Imaginez que vous êtes juif, réfugié aux Etats Unis après la guerre, sans argent, sans ami bien placé avec pour seuls buts dans la vie : sauter un maximum de femmes, de toutes natures et écrire un roman pour ne pas avoir à trop
travailler. Ajoutons à cela que vous n’êtes formidablement sexy, ni jeune, ni attiré par la gloire et l’argent et surtout pas par le travail que les deux précités demandent et que vous vivez dans la nation où par essence tout doit être jeune, riche, brillant, aspirer à la réussite et respirer l’envie, le désir forcené de parvenir. Vous devenez de fait, le meilleur observateur de cette jeune nation victorieuse qui accueille les juifs par bonne conscience plus que par humanité, qui déploie ses fastes à toutes vitesses, qui se gavent de sa victoire et de sa nouvelle dimension de gendarme du monde. Edgar Hilsenrath fait le portrait de deux mondes qui se rencontrent pour ne surtout pas se comprendre : l’Amérique souveraine, jeune et sûre d’elle, et un juif, un survivant, un pauvre hère qui garde au cœur la blessure de la première trahison.
Jacob Bronsky est juif, juif allemand. Son père tenait une boutique d’ameublement chic dans une petite ville allemande. Juifs parfaitement intégrés, non pratiquants, certains que cette Allemagne qui vomissait sa haine, ne pouvait pas sombrer dans l’horreur et s’attaquer à ses juifs. Jacob qui est parvenu à trouver refuge aux Etats Unis en 1952, après avoir connu les violences, le ghetto, la peur, la fuite et finalement être devenu un « survivant », veut écrire son roman, son expérience, son livre. Mais comme tous ceux que la nouvelle Terre Promise et son dieu vert ne fascinent pas particulièrement, Jacob Bronsky survit à New York : petits boulots, petites combines, expédients et toujours cette faim dévorante, ce sexe qui veut sa part de jolies petites chattes américaines. Il vit au milieu d’autres abandonnés du système, humanité à la fois gaie et sans illusion sur le monde, le nouveau comme l’ancien. Jacob Bronsky, juif survivant, réfugié en Amérique, cherche sa mémoire. Il sait comment son famille a été refoulée par les autorités américaines, quand ils ont demandé un visa de secours en 36. Il lit et relit la réponse de ce Consul et la réinterprète avec ironie, pour que le message soit bien : vous ne croyez pas que le sort que les allemands réservent aux juifs nous intéressent en quoi que ce soit… chacun sa merde. C’est pour répondre à cela, et pour retrouver ses souvenirs, que Jacob Bronsky veut raconter son histoire. Il veut transformer son récit en best seller, réussir, lui aussi.
Edgar Hilsenrath ne se contente pas de raconter l’histoire étrange de Jacob Bronsky, le petit juif allemand, ni jeune, ni beau, réfugié aux Etats Unis où il tente de survivre dans un système peu amène envers les plus faibles. Il nous offre un panorama d’un monde loin des clichés, loin de l’image d’Epinal. Un monde d’êtres en rupture, juifs ou pas, pour qui chaque jour est un combat mais aussi une leçon de vie. L’entraide est là, permanente, les petits arrangements toujours possibles et la confiance jamais déçue. Les hommes comme les femmes sont fatiguées et pourtant magnifiques, drôles, vibrants, désespérants. Un roman éblouissant, qui laisse derrière lui tous les poncifs du genre, refuse de sombrer dans le mélo et fait preuve d’une brutale honnêteté sur les valeurs humaines. Fuck America c’est le cri de guerre d’un petit juif allemand qui sait que la bonté des vainqueurs du jour ne transformera jamais en or le plomb de leur refus d’accueillir le flot de ces hommes, femmes et enfants, promis à la nuit et au brouillard par les nazis.
L’interview de l’auteur réalisé parCéline Ngi pour le site Fluctuat.net