Jean-Noël Schifano – Le vent noir ne voit pas où il va – Fayard

C’est les vacances…c’est les vacances en Italie… un petit air de musique qui va avec l’image que nous avons désormais tous de notre cousine d’Outre Alpes, un joli petit pays de vacances, avec jolies cartes postales, jolies petites photos de  famille, jolis petits villages, jolis petits vins et ces italiens si fins, si raffinés, toujours bien sapés, toujours gentils avec les filles, les enfants et les vieux. Oui l’Italie est belle, raffinée et partage de grandes pages de notre Histoire, mais après régné sur un empire, régné sur l’Europe, régné sur la chrétienté, l’Italie règne surtout par ses scandales, son instabilité politique, ses villes poubelles, ses cités antiques dévastées et son passé fantasmé. L’Italie unifié à coup de bottes, se désunit par le chef, les paysans de naguère reprochant au sud jadis princier et riche, de n’être qu’une immonde sangsue mafieuse. L’Italie se réduit donc désormais au balcon de Juliette, aux pitreries sexuelles d’un grotesque chef du gouvernement et à une pieuvre aux multiples bras armés ? Oui…et non.

Dans un pamphlet aussi brillant que désespéré, Jean-Noel Schifano traducteur brillant d’Elsa Morante, du formidable Leonardo Sciascia et du très médiatique Umberto Eco, entre autres, ancien directeur de l’Institut français de Naples, sa ville si passionnément aimée qu’il lui dédia l’un des plus beaux chapitres de son essai « Désir d’Italie », règle des comptes avec une fougue et une hargne qui pourrait bien mettre le feu à quelques tigres de papier. Du massacre des populations noires immigrées en Campanie, à la main mise du Vatican sur le destin civile de l’Italie, en passant par le mépris clairement annoncé pour le blaireau en rut ou pour le nouveau héros de la lutte contre la Camorra, héraut d’un monde de papier glacé, la colère de Jean Noel Schifano est  noire et tempétueuse. Et puisque d’aucun dans le bel paese réclame la partition du pays, l’écrivain met les pieds dans le plat en rappelant que le prix de l’Unità fut d’abord et avant le pillage de la grande cité parthénopéenne au profit d’une bourgade ridicule, Rome.

On est saisi par cette colère, par les attaques transparentes, même si aucun nom contemporain n’est jamais cité. Mais tout le monde reconnait dans l’Escort-Cavalier, Silvio Berlusconi, le plus flagrant symptôme de la peste qui ronge l’Italie, et dans l’écrivain Pirimpipi-Pirimpipone, le très médiatique auteur de Gomorra, libelle anti Camorra, qui lui vaut encore aujourd’hui les hommages de tout l’univers médiatique. Schifano enrage autant contre l’un que contre l’autre, mettant  Saviano au défit de prouver qu’il est autre chose qu’un usurpateur et un menteur. Se ralliant à l’idée qu’un intellectuel est d’abord celui qui refuse les « vérités officielles » et qui dénonce toutes les formes de bouffoneries, il attaque encore et encore, avec une rage qui éclate finalement dans l’hommage rendu à la grande chanteuse Myriam Makeba, venue mourir sur une petite scène de Campanie, au cours d’un concert hommage aux victimes noires de la haine blanche répandue partout sur la vieille Europe.

La forme est intéressante. Schifano part d’une vieille lettre écrite à son père, écrivain et traducteur, par le grand et très controversé écrivain italien, Curzio Malaparte, auteur du magnifique La Peau, peinture en sang et chair de la libération d’une Italie agenouillée sous la botte des fascistes et des nazis, maintenue à genoux par celle des alliés américains débarqués avec les plans dessinés par le mafieux notoire, Lucky Luciano. D’une époque à l’autre, Schifano montre l’inexorable descente aux enfers de la cité de la sirène, qui de brillante cour royale est devenue le cloaque infâme des plus bas instincts.

Faut-il pour rendre à la belle, renier 160 ans d’histoire unitaire et suivre la voie ouverte par les séparatistes de la Ligue du Nord ? La question peut paraître choquante, elle est surtout inutile, car la partition n’arrivera pas et même si, les ors de jadis sont désormais enfouis sous les cendres de l’oubli. Mais Jean Noel Schifano a raison de rappeler que Naples n’est pas seulement la cité sordide peinte par le médiatique Saviano, ni par les hordes de petits boutiquiers du nord, il a également raison de rappeler que l’Unité italienne ne se résume pas à un hymne et que les petits arrangements avec le Vatican ont une large part dans le drame vécu aujourd’hui par le sud d’une botte vidé de ses richesses. Les italiens doivent eux aussi faire face à leur histoire et non plus aux légendes et fantasmes. Un livre à lire et à relire à l’ombre du Château de l’œuf, dans les jardins des palais où nichent encore quelques trésors fameux, ou sur les plages de Capri qui ne sont pas seulement des refuges pour les violeurs…

Le livre sur le site de l’Editeur

Une réflexion sur “Jean-Noël Schifano – Le vent noir ne voit pas où il va – Fayard

  1. roche galopini gisèle dit :

    J’ai lu d’une traite ce livre passionnant au style accrocheur vibrant d’une conviction étonnante,
    et je ne peux qu’être d’accord avec cette vue de l’Italie d’aujourd’hui : en particulier la montée en puissance de la Ligue du Nord, inquiétante pour une Savoyarde qui constate la similitude de ce côté-ci des Alpes avec la Ligue Savoisienne.
    Une seule réserve : je continue à admirer Garibaldi, et le Mille parmi lesquels figurait un de mes ancêtres.

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