Edward Abbey – Un fou ordinaire – Gallmeister

Il est sans doute bon pour Edward Abbey qu’il ait rejoint le grand désert il y a quelques vingt ans maintenant, car ce que ses frères humains continuent à faire de cette petite planète, tout en prétendant avoir pris conscience de l’urgence  d’un changement de rythme, lui aurait sans doute inspirer des propos beaucoup plus radicaux que ceux qu’il tient dans ces textes. Dix textes rassemblés dans ce recueil, dix déclarations d’amour aux déserts, les déserts du grand sud ouest américains et à celui de l’Alaska, l’ultime « côté de porc des américains». Abbey est amoureux de ces zones désertiques, il en perçoit chaque détails, chaque mouvement, chaque respiration et comme tout amateur de beauté, il ne peut supporter le manque d’égard et la stupidité des hordes ignorantes qui ne quittent leur vie prémâchée que pour transporter leur incapacité dans les ultimes zones sauvages. Le désert ne se découvre qu’à pieds, il se mérite, s’observe patiemment, se dévoile dans le silence technologique. Edward Abbey a sillonné ces paysages, souffert sous le poids conjugué du sac à dos rempli jusqu’à la gueule d’eau et du soleil, et aimé passionnément chaque instant passé à redécouvrir la valeur inestimable de la solitude et des espaces vierges. Chaque texte est un hymne, où s’entrecroisent la géologie, la physique, l’histoire, la botanique et la politique. Les pérégrinations d’Abbey dans les coins les plus rudes des déserts du sud ouest des Etats Unis sont autant d’hommages teintés de colère. Car Abbey est un polémiste. Il ne supporte plus cette humanité grouillante, accrochée à la technologie comme une moule à son rocher et incapable de comprendre qu’on ne peut sacrifier la beauté à l’argent sans perdre définitivement tout sens des réalités. La marche, ce mode de locomotion que les philosophes apprécient pour sa capacité à faciliter la réflexion. Elle demande énergie et abnégation, résistance et volonté, elle est finalement le premier pas vers la sagesse et sans doute vers une forme particulièrement féroce de critique de la modernité. Abbey n’était ni bobo, ni un rêveur. Dur à cuir, ne faisant aucune concession à la facilité et à la « douceur » de vivre, il regardait avec terreur la technologie et la « modernité » dévorer les contreforts de ces chers déserts et briser les antiques équilibres évolutionnistes. Les technophiles ne manqueront pas de dénoncer le manque d’humanité de l’amateur de désert et railleront une fois encore ces humains qui détestent leur espèce. Mais ce qu’Abbey dit fait écho à ce que nous ne pouvons manquer de constater chaque jour. L’addiction à la technique ne nous rend ni plus heureux, ni plus riche. Ces livres sont peut être les ultimes lieux où nous pourrons dans quelques années trouver la trace de ces espèces taillées pour la vie précaire du désert, pour les amplitudes thermiques extrêmes et pour la rareté de l’eau. Les ultimes tableaux précieux d’un monde plus menacé que menaçant. Abbey est un réactionnaire, cela ne fait aucun doute, de plus il lui manque cette langue de bois et cette bonne conscience de gauche et le ton larmoyant qui facilitent les affections rapides et artificielles. Il nous promettait la beauté au prix de l’effort permanent et de l’exigence absolue de se concevoir comme partie d’un tout. Son désert est magique et magnétique, cruel et inhospitalier. Pour cela il est en danger de mort.

Le site des éditions Gallmeister

Wilfried N’Sondé – Le silence des esprits – Actes Sud

Un livre qu’il ne faut pas lire un jour de pluie, de déprime, de blues ou de moins bien. La tristesse qui suinte des pages et du destin de ces deux êtres n’est supportable que par grand soleil. N’Sondé parvient dans un style à la fois sobre et  poétique à nous plonger dans un univers d’où les dieux sont définitivement partis, un enfer où seuls les hommes vont et viennent sans espoir. On retrouve des thèmes qui touchent aujourd’hui chacun d’entre nous dans le village global qui est le nôtre : la souffrance réelle, brutale, sans fin des pays du sud en guerre permanente sous notre regard impassible, la souffrance ennuyeuse de nos vies occidentales sans idéal.

Clovis Nzila est une de ces ombres que nous croisons dans nos rues, sur nos ponts, dans nos gares, dans nos aéroports et dans les statistiques de la police des frontières. Un homme échoué sur un rivage sans chaleur, fuyant les drames, les fantômes et sa conscience. Christelle est une femme dont la vie s’enfuit et qui sent peser sur chaque pas, le poids d’un temps sans intérêt. Une femme pas assez aimée, qui a trouvé dans l’aide aux plus faibles une raison de vivre et d’espérer. Leur rencontre, comme un instant volé au destin, déploie quelques heures de rêve. Deux solitudes pour soigner le désespoir et la crainte.

Christelle décide sur un coup de tête d’héberger ce malheureux que le destin semble avoir douloureusement éprouvé. Un geste d’humanité le plus ancien, le plus primordial : offrir un toit à celui qui n’en n’a pas. Elle va aussi lui donner l’opportunité de raconter son histoire, pensant qu’elle pourra entendre et comprendre. Mais le cauchemar de Clovis laisse une trace durable dans le cœur de la belle et malgré sa tendresse, elle ne peut s’empêcher de craindre les fantômes qui hantent l’esprit sans repos de Clovis.

 Lorsque l’amour se tait que reste-t-il ? Le désespoir et c’est ce désespoir que nous révèle sans fard Wilfried N’Sondé. Ce livre nous plonge dans la réalité d’une guerre sans fard, dans la violence la plus brutale, celle au sein de la famille, celle de la guerre civile. Tout cette horreur, qui a depuis longtemps fait taire les esprits de la terre mère et du ciel père mais aussi des ancêtres, se déverse, comme une lave brûlante,  sur la tendresse que Christelle a à offrir pour combler le propre vide de son existence.  Une rencontre qu’on sait maudite, deux espoirs promis à une cruelle déconvenue.

Rick Bass – La décimation – Christian Bourgois

De la guerre contre le Mexique pour le territoire texan on ne connait souvent que l’issue triomphale pour la jeune république états unienne. Mais loin de la légende dorée, il y a quelques faits d’armes moins reluisants. C’est un de ces  évènements que nous relate avec le talent et la finesse qui le caractérisent Rick Bass. Un hommage à sa terre natale, le Texas, mais aussi une critique acerbe de ses politiciens qui vendangent la vie des jeunes gens à coup d’idéaux et de rêves stériles d’une gloire qui n’appartiendra jamais à la chair à canon.

L’histoire du Texas est particulièrement rugueuse, ce territoire intéressant aussi bien les Mexicains, que les américains que les britanniques qui voient un moyen de ne pas totalement perdre la face. Cette guerre permet aussi aux dirigeants de chaque état de canaliser des hommes jeunes et désœuvrés vers ce que les hommes font le mieux : se foutre sur la gueule. Des paysans, des soldats en rupture de ban, des pauvres de tous poils qui voient dans cette aventure, un peu de gloire, un peu d’argent, un peu de réussite, un nouveau monde pour échapper aux rigueurs d’un univers bordé par la pauvreté.

Très vite cette expédition sous les ordres de Green et de Fisher, pour répondre au cri de Sam Houston, tournent au cauchemar, les mexicains qui ont laissé les insurgés américains entrer bien avant dans le territoire, finissent par défaire les soldats et les faire prisonniers. Bass ne nous épargnent aucun détail de cette triste épopée : les blessures, la fin, la soif, la mort, les massacres et les pillages. Mais il ne prend jamais parti, l’humanité et l’inhumanité étant dans chaque camp. Le retour vers le Mexique et la prison qui les attend est aussi terrible que leur entrée sur le territoire du Texas et les occasions de mourir et de souffrir ne manquent jamais.

La fin de l’histoire est connue, la guerre entre le Mexique et les Etats Unis se termina par l’annexion du Texas, et les miliciens qui avaient survécu à ce conflit, furent confrontés aux guerres indiennes qui marquèrent l’avancée vers l’ouest de l’homme blanc. Le destin d’une nation improbable de culs terreux, d’aventuriers et de bigots qui devint une nation fière, trop fière, sûre d’elle, trop sûre d’elle. Mais les survivants, ceux qui parvinrent à construire leur petit idéal gardèrent au cœur le sentiment d’avoir bien agi, d’avoir conquis leur petit bout de terre promise. Le récit de cette expédition absurde menée par des chefs incapables trouve un écho parfaitement entendu avec la guerre menée par les Etats Unis en Irak, Bass n’hésitant pas à enfoncer le clou en rappelant que les hommes savent aussi construire et reconstruire quand on leur en donne l’opportunité.

David Bergen – Loin du Monde – Albin Michel/Terres Indiennes

Les émois de l’adolescence peuvent se révéler pénibles ou niais à lire quand on a, comme moi, passé l’âge canonique de 35 ans, depuis quelques années déjà…Surtout lorsque ces émois se déroulent entre deux « communautés », genre  Roméo et Juliette ou West Side Story. On peut aussi trouver assez désastreuse l’idée éculée de la liaison entre la jolie fille blanche et le séduisant représentant de la nation indienne. Mais maniés avec art et finesse, ces éléments usés et souvent abusés permettent de construire un très joli roman dans lequel l’expérience personnelle vient ici ou là renforcer le propos romanesque. Une histoire dont on sait dès le début qu’elle ne peut qu’avoir qu’une fin funeste même si jusqu’au bout on espère le miracle. Raymond Seymour est un indien Ojibwé. A 19 ans, il semble promis au destin de millions d’autres êtres autour de lui : la médiocrité. Il accompagne une vieille peau sur les green et il sort avec une petite blanche en mal d’émotions fortes. Malheureusement pour Raymond, sa belle est également la nièce d’un shérif qui n’apprécie pas du tout de voir sa nièce à la cuisse légère sortir avec un va-nus-pieds surtout si les pieds en question tirent sur le rouge. Et puisque décidément le peau rouge est aussi dur d’oreille, une bonne leçon s’impose. A quelques kilomètres de là, une famille bien sous tous rapports, avec force enfants charmants, mari aimant et épouse dépressive et égoïste décident d’aller passer deux mois dans une communauté, le Refuge, dirigé par un gentil docteur, qui sait remettre les chakras à la bonne place. Les enfants vont pouvoir s’ennuyer en plein nature, pendant que papa et maman tentent de résoudre leurs petits soucis domestiques. Dans ce petit paradis de verdure et de bonnes ondes, Lizzie Bird, jeune et jolie fleur de printemps, découvre que le livreur de poulets et de lapins est également un garçon particulièrement séduisant et mystérieux à souhait. Ce que David Bergen met en scène outre l’amour et ses multiples visages, c’est le besoin désespéré des jeunes de trouver une épaule solide, une oreille attentive et surtout un moment de paix, loin des crises existentielles d’adultes perdus ou vindicatifs. Par petites touches, il montre également le drame de ces familles indiennes brisées par le gouvernement, afin que les petits sauvages soient confiés à de bonnes et saines familles. Il montre le désespoir et le désir d’une reconnaissance qui ne viendra qu’après maints coups d’éclat et revendications armées. Ils montrent également comment les adultes aimants et responsables sont prêts à faire le malheur de leurs enfants pour que le cercle du désespoir ne soit jamais rompu. Un triste chant où l’amour ne fait jamais de miracle.

Craig Johnson – Le camp des morts – Gallmeister Noire

Déjà le deuxième opus des aventures du shérif Walter Longmire, officiant dans un coin perdu du Wyoming. Et le plaisir est toujours aussi grand, tant  l’écriture de Craig Johnson allie la maîtrise des codes du polar et un ton particulier, rare, celui de l’homme qui a plongé les mains dans suffisamment de cambouis différent pour ne plus s’attarder que sur l’humanité derrière les apparences. A ses côtés, son ami de toujours, le fils de la nation cheyenne, Henri Standing Bear, Vic sa très séduisante adjointe venue de Chicago et le chien, le dernier lien avec le drame qui a refermé le premier tome de ses aventures, Little Bird. Autour de ce premier cercle quelques nouvelles têtes, dont le mentor de Longmire, Lucian Connally, pensionnaire depuis quelques années de la maison de retraite de Durant. Johnson va emmener son héros sur les traces du passé douloureux et jusque là inconnu du précédent shérif du comté.

Mari Barjola est une vieille femme sans histoire, pensionnaire depuis de nombreuses années de la maison de retraite de Durant où elle termine une vie apparemment bien remplie. La découverte de cette mort que rien ne devrait amener à imaginer qu’elle puisse être suspecte va ouvrir une véritable boîte de Pandore entre les mains de Walt Longmire. La découverte du calvaire que fut le mariage de Mari avec Charlie Nurburn, alcoolique violent et tortionnaire, des relations conflictuelles entre la mère et ses deux filles, jumelles exilées sur la côte Est, mènent rapidement à d’autres découvertes autrement plus compromettantes. Lucian Connally, précédent shérif, mentor et ami de Walt Longmire, qui fut pendant quelques heures le premier époux de Mari Barjola, avant que la famille basque de celle-ci ne mette un terme brutal aux noces des deux jeunes gens, semble être mêlé de très près à la brusque disparition du second mari de Mari, Charlie et avoir entretenu avec la dame redevenue libre une relation très suivie et vaguement secrète.

Une vieille histoire personnelle que personne ne semble vouloir remettre au goût du jour, jusqu’à ce qu’une série d’agressions et la découverte de poison dans le sang de Mari Barjola ne mette notre shérif sur la piste d’un complot particulièrement sordide. Comme toujours, l’histoire, les histoires se mêlent avec art, les personnages aux comportements complexes se révèlent très attachants. On est loin des stéréotypes de l’homme de l’ouest, du colon ou du shérif à la gachette facile. Johnson a une passion pour la culture des indiens de plaines et parvient à glisser ici et là des réminiscences d’une culture ancienne, sans jamais tomber dans le ridicule new age de quelques bobos blancs en rupture avec leur foi traditionnelle. Le Camp des morts où les grands guerriers et les personnalités hors du commun se retrouvent pour poursuivre leur conversation avec ceux restés de l’autre côté, trouve parfaitement sa place dans le récit de Johnson. Et on retrouve avec plaisir, la relation étroite entre le shérif et le « noble représentant de la tribu cheyenne ».

Johnson cependant ne parvient pas à éviter un écueil de taille, la proximité entre la fin de son premier roman Little Bird et la fin de celui-ci. Des scènes presque calquées l’une sur l’autre, même au niveau de la météo, peu favorable. Il faut espérer que les prochaines aventures de notre bon shérif connaissent une fin un peu moins stéréotypée. Mais en dehors de ce petit bémol, le récit est remarquablement riche et bien ficelé et on découvre que nos amis basques ont trouvé dans les montagnes du Wyoming une nouvelle terre d’accueil.

Roberto Bolano – Le troisième Reich – Christian Bourgois

La passion des jeux est souvent un pari risqué avec sa sécurité. C’est ce que le jeune Udo Berger, passionné de jeux de rôles, type guerre du passé proche,  va apprendre à ses dépens. Au cours d’un séjour mémorable dans une station balnéaire de la Costa Brava où il connut ses premiers émois amoureux, Ugo, sa fiancée Ingeborg et les amis de vacances qu’ils ont rencontrés, vont voir leur vie basculer dans un quotidien sordide. Bolano interroge, dans ce roman, l’intimité du couple, l’influence d’une passion sur le réel, les incompréhensions culturelles indépassables, les ressorts de la violence et de la soumission au groupe.

Udo Berger est un jeune allemand qui a un boulot alimentaire, une très jolie fiancée et une passion pour les jeux de guerre et plus particulièrement les jeux autour des batailles du Troisième Reich. Cette passion qu’il partage avec d’autres allemands jeunes et vieux, et notamment son ami Conrad avec lequel il veut participer à une grande réunion de passionnés. Il doit profiter de ses quelques jours de congés au soleil de la Costa Brava, pour finaliser un article qui doit changer la face des jeux de guerre. Mais qui dit Costa Brava, dit surtout sun, sea and sex. Sa fiancée, Ingeborg, qui a quelques doutes quant à l’innocence du thème de son jeu, profite largement de la plage, et le soir, les deux se retrouvent dans les resto et les boîtes de la station balnéaire. Bolano ici nous livre parfois, un portrait presque caricatural de l’allemand en vacances, avec son lot de seins nus, de corps uniformément bronzés et huilés et de soirées trop arrosées.

Udo et Ingeborg font la connaissance d’un autre couple allemand, Hannah et Charly, allemands eux aussi, fêtards à l’extrême et très collants. Ils se retrouvent chaque jour, sur la plage, puis dans les boites de nuit. Udo profite de cette compagnie providentielle qui lui donne moins de scrupules à passer ses après-midi dans sa chambre à préparer son intervention sur le jeu Troisième Reich. Mais la rencontre avec deux étranges espagnols, Loup et Agneau et avec un loueur de pédalo, le brûlé, va provoquer une véritable rupture dans la vie bien réglée du jeune allemand. Là encore l’auteur dresse une série d’archétypes qui sont parfois presque dérangeants tant ils répondent à ce qu’on attend. De malentendus en incidents, les relations entre les protagonistes prennent un tour dramatique.

Bolano, dans ce roman écrit en 1989, présente un portrait très extrême du touriste allemand au soleil, portrait que toute personne ayant voyagé en août en Italie ou en Espagne, et sans doute sur le reste du pourtour méditerranéen ne peut s’empêcher de trouver assez réaliste. Ses personnages espagnols n’échappent pas au stéréotype du genre : loufiats un peu inquiétants, dont la violence a depuis longtemps dépassé le stade de la latence.  Il aborde également le passé nazi de l’Allemagne par une bande assez curieuse : la place des jeux de guerre reproduisant les batailles de la seconde guerre mondiale, en omettant bien sûr toute la partie antisémite, opérant de fait un nettoyage de la mémoire très nauséabond. Mais les souvenirs de la barbarie ne se laissent pas oublier aussi facilement. Une histoire complexe où le refoulé se déverse par vague successive sur une plage écrasé par un soleil meurtrier. Un regard décillé sur la violence et ses multiples visages.

David Finkel – De bons petits soldats – Robert Laffont

Affronter les réalités d’une guerre c’est sans doute déjà commencer à s’affranchir de la lourde chape de propagande que l’ère Bush et  malheureusement la nouvelle ère Obama font peser sur les citoyens américains. Il ne s’agit pas de montrer les horreurs de la guerre pour en tirer une morale anti militariste, mais simplement de regarder comment des hommes, jeunes, vivent, meurent puis survivent à la guerre. Situation d’autant plus compliquée que leurs dirigeants les envoient toujours au son des mirlitons patriotiques et humanistes. David Finkel, journaliste au Washington Post s’est « enrôlé » avec ces hommes, les soldats du 2-16, restés en Irak pendant 12 mois, entre avril 2007 et avril 2008, dans le cadre de l’opération « Montée en puissance » supposée aider les irakiens dans leur transition vers la démocratie et la prise en charge de leur propre pays. Ce livre est à la fois un hommage à ces hommes, un regard sans concession sur la guerre et ce qu’elle fait aux soldats et une critique implicite d’une politique loin, si loin de la réalité d’une guerre atroce.

Début 2007, George Bush qui ne peut plus ignorer que sa guerre au terrorisme ne convainc plus personne, lance sur les conseils de son état major et de ses « alliés », une nouvelle phase de la guerre en Irak, supposée aider le gouvernement Al-Maliki, à reprendre en main la situation irakienne. Cette opération au doux nom de « surge », « montée en puissance » verra le déploiement sur le terrain de soldats chargés d’aider les forces irakiennes à nettoyer les dernières poches de résistance à Bagdad. C’est pour remplir cette mission « humanitaire » que les hommes du lieutenant-colonel Kauzlarich vont quitter Fort Riley, en Arizona, pour rejoindre leur base, dans l’est de Bagdad. Ces hommes, dont le plus jeune à 17 ans, devront pendant un an, sécuriser puis aider à reconstruire les éléments nécessaires à toute vie acceptable. Une mission que beaucoup considèrent comme un honneur et une preuve que décidément leur pays est bien bon. De l’aveuglement objectif de ces gamins dont certains ont choisi la guerre pour payer leurs études, pour se payer une maison, pour gagner de l’argent « facilement », afin de bien vivre après.

Il ne faudra que 24 heures, pour que le rêve se fracasse sur la réalité. Dès le 6 avril, la compagnie 2-16 voit disparaître son premier homme, Jay Cajimat. Un dépucelage en règle. Loin du combat bien appris dans les écoles militaires américaines, ce à quoi doivent faire face ces jeunes gens qui ont souvent vu dans l’armée un pis-aller ou seulement un moyen de se faire un peu d’argent « facilement » ou encore une chance d’intégration, c’est la guérilla, le combat de rue, les bombes de quelques dizaines de dollars qui percent les blindages de chars de plusieurs millions de dollars. Ils vivent coupés d’une population qu’ils sont supposés « aider », ils sont souvent incapables de comprendre quoi que ce soit qui demande une réflexion de plus de quelques minutes…et après tout pourquoi devraient-ils réfléchir plus que ceux qui les ont envoyés au casse-pipe pour quelques mirobolants contrats de reconstruction. Toute cette politique ils s’en fichent d’ailleurs, regardant avec un vague dégoût ces politiciens et ces experts qui d’un bord comme de l’autre n’ont jamais mis les pieds dans leur enfer.

L’enfer du devoir, le nom d’une série américaine. Il s’agissait de la guerre du Vietnam. Une guerre qui ne laissa aucun vainqueur et  brisa des millions de vie. La guerre d’Irak, ou celle en cours en Afghanistan aujourd’hui fonctionnent de la même manière : des gosses qui voient dans l’armée un refuge ou un moyen d’accéder à autre chose, quelques vagues rêves de gloire, quelques vagues idéaux, ceux qui perdurent à l’arrière, dans les écoles et dans les villes de garnison. Et puis, ces gosses, avec leurs manuels et les règles de vie en milieu hostile, leurs quelques mots d’arabe sont du jour au lendemain confrontés à des hommes prêts à tout pour les tuer et détruire tout ce qu’ils tentent de construire. Ils y laissent leur camarades, leurs rêves, leurs idéaux : « l’Irak, c’est l’endroit où vous verrez au moins un homme bien s’effondrer complètement ». L’Amérique se prépare une nouvelle génération d’hommes perdus.

Julia Alvarez – Sauver le monde – Eds Métailié

http://www.editions-metailie.com/fiche_livre.php?id_livre=1017

Un roman étrange et qui laisse une impression d’inachevé, de non maîtrisé. Pourtant le sujet et la construction semblaient prometteurs. Une  auteure d’une cinquantaine d’années qui semblent souffrir d’un manque criant d’inspiration et qui rencontre par hasard un sujet prometteur : les aventures incroyables d’un médecin espagnols et d’une directrice d’orphelinat, décidés à sauver le monde colonisé du péril de la variole. Les deux sujets se rencontraient autour du personnage du mari, Richard, qui lui aussi travaille avec le gouvernement américain à sauver le monde toujours colonisé, mais par le grand capital cette fois, du redoutable péril de la pauvreté. Autour de ce quatuor, gravitent selon les époques des amis fidèles, des mourants, des fous, des enfants porteurs de la vaccine et des politiques retors. Malheureusement la médication ne prend pas. Le récit gonfle, mais ne parvient pas à percer.

Alma est une auteure qui a connu quelques succès littéraires, mais qui fait face depuis quelques années à une sorte de panne sèche. Malgré l’insistance de son éditeur, malgré les relances pressantes de son assistante, elle ne parvient pas à fournir le nouveau texte qui lui vaudra la fortune et un peu de paix. Le roman qu’elle avait commencé s’étiole, s’assèche et finit par disparaître. Au moment même où notre auteure découvre le destin extraordinaire d’un médecin espagnol qui au début du XIXè siècle, suite à la découverte du britannique Jenner, décide qu’il est de son devoir humaniste de sillonner les possessions du roi d’Espagne pour y apporter le précieux remède : le vaccin contre la variole qui fait des ravages dans les populations indigènes et coloniales. Pour cela il a besoin de porteurs vivants. Pour cela, il se rend dans un orphelinat de la Corogne, afin d’obtenir qu’on lui fournisse 22 enfants sains. Cette volonté sans faille va changer la vie d’une femme, Dona Isabel, dame digne et généreuse mais  dont le visage est marqué par la variole qui a décimé sa famille. Persuadée par la fougue du médecin, elle décide de plonger corps et âme dans cette incroyable aventure et de  partir avec les enfants, porter le bonheur au monde connu.

Alma voit dans cet étrange destinée, une étonnante relation avec le destin de son propre mari, Richard, qui lui aussi, s’est engagé à changer le sort des plus humbles. Il doit d’ailleurs partir pour une nouvelle mission quelque part dans la campagne mexicaine. Il doit installer un centre de développement durable, qui permettra aux habitants d’apprendre à mettre en valeur leurs cultures et de s’affranchir de la terrible pauvreté qui règne sur place. Persuadée du bien fondé de sa mission, Alma ne peut malheureusement l’accompagner. Entre son nouveau projet et la maladie de la meilleure amie, Helen, en phase terminale de cancer, elle ne peut pour l’instant abandonner leur maison du Vermont.

Quelques jours avant le départ de Richard, Alma reçoit un curieux coup de fil. Une femme affirme qu’elle est porteuse du Sida et qu’elle se fait un devoir de prévenir ses anciens partenaires. Alma est bouleversée et malgré les dénégations de son mari, il faut qu’elle découvre que la femme est en fait une folle qui se prétend terroriste intellectuelle, pour apaiser sa crainte. Cette curieuse histoire résonne étrangement avec la trame de son histoire : ce médecin qui sur la foi de la réussite d’un médecin anglais, décide qu’il faut inoculer une version affaibli de la variole, afin de protéger les populations contre la maladie elle-même. Il y a des hasards tout de même. Hasard qui se double d’un nouveau trouble, lorsqu’Alma découvre que la société de son mari, se trouve dans le même village où une société pharmaceutique a installé un centre d’expérimentation sur le virus du Sida.

Il y a beaucoup de bonne volonté dans la construction du livre, les renvois permanents d’une période à l’autre sont présents, mais tout cela est si lourdement amené, si cousu de fil blanc, qu’on finit par se lasser d’Alma. Julia Alvarez a pourtant construit un remarquable personnage de femme, avec Isabel. Une femme forte qui prend sur elle d’accompagner des enfants dans un voyage périlleux et qui jusqu’au bout, poursuivra l’œuvre du médecin. Mais l’interaction avec Alma ne prend pas. L’auteure veut trop bien faire et finalement assomme son lecteur avec l’histoire secondaire d’Helen, de Richard et de la résistance aux bons offices des laboratoires. Mais pour l’histoire étonnante d’Isabel et du docteur Balmis, le récit est  à lire.

Emily Dickinson – une âme en incandescence – José Corti

La Nuit du premier Jour était venue

Et heureuse qu’une épreuve

Aussi terrible – ait été

endurée –

Je dis à mon Âme de chanter –

Elle répondit que ses Cordes étaient cassées –

Son Archet – réduit en Miettes –

La réparer – me

donna donc de la besogne

Jusqu’à un autre Matin –

Mais alors – un Jour aussi énorme

Qu’Hier multiplié par deux,

Déroula devant moi son

horreur –

Jusqu’à obstruer mes yeux –

Mon Cerveau – se mit à ricaner –

Je marmonnai – comme une sotte –

Et bien qu’il y ait des

Années – depuis ce Jour –

Mon Cerveau s’esclaffe – encore.

Et Quelque chose est bizarre – au-dedans –

Cette personne que j’étais –

Et Celle-ci – ne semblent

pas les mêmes –

Serait-ce la Folie – cela ?