Un livre écrit à la fin des années 80, pour théoriser une Europe en phase avec les héritages grec et classique. Une Europe culturelle, solidement campée sur la certitude de son universalisme et d’un avenir où son rôle serait aussi et
peut surtout moral. Edouardo Lourenço, théoricien de cette Europe des Elites intellectuelles, du rêve platonicien des princes philosophes, une Europe dont les européens seraient fiers, dont les fils et les filles seraient riches d’un patrimoine partagé, ouvert, brillant, un patrimoine qui aurait les couleurs de celui de l’Europe des Lumières, débarrassé des scories racistes et méprisantes du XIXè. Une Europe de rêve. Dans cet essai magnifique, Edouardo Lourenço lance les derniers éclats de ce qui fut pour une génération un espoir formidable. Espoir qui s’est fracassé sur la médiocrité morale des politiques, sur l’attentisme des populations, sur un capitalisme barbare et destructeur et sur une guerre en Europe et un génocide au Rwanda.
Cet essai s’ouvre sur un texte additif, un texte de 2005, une image, celle du film de Rossellini, Allemagne année zéro, allégorie d’une Europe détruite jusque ses fondements, mais qui grâce à son héritage fabuleux pouvait renaître de ses cendres. S’appuyant sur la vieille opposition entre monde grec et monde romain, Lourenço nous montre le chemin qu’il ne faut pas prendre, celui qui conduit inexorablement à l’éclatement. Face aux défis d’un monde devenu brutalement multipolaire, l’Europe ne peut s’affirmer en suivant l’exemple du cousin d’Outre Atlantique, elle doit privilégier sa propre voix, sa propre histoire, sa spécificité. Ce texte comme tous les autres est brillant mais comme tous les autres il semble souffrir d’un aveuglement volontaire. Ou alors n’avons-nous donc plus d’espoir ?
Le livre construit sur une opposition entre le rêve et le réel, entre la situation telle qu’elle pourrait (devrait ?) être et telle qu’elle est, entre l’Europe exigeante de la réflexion et de la hauteur de vue et l’Europe mécaniste, économique, banquière où les décisions se prennent sans aucune forme de regard sur l’avenir. Entre les deux, Lourenço a choisi ; entre les deux l’Europe a choisi. Et si nous sommes toujours fascinés, émus par ce qui aurait pu être, par ce rêve européen de la culture, de l’intelligence, du partage et du progrès social, nous sommes aussi désespérés par ce qui était en gestation dès les années 70. Le glissement de cette volonté européenne vers les piaillements nationalistes, la progression d’une technocratie au détriment d’une Europe tournée vers le développement durable, et surtout la soumission totale aux règles du GATT d’abord, de la PAC ensuite et finalement aux diktats d’une économie de marché totalement dérégulée et incontrôlable. L’Europe a laissé passer sa chance et elle n’est finalement qu’une autre image de Rossellini, celle de Rome, Ville Ouverte.
Lourenço est un philosophe et un spécialiste de Pessoa et de cette mélancolie, la saudade qui parle d’un temps de grâce perdu depuis longtemps dans les brumes. C’est peut être cette mélancolie qui l’a poussé à republier cet ensemble de textes publiés au début des années 90. Un ultime cri avant la longue nuit européenne. Qui peut croire en effet à la valeur de la culture dans une Europe qui pense ses députés comme autant de filles de joie et de vieilles maîtresses qu’il faut éloigner ? Qui ne pense qu’en monnaie sonnante et trébuchante, dont les valeurs sont celles non plus d’une bourgeoisie éclairée, qui avait au moins pour elle de favoriser les arts mais d’une bourgeoisie de banquiers et de proxénètes où l’argent est une valeur en soi, la seule, l’ultime. Que peuvent face à cela les hommes tels qu’Edouardo Lourenço ? Ils existent encore, ils sont rares, ils appartiennent à cette génération née dans l’entre deux guerre, qui a connu les fureurs des totalitarismes, mais qui a refusé de céder à l’inhumanité. Ils sont nos ultimes lumières, nos dernières consciences et malheureusement nous semblons vouloir définitivement les oublier.