Marc Crépon – La culture de la peur – Galilée

De la très explicite peur ressentie par les victimes des régimes totalitaires, à la peur sous-terraine et remarquablement exploitée de nos sociétés si démocratiques, Marc Crépon, philosophie et chercheur nous propose un voyage au cœur  de ces peurs plus ou moins rationnelles qui permettent aux différents pouvoir de prendre l’ascendant sur leurs populations. Si la peur qu’on peut ressentir dans un régime autoritaire est claire pour tout le monde, Crépon, dans ce court essai, nous présente cette nouvelle peur que nos régimes capitalistes ont lentement et inexorablement tissés autour de nous, souvent avec notre propre complicité, pour obtenir de nous des réactions automatiques de soumission. Un essai qui résonne particulièrement en ces heures étranges d’apéro et de tea party, de vêtements et de tests ADN, où chacun se protège de tout et de tous, au prix de l’expression de nos libertés fondamentales : celle d’être maître de son destin.

Les usages politiques de la peur nous semblent souvent appartenir aux seuls régimes totalitaires, mais comme le montre remarquablement la progression de ce texte, les régimes démocratiques pratiquent cet usage depuis bien longtemps. Vaclav Havel, nouvellement « libéré » du joug communiste, regardait avec beaucoup d’acuité et de finesse, l’usage démocratique de la peur dans le cadre des régimes capitalistes et rappelait combien cette peur était liée à l’impossibilité pour l’homme de trouver une place individuelle où exprimer sa citoyenneté dans une société d’hommes et de femmes libres d’exercer leurs droits de citoyens.  Et comment exercer pleinement sa citoyenneté lorsqu’un Etat fabrique et répand les instruments de la peur ?

C’est cette question que pose Marc Crépon dans sa seconde partie, rappelant que le lien entre sûreté et sécurité s’est toujours fait au détriment de la liberté, de l’indépendance et au final de la libre expression des citoyens. Nous avons tous expérimenté au cours de cette dernière décennie les effets de cette peur distillée savamment et toujours « pour notre bien » par les politiques que nous avions élus. Ces hommes et femmes si prompts à nous montrer que nous avions toutes les raisons de nous en faire, mais qu’heureusement grâce à leur volonté et à leur « courage » ils pouvaient nous protéger des terribles dangers qui nous menacent de toutes parts.

Tous les parents connaissent cette tentation de l’infantilisation, qui d’inquiétude sans doute réelle progresse inexorablement vers la volonté de manipuler pour ne pas perdre le pouvoir. Il faut alors créer le fantasme d’un monde invivable, puis petit à petit mettre en place les conditions de ce monde invivable : lois de plus en plus nombreuses, restrictives, contradictoires et arbitraires, mais également et surtout créer l’ombre de l’ennemi, l’ombre portée de nos peurs et qui mieux que l’étranger pour incarner nos terreurs ?

En s’appuyant sur les travaux de grands hommes d’état mais aussi des philosophes Derrida, Levinas, Heidegger, sur les études récentes des sociologues, Marc Crépon nous montre comment nous nous laissons aisément fasciné par la peur. Nous paraissons incapables de nous affranchir de ces funestes terreurs souvent créées de toutes pièces, comme si, incapables de prendre en main les exigences démocratiques de courage et d’indépendance, le devoir d’opposer à la peur irrationnelle la réflexion et la distanciation. Un essai remarquable et nécessaire….

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