brouillard. A la fin de la guerre, lorsqu’il entend le mot victoire en une des journaux américains, il comprend que la tragédie consommée va engloutir les millions de victimes. Commence alors une période de désespoir et de silence. Impossible pour le résistant polonais d’affronter un crime commis par l’humanité et étouffé par ceux là même qui aurait pu sauver les juifs d’Europe. Il faudra bien des rencontres, bien des lectures, la compréhension que les mots seuls peuvent porter ce cri perdu dans la nuit. Reconnu juste parmi les nations, Jan Karski poursuivra son combat pour la renaissance de la Pologne, pour la reconnaissance de la forfaiture des alliés et pour la mémoire des millions d’êtres que seul la parole peut rendre enfin à leur humanité brisée.
Un beau récit qui a peut être la faiblesse de devenir incantatoire dans sa troisième partie. Il y a dans le portrait romancé de Jan Karski, une artificialité renforcée par l’abus de grandes phrases. Mais Yannick Haenel brosse avec art le combat d’un homme qui aura su porter tout au long de sa vie, la voix de ceux que la folie humaine avait voulu éteindre à jamais.
Jan Karski, résistant polonais, témoin, Juste parmi les nations, meurt à Washington en 2000.
Ici l’article du Nouvelobs.fr.