Marie de Hennezel/Bertrand Vergely – Une vie pour se mettre au monde – Carnets Nord

Marie de Hennezel est très connue pour son travail sur l’accompagnement de la fin de vie, le soutien aux malades, la prise en charge efficace de la douleur. Elle a beaucoup milité pour l’adoption d’une loi cadre aussi large que méconnue  sur l’accompagnement des personnes malades en fin de vie (Loi Leonetti). Son propos n’est pas d’interdire le recours au suicide assisté, mais de ne pas en faire la seule réponse devant la mort imminente ou la souffrance difficilement supportable. A ses côtés, le philosophe Bertrand Vergely qui apporte la dimension proprement philosophique de ce qu’est ou devrait être la vie et les raisons pour lesquelles il est important de choisir la vie. Ce court essai qui est une véritable déclaration de guerre à la tendance médiatique de valoriser l’euthanasie dans notre société férocement hygiéniste. La charge est lourde et menée tambour battant, mais on peut regretter que ce livre ne soit pas plus pratique, plus axé sur les mesures politiques à prendre pour faciliter la vie de nos anciens et de ceux qui souffrent.

Le livre se décline en trois temps : vieillir, mûrir et accomplir. Le premier temps traité par la psychologue rappelle quelques réalités simples : nous allons tous mourir, la vieillesse dans nos sociétés de la performance et du jeunisme perpétuel est un naufrage et la maladie une trahison des dieux. Nous cachons  nos morts, nous cachons nos vieux, nous cachons nos malades. Et petit à petit nous sommes gagnés par l’idée que s’ils n’étaient plus là, ils épargneraient notre vue et le budget de l’Etat. Pour Marie de Hennezel, l’euthanasie est un aveu non d’impuissance ou la réponse humaine à la souffrance, elle est la volonté de toute puissance d’un monde individualiste et égotique envers ceux qui ne répondent plus aux impératifs de productivité.

Dans un second temps, le philosophe prend la suite pour rappeler que la vie est un don, un trésor que notre espèce seule a théorisé, mais également appris à mépriser. Pour lui, la réponse à cette désaffection de la vie s’incarne dans l’amour que nous devons porter à autrui mais aussi à nous même et dans la certitude que toute vie vaut la peine d’être vécu pour autant qu’on y trouve un peu de chaleur humaine. Cette partie qui devrait être la plus pertinente s’avère être la plus faible de l’essai, tant le propos de vergély est incantatoire et parfois difficilement acceptable : ainsi son obsession de l’homme qui le pousse à prendre un exemple controversé, celui de la réaction des proches face à la mort d’un enfant drogué, ou bien encore son « principe de vie » qui infantilise considérablement les individus en leur déniant le droit de choisir de refuser la vie. Même sa leçon sur l’amour qui fait que la vie vaut la peine d’être vécu est à la limite de la caricature.

Le troisième thème « accomplir » se construit sur un dialogue entre les deux autour des notions de l’expérience unique que recèle chaque individu, la promesse d’une transmission et la nécessité de valoriser tous les individus même dans leur grand âge ou dans leur souffrance. Il fait appels à des témoignages qui permettent au philosophe de rebondir en dénonçant une société infantile et cruelle, refusant de voir la beauté du monde et la grandeur de la vie. Il faut revenir à la sérénité des stoïciens : apprendre à vivre pour ne plus craindre de mourir, accompagner les anciens dans leurs derniers feux et garder précieusement leur expérience.

Le livre est certes intéressant, mais dans lequel il manque une dimension essentielle, pour sortir de l’imprécation, de la bonne conscience et du « ah mon dieu que la terre serait belle si les humains étaient moins cons »,  la dimension politique. En effet la question du grand âge comme la question de l’éducation sont des questions politiques : elles demandent des moyens pour avoir des personnels formés et en nombre suffisant afin que nos écoles ne soient pas des garderies et que nos maisons de retraites ne soient pas des mouroirs. On peut aussi se dire que le privé c’est formidable, mais dans ce cas on aura d’un côté ceux qui peuvent payer pour le service et de l’autre les crevards. Bref ce livre en dehors de sa charmante vocation à nous rappeler que la mort pour certaine n’est pas la réponse à la souffrance de la maladie ou de la vieillesse, n’apporte aucun élément d’action. Car la vie c’est aussi l’organisation matérielle des choses, pas seulement les vœux pieux et les grands principes.

3 réflexions sur “Marie de Hennezel/Bertrand Vergely – Une vie pour se mettre au monde – Carnets Nord

  1. Eric Folot dit :

    OUI à l’aide au suicide, mais NON à l’euthanasie !

    Au sujet de la différence entre l’euthanasie et l’aide au suicide, il faut distinguer entre les arguments juridiques, éthiques et religieux. On ne peut pas simplement affirmer sans nuance qu’il n’existe pas de différence entre les deux : dans un cas c’est le patient lui-même qui s’enlève la vie (aide au suicide) alors que dans l’autre c’est le médecin qui la retire. Il faut d’abord préciser sur quel terrain (juridique, éthique ou religieux) on tire notre argumentation. Si l’on se situe sur le terrain de l’éthique, on peut raisonnablement soutenir qu’il n’existe pas de différence. Cependant, si l’on se situe sur le terrain juridique, il existe toute une différence entre l’euthanasie (qualifié de meurtre au premier degré dont la peine minimale est l’emprisonnement à perpétuité) et l’aide au suicide (qui ne constitue pas un meurtre, ni un homicide et dont la peine maximale est de 14 ans d’emprisonnement). Dans le cas de l’aide au suicide, la cause de la mort est le suicide du patient et l’aide au suicide constitue d’une certaine manière une forme de complicité. Mais comme la tentative de suicide a été décriminalisée au Canada en 1972 (et en 1810 en France), cette complicité ne fait aucun sens, car il ne peut exister qu’une complicité que s’il existe une infraction principale. Or le suicide (ou tentative de suicide) n’est plus une infraction depuis 1972. Donc il ne peut logiquement y avoir de complicité au suicide. Cette infraction de l’aide au suicide est donc un non-sens.

    En revanche, l’euthanasie volontaire est présentement considérée comme un meurtre au premier degré. Le médecin tue son patient (à sa demande) par compassion afin de soulager ses douleurs et souffrances. Il y a ici une transgression à l’un des principes éthiques et juridiques des plus fondamentaux à savoir l’interdiction de tuer ou de porter atteinte à la vie d’autrui. Nos sociétés démocratiques reposent sur le principe que nul ne peut retirer la vie à autrui. Le contrat social « a pour fin la conservation des contractants » et la protection de la vie a toujours fondé le tissu social. On a d’ailleurs aboli la peine de mort en 1976 (et en 1981 en France) ! Si l’euthanasie volontaire (à la demande du patient souffrant) peut, dans certaines circonstances, se justifier éthiquement, on ne peut, par raccourcit de l’esprit, conclure que l’euthanasie doit être légalisée ou décriminalisée. La légalisation ou la décriminalisation d’un acte exige la prise en compte des conséquences sociales que cette légalisation ou cette décriminalisation peut engendrer. Les indéniables risques d’abus (surtout pour les personnes faibles et vulnérables qui ne sont pas en mesure d’exprimer leur volonté) et les risques d’érosion de l’ethos social par la reconnaissance de cette pratique sont des facteurs qui doivent être pris en compte. Les risques de pente glissante de l’euthanasie volontaire (à la demande du patient apte) à l’euthanasie non volontaire (sans le consentement du patient inapte) ou involontaire (sans égard ou à l’encontre du consentement du patient apte) sont bien réels comme le confirme la Commission de réforme du droit au Canada qui affirme :

    « Il existe, tout d’abord, un danger réel que la procédure mise au point pour permettre de tuer ceux qui se sentent un fardeau pour eux-mêmes, ne soit détournée progressivement de son but premier, et ne serve aussi éventuellement à éliminer ceux qui sont un fardeau pour les autres ou pour la société. C’est là l’argument dit du doigt dans l’engrenage qui, pour être connu, n’en est pas moins réel. Il existe aussi le danger que, dans bien des cas, le consentement à l’euthanasie ne soit pas vraiment un acte parfaitement libre et volontaire »

    Eric Folot

    • avinson dit :

      Pour avoir lu le livre…. je n’y ai rien trouvé qui fasse allusion à l’euthanasie ou au suicide assisté ! J’y ai juste trouvé des clés pour mieux vivre ces transitions que nous offre la vie… J’aurais mieux fait de mes deuils passés une vrai joie ! Ce petit livre est un traité de l’émerveillement…

      • Dominique AVICE dit :

        Je n’ai pas encore lu le livre mais souhaite le faire bientot.
        En attendant je voudrais partager un vecu lie a mon adolescence. Ma grand’tante habitait avec nous. Une operation a l’oeil a degenere graduellement en cancer du sein puis des os generalise. Cela a dure environ dix ans. J’aidais ma mere et une aide a domicile a lui faire ses pansements pour son oeil et ses escharres. Avec d’autres membres de notre fratrie nous lui faisions la lecture des journaux, livres et magazines puisqu’elle avait perdu la vue. Ce n’etait pas toujours joyeux mais j’ai eu la chance d’avoir une mere extraordinaire et un entourage qui l’etait tout autant.
        Cependant les difficultes adolescentes et le rapport au monde et aux autres dans une telle situation a donne naissance a une reflexion personnelle qui etait en porte a faux avec l’environnement non familial de l’epoque.
        Par effet retroactif, car je fais la demarche de lire des livres tres accessibles comme ceux de Marie de Hennezel par exemple, j’encourage tous ceux qui le peuvent et qui le souhaitent a prendre soin de l’enfant ou de l’adolescent qui en nous perdure et ce bien malgre nous.
        J’ai donc mis en route des deuils immenses dont je ne me croyais pas capable et c’est pour le meilleur d’une vie a mettre au monde dans la joie.
        Je souhaite lire aussi le dernier ouvrage de Marie de Hennezel et l’offrir a d’autres.
        Sans l’Autre qui croise nos vies, sans son regard de bienveillance et d’amitie cette demarche est quasi impossible.
        Alors les livres de Marie de Hennezel et l’auteure elle-meme, sont pour moi cet Autre de facon lucide et choisie, avec le recul et la distance necessaire dans ce monde d’aujourd’hui.

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