Un roman terrifiant dont l’atmosphère lourde rappelle certaines scènes d’un Tramway Nommé Désir. Une famille dont les membres passent leur temps à se battre, à hurler et à attendre dans un appartement monstrueux de saleté et de désespoir. Du jour au lendemain, arrive dans cette famille, une jeune fille, Andrea, venue faire ses études à Barcelone. Le récit se déroule après la guerre dans une Espagne profondément marquée par la guerre civile, déchirée entre la foi catholique intégriste et le souvenir terrorisé de l’avancée des républicains. La folie rampe dans chaque page et laisse un sentiment tenace d’oppression.
Nada, rien en espagnol, ce qui reste lorsque tout espoir vous a quitté, lorsque les rêves se sont enfuis et que ne reste que le rictus barbare d’une mort inéluctable. Andrea n’imagine sans doute pas que ce qui l’attend à Barcelone, ville de tous ses rêves, de tous ses espoirs de liberté, lorsqu’elle arrive en pleine nuit dans l’appartement de la rue Aribau où elle passait ses vacances. Elle qui voulait enfin échapper aux règles étriquées d’une tante trop stricte, se trouve brutalement happée dans une maison noire et poisseuse d’humidité, sur laquelle règne une vieille fille arrogante et brutale et ses deux frères qui passent leur temps à se menacer de se tuer, sous le regard désespéré d’une vieille mère qui espère encore ramener la concorde. Une abominable servante, une bru aux cheveux trop rouges et un chien trop gras complètent ce tableau digne d’un tableau de Goya.
Andrea doit affronter non seulement la saleté et l’humidité des lieux, mais aussi la folie de sa parentèle. Ainsi cette tante trop stricte qui s’avère être une femme trop fière et malheureuse comme les pierres d’avoir renoncé à l’homme de sa vie. Les deux frères, ses oncles, semblent nés pour se battre, se haïr et attendre l’opportunité de détruire l’autre. L’auteur semble donner les pistes sûres pour comprendre cette haine fraternelle et la violence qui semble être la seule énergie de cette famille, mais les certitudes se dérobent dans chaque page tournée. C’est dans l’amitié chaleureuse d’une jeune fille de son université, Ena, qu’Andrea trouve chaque jour la force de rentrer chez elle. Malgré sa honte de jeune fille pauvre, face à une jeune fille privilégiée, elle parvient à trouver une place auprès de ses camarades d’université.
Dans ce presque huis clos familial, Carmen Laforêt nous donne à voir la pesanteur de ces familles pour qui les filles sont toujours des poids insupportable, les sacrifiées sur l’autel de la respectabilité et du lien. Mais ce fantasme d’une société d’un autre temps s’est fracassé pendant la guerre : les femmes ne sont pas plus libres ou plus heureuses, mais plus inflexibles, plus décidées à se battre. Mais elles restent les enjeux de vieux combats stériles et toujours les victimes de la violence et de la malignité des hommes qui s’épanouissent pleinement sous le soleil brûlant du régime franquiste. Ne reste à ces femmes que la soumission et la méchanceté de l’animal stupide qui s’incarne si bien dans le personnage de la bonne, ou bien la rébellion qui laisse souvent un goût de cendre, car la liberté a un prix, celui de la solitude. Ce roman a signé le renouveau du roman espagnol et a été salué par le Prix Nadal en 1944.