Chomsky est assez peu apprécié par l’intelligentsia française qui lui reproche de ne pas avoir l’échine assez souple et de ne pas cultiver les salons dorés du pouvoir. Officiellement, on reproche à l’intellectuel américain sa proximité avec
les mouvements de libération, officieusement on n’apprécie peu son manque d’affection pour un modèle occidental qui prône la morale pour les autres mais la pratique peu sur son propre sol. Alors comme il faut bien réduire et détruire les pensées hétérodoxes, on sort l’artillerie lourde : antisémite depuis qu’il a écrit une préface à un livre de Faurisson, anti-occidental depuis qu’il montre et démontre l’influence délétère du gendarme américain dans et hors de sa sphère d’influence. Dans cet essai qui rassemble divers articles et interventions dans les domaines qu’il a exploré, se dessine le portrait d’un humaniste qui refuse les compromissions, d’un anarchiste libéral de gauche, profondément persuadé que le pouvoir rendu enfin aux peuples, est l’unique facteur de libération et de progrès pour tous. Un beau projet…une utopie ?
Le présent ouvrage rappelle pour ceux qui l’ont oublié ou qui ne connaissent pas l’intellectuel américain, qu’il est d’abord un linguiste très réputé qui a théorisé l’idée d’une grammaire originelle unique et codée dans le génome humain. Une théorie que mon absence de connaissance en linguistique m’interdise de commenter. Mais si on considère que la zone du langage a évolué dans notre espèce pour nous permettre de communiquer, et que comme le suggèrent de récentes découvertes en paléoanthropologie, Sapiens et d’autres espèces d’homo ont pu communiquer, on peut imaginer l’existence d’une grammaire de base codée quelque part dans notre génome. Cette première partie dédiée au langage et de son importance pour l’organisation sociale humaine permet à l’auteur de s’attarder sur une notion qui lui est chère, l’égalité. Comment cette égalité se déploie dans nos sociétés en fonction du sens et de la place que nous lui faisons dans nos organisations sociales. Un exposé brillant et qui n’a pas pris une ride.
Vient ensuite l’exercice qui lui vaut l’ire de beaucoup de ses collègues libéraux (de gauche) : une démonstration circonstanciée en deux parties de la trahison des clercs et de l’abandon d’un peuple jugé effrayant, irrationnel et incontrôlable au profit d’un pouvoir qu’on espère toujours amender. Par l’exemple saisissant de la guerre civile espagnole mais également par la mise en lumière des choix calamiteux et machiavéliques des gouvernements américains successifs (républicains comme démocrates), il montre combien les élites ont trahi les populations civiles pour accéder au pouvoir et le confisquer. Aller et retour dans l’histoire récente avec les guerres en Amérique Latine, les postures face à la Serbie ou la Turquie. Il démonte un système basé sur une habile propagande, d’autant plus habile qu’elle n’est nullement le jeu brutal d’un régime totalitaire, mais bien le subtil jeu des démocraties avec la désinformation, l’information orientée et le silence obséquieux. Un jeu où on ne trouve ni arme sur la tempe, ni hommes en noir, mais des intellectuels choisissant de montrer ou pas, de dire ou non, en fonction non de la réalité ou de l’intérêt général mais en fonction des intérêts économiques d’un système capitaliste rompu à l’usage de l’auto-censure.
L’ouvrage se referme sur les questions particulièrement sensibles de l’éducation. Comment former des citoyens libres, lorsque l’intérêt du pouvoir et des élites est d’abord de former des « travailleurs », des forces souples, adaptables, corvéables mais surtout estimant n’avoir aucune raison de se plaindre : modernisation du fameux du pain et des jeux. L’enseignement devient alors un enjeu majeur, un enjeu de société qui pose les bases des états. Aux Etats Unis, Chomsky peut facilement démontrer les liaisons dangereuses voire toxiques entre les universités et les entreprises, mais également démontrer aisément que dès la hiérarchie sociale est codée dès l’enfance par le biais de l’éducation : une thèse qui rejoint les travaux de Bourdieu. Orienter l’éducation, orienter la recherche c’est assurer la pérennité des inégalités et par extension d’un système capitaliste très friand de la permanence d’une société de classe.
Chomsky est sans doute l’intellectuel le moins relativiste qui soit, il est également celui qui dénonce avec le plus de virulence l’intellectuel tel que le définissait Platon et qui devient rapidement un valet des princes. Pour lui le progrès réel passe par une égalité totale et réelle, basée sur une éducation de qualité pour tous et la possibilité pour chaque homme, femme et enfant d’exercer sa liberté en toute conscience. Il est un représentant brillant de l’anarchie de gauche. Mais aussi brillant soit-il, son optimisme foncier dans la qualité de la nature humaine et sa capacité à progresser se heurte à une réalité beaucoup moins optimiste, l’humanité est une calamité, elle se repait de sa violence et de sa médiocrité et rien ne semble pouvoir la faire progresser réellement. On voudrait espérer que l’honnêteté des élites rencontreraient l’honnêteté de tous, mais cela semble plus un rêve à jamais inatteignable…
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