La place des femmes dans l’Histoire a toujours été problématique. Minorité à protéger, promouvoir et garder à « sa » place, cette manière de considérer plus de la moitié de l’humanité reste encore très à la mode. La première guerre
mondiale en leur faisant une place forcée au cœur du système a ouvert une brèche que les hommes ont longtemps tenté de refermer à toutes forces sans y parvenir. Les femmes étaient dans la place, il leur fallait désormais conquérir leur identité. Si cette quête s’est parfois faite au détriment de leur équilibre, le malaise était surtout celui d’une société hypocrite et cruelle. Dans ce roman tiré d’un fait divers qui se déroula dans la très puritaine Angleterre de l’après première guerre mondiale, Hédi Kaddour nous offre une histoire bien étrange qui n’aurait pas déplu à Agatha Christie.
En 1930, un sémillant journaliste et une non moins sémillante chanteuse classique assiste au défilé du British Fascist mouvement. A cette occasion ils font la connaissance du représentant officiel du mouvement, un certain Colonel Strether, héros de la bataille de Mons et profondément attaché aux valeurs traditionnelles de l’Empire. Après quelques mouvements de mauvaise humeur dus à l’origine française du journaliste et séduit par la beauté de la chanteuse, notre colonel décide de se prêter aux jeux de l’interview pour promouvoir les valeurs du mouvement fasciste anglais, et plus largement le retour à l’ordre pour faire face aux hordes rouges massées aux portes orientales de la civilisation.
En contrepoint de cette première histoire, Kaddour nous invite à suivre les péripéties amoureuses entre Lena, chanteuse classique et son pianiste et amant, Thibault jusqu’à leur rupture attendue. La jeune femme qui semblait pourtant fort peu satisfaite d’une relation tendue et souvent agressive avec un homme peu sûr de son talent, se trouve confrontée un étonnant sentiment de vide ainsi qu’à une bien incongrue vague de jalousie. Elle se retrouve donc à faire le pied de grue sous les fenêtres de son ancien amant. Il faut l’humour et la fantaisie de son ami, Max, le journaliste français, pour l’obliger à reconnaître que sa colère est avant tout le dépit de ne pas le voir malheureux.
Enfin une troisième histoire se tisse au cœur des deux autres. Le récit de la vie de Gladys, femme mariée avec un soldat qui s’en fut comme beaucoup mourir dans les tranchées et qui comme tant d’autres se retrouva à travailler dans les usines d’armement. Les hommes revenus, la jeune femme est renvoyée dans ses pénates et on la somme de trouver rapidement un mari. Après un échec retentissant, Gladys peine à trouver un emploi et doit se contenter d’être bonne auprès de quelques familles de la bonne société anglaise.
De ces trois histoires dont on ne comprend pas très bien le lien qu’elles peuvent avoir entre elles, Hédi Kaddour fait un roman passionnant d’un bout à l’autre. Un regard fin et précis sur la condition des femmes en Angleterre, un sens certain de la mise en scène et du brouillage des pistes, et une passion pour la musique qui s’incarne dans toute la partie consacrée à la relation tumultueuse entre Lena et son amant Thibault. Un tragique fait divers qui donne naissance à un roman très réussi. Les romanciers sont décidément de bien féconds amateurs d’h(H)istoire.