Verbatim – Jim Harrison

"Elle était née bizarre, du moins, le croyait-elle. Ses parents avaient mis de la glace dans son âme, ce qui n’avait rien d’exceptionnel. Quand tout allait bien, cette glace semblait fondre un peu; mais quand tout allait mal, la glace gagnait du terrain. Elle s’appelait Sarah Anitra Holcomb."

Jim Harrison – Les jeux de la nuit – Flammarion (traduction Brice Matthieussent)

Don DeLillo – Point Omega – Actes Sud

Un homme dans une petite salle noire d’un musée new yorkais qui regarde chaque jour se dérouler le film Psychose, au ralenti, sans autre son que le bruit des visiteurs pénétrant pour quelques minutes dans la salle, attiré par la lumière  blafarde de l’écran. De cet étrange visiteur on ne sait rien d’autres que sa passion pour l’œuvre en cours de construction sous ses yeux. De l’ouverture à la fermeture il est là, debout, regardant Norman Bates attendre sa proie, et réfléchissant à ce que peuvent penser les visiteurs, leur ressenti dans cette « salle en état de mort cérébrale ». Ce premier chapitre a été dans un premier temps, le moment le plus difficile de cette lecture. Ayant fait l’erreur de lire quelques critiques  de ce livre, je n’attendais pas cette entrée en matière et je ne parvenais pas à comprendre le lien. Lu et relu, ce cours passage me semblait aussi étrange que l’idée de faire tourner Psychose au ralenti dans la salle froide d’un musée. DeLillo aime se faire désirer…

Le point oméga, cet instant où nous quittons notre état d’être vivant en mutation permanente pour retrouver la paix de pierre. Se rendre, se réduire à un état sans souffrance, isolé des autres, loin de la foule et de son agitation servile. Le roman de l’auteur américain toujours en lien avec un monde très contemporain, aborde, par la bande, la guerre en Irak et surtout les choix politiques et moraux envers les prisonniers : usage de la torture et prisons cachées. Autant d’usages qui font taches sur la bannière étoilée. Le livre aurait pu être aisément militant, facilement et vertueusement outré de tant de mauvaises manières, il est diablement humain, confrontant l’intelligence pure à la réalité manipulatrice. La substance cérébrale et le mur des certitudes.

De redditions il est beaucoup question dans ce court roman. Reddition au temps, reddition aux évènements, reddition à l’espace. L’homme n’est jamais seul, même au fin fond du désert. Confronté à ses doutes et à ses faiblesses, il regarde le mur de ses certitudes se fissurer et se fracasser dans un permanent bruit de fond. La rencontre entre un jeune cinéaste en mal d’évènement à couvrir, de réussite à coller sur son CV de parfait dilettante et d’un professeur d’université, attrapé un jour par un Think Tank pour penser la guerre et en faire enfin ce moment sans douleur, sans tambour ni trompette, enfin pour ceux qui la déclenchent. On attend une conflagration comme les médias aiment tant nous en servir à longueur d’antenne : du bruit et de la fureur. Au lieu de cela, dans ce désert californien, les deux hommes se rendent rapidement compte que toutes [leurs] paroles (…) seront comme celles de Jessie, de simples paroles en l’air, vides de toute substance ».

En quelques dizaines de pages, Don DeLillo nous invite à considérer notre langage, sa capacité à former les pas de la violence et de la guerre, en quelques mots, en quelques phrases savamment construites pour dire le contraire de ce qu’elles provoquent. Le professeur, grand amateur de haiku a offert son art à la manipulation politicienne et guerrière. Nos paroles s’envolent, leurs conséquences s’imprègnent quelques heures dans les pierres du désert et finalement finissent par s’effacer. Retour au point oméga.

Raffaele Simone – Le Monstre doux, l’Occident vire-t-il à droite ? – Le débat/Gallimard

Il y a des films dont la bande annonce est le seul moment d’intérêt, une preuve que le marketing est un art particulièrement décevant au final. On sait que cette pratique est courante avec les romans et/ou avec certains  auteurs élevés au rang d’objet fétichiste pour petit public bobo branchouille. On espérait que les essais ne seraient pas touchés par cette désastreuse mise en scène. Malheureusement le pire est toujours à craindre et souvent au rendez vous. Avec Le Monstre Doux de Raffaele Simone que j’ai acheté avec enthousiasme, persuadée de lire un essai brillant sur le virage à droite de l’occident (si tant est qu’on puisse parler d’un virage et non d’une constante), j’ai éprouvé la sensation pénible d’avoir été la dinde de la farce, la gourde éblouie par les phrases brillantes et les débats intéressants. Le linguiste «  de réputation internationale » oublie ses chères études pour livrer un essai sans intérêt qui aurait pu être écrit par n’importe quel étudiant en sciences politiques ou journaliste d’un mag à la mode. Aucune profondeur, pas la moindre analyse critique, on est dans l’enfilage de perles. A ce niveau, ce qui est consternant n’est pas tellement la piètre qualité du livre, mais bien l’accueil enthousiaste qui lui a été fait. La gauche ne va pas bien, c’est une certitude, la droite est une créature d’un capitalisme prédateur, mais fallait-il vraiment ce piteux essai pour nous en convaincre. L’excellentissime livre de Naomi Klein, publié chez Actes Sud, La Stratégie du Choc, était autrement documenté et percutant sur la question de la mise sous contrôle des individus et leur soumission au système, mais le livre était aussi beaucoup plus exigeant et beaucoup plus long. Ce n’est certainement pas le livre de Raffaele Simone qui réveillera les forces de gauche, sauf à considérer que la gauche qu’il semble appeler de ses vœux soit un truc assez répugnant, l’autre visage de ce Janus européen qui vit désormais entre peur de l’autre et médiocrité éthique.  

La peine de mort aux deux visages

TERESA LEWIS A ETE EXECUTEE LE 23 SEPTEMBRE. LA CAUSE DES ASSASSINS LEGAUX A ENCORE UNE FOIS GAGNE AUX ETATS UNIS. CETTE FEMME N’AVAIT TUE PERSONNE…

Il y a peu je métonnais (modérément) de l’empressement de nos médias à suivre l’appel de certains "intellectuels" et personnalités françaises et internationales pour l’iranienne Sakineh, une femme condamnée à mort par lapidation pour le meurtre de son mari. La mobilisation autour de cette seule femme devait déboucher à un moratoire, le gouvernement iranien ayant finalement reculé…Ce qui m’étonnait à l’époque n’était pas tant qu’on se mobilise pour la vie d’une femme sans doute innocente, mais qu’on ne se mobilise guère pour les autres femmes (et pourquoi pas pour quelques hommes) menacées de  mort partout dans le monde.

Il semble que mon "mauvais" esprit d’alors, qui consistait à rappeler que la dame était fort gironde et que l’Iran était une nation que tout le monde se sentait le "courage" d’attaquer vertement, a très vite été étayé par une nouvelle affaire de mise à mort chez nos charmants cousins d’Amérique cette fois.

Teresa Lewis condamnée à mort pour avoir fomenté la mort de son mari – elle n’a donc tué personne – va être executée demain en Virginie. La dernière femme exécutée dans cet heureux Etat de la côté Est était une jeune esclave noire de 17 ans, accusée d’avoir tués ses maîtres, c’était il y a plus de 150 ans… Vous pourrez lire dans l’article du NYtimes ou n’importe où sur le net tout ce qui normalement aurait dû faire bondir nos défenseurs de la morale et nos partisans d’un moratoire immédiat sur les exécutions immorales. La première dame de france, la Carlita qui se trouvait à NY il y a 48h, et qui avait commis dans Libé une lettre ouverte pour la belle Sakineh, n’a semble-t-il pas trouvé un mot à dire pour la sauvegarde de Teresa.

Pourquoi un tel silence, pourquoi tant d’indifférence? La réponse ci-dessous

Comme le rappelait le brillant moraliste français

"Selon que vous serez puissant ou misérable", qu’on pourrait

aujourd’hui paraphraser ainsi "Selon que vous serez beau ou laid,

vous trouverez l’estime des puissants"

l’écrivain de polar John Grisham a pris la défense de Teresa Lewis, dans le Washington Post, mais il ne semble pas avoir rencontré le succès de BHL.

Humeur du jour… La terreur, ah la terreur…

Il parait que le risque terroriste est haut en France, que notre malheureux hexagone (oui parce que les risques terroristes ne semblent pas particulièrement probants dans les dom-tom),  est une cible des vilains terroristes barbus ou pas, des gros vilains qui enlèvent nos vaillants travailleurs et journalistes et qui menacent la sécurité de nos femmes et de nos enfants jusque dans les entrailles de notre métro.

Bon, objectivement, la seule preuve que nous ayons de cette intense activité de l’arc de la terreur, ce sont les déclarations martiales, œil sévère et le doigt sur la couture du pantalon. Les experts, les politiques, les journalistes, pas un pour ne pas nous rappeler jour après jour que nous sommes tous de la viande à vilaine méchante bombe dans un sac à dos merdique. La terreur, c’est bien la terreur, ça succède à la sécurité que ces abominables et peu ragoutants Roms faisaient courir à nos campings. Bonnes gens, surtout ne descendez pas dans la rue, car qui sait si ce femelle attifée comme un sac poubelle ne cache pas une ceinture de C4 sous sa toge crasseuse.

Je ne sais pas si votre mémoire à trous peut aller jusque là, mais pendant les longues années du règne de Bush jr, de manière assez régulière, surtout quand quelques questions désagréables sur l’honnêteté de quelques amis de W, les mêmes experts, les mêmes politiques et les mêmes journalistes venaient courtoisement mais sérieusement rappeler au bon peuple états uniens que les terroristes se cachaient derrière chaque serveur de pizza ou chaque chauffeur à turban. Etonnant non.

Allez bonnes âmes, allez en paix, car il faut métroiser, bosser et consommer, sinon qui va payer votre retraite, certainement pas un Etat en faillite qui n’a d’argent que pour payer les Rafales de Dassault ou le bouclier fiscal des amis du président. Dîtes vous vous êtes demandé combien de profs, l’Etat pourrait payer avec près de 2Mds ? Mais Ouin Ouin rabote les niches fiscales il parait…d’ailleurs,  si vous sentez un drôle de truc dans vos poches, c’est la main de l’Etat qui vient piquer les centimes d’Euros que vous aviez planqués. Eh Robin des bois, tu dors ??? Parce que le prince Jean et le Shérif de Nottingham ils s’activent eux….

Pourquoi choisir…

Les américains ont des problèmes qu’on ne soupçonne pas : entre la sinistre persistance de la droite extrême et persistance d’une extrême pauvreté, a surgi une question grave, capitale, une question de civilisation : les homosexuels ont-ils le droit d’assumer leur choix au sein des forces armées ? Pour le sénateur et ancien candidat à la présidence US, John Mc Cain la réponse est simple et claire : non. Car toutes ces folles lâchées au milieu d’hommes, de vrais, ça risquerait de déstabiliser ces pauvres boys et de les rendre inopérants sur le terrain. Ben tiens, parce que les viols commis par ces mêmes boys ne sont eux pas du tout un problème. Au-delà de la niaiserie de la réponse de McCain et de la réponse guère plus maline des adversaires du « don’t ask don ‘t tell » pour qui affirmer ses orientations sexuelles semble être un but en soi. Bref, tout cela tendrait à démontrer que la sexualité et les plaisirs afférents qui devraient  être une affaire intime entre personnes consentantes demeurent  un enjeu pour les états. L’homosexualité qui, rappelons-le, est un choix, et non une directive génétique, ne devrait pas poser plus de problème que l’hétérosexualité. Et pour cela, un moyen simple serait de se souvenir qu’en d’autres temps, les deux pratiques étaient sinon accepter avec enthousiasme du moins tolérer au nom de la séparation entre sexe et procréation, plaisir et amour, devoir de perpétuer l’espèce et de donner des fils et désir de s’éclater dans une sexualité libre. Le souci c’est que cette liberté consentie aux hautes sphères sociales, ne purent imprégner l’ensemble des couches sociales. L’érection du dieu unique, sinistre et pathologiquement mal dans sa peau signa l’arrêt de mort d’une sexualité de plaisir, en dehors des lieux de débauche. Au XXIè siècle, nous sommes toujours les victimes de ce triste syndrome, malgré l’omniprésence du sexe dans tous les médias. La génétique a voulu, que ce soit pour la défendre ou la pourfendre, chercher une cause génétique à ce qui n’est qu’un choix, plus ou moins librement assumé. Nous savons pourtant, merci aux études récentes sur les jeunes enfants, que ces derniers ressentent le plaisir sexuel lié à leur appareil génétique, et qu’ils ne sont pas fixés sur un objet mâle ou femelle. La bisexualité, qui est la norme dans la nature, devrait aussi être la norme dans l’espèce humaine.  Liberté sexuelle oui, liberté de choisir au gré du vent et de l’humeur, d’aimer hommes et femmes en fonction de l’envie du moment et de la séduction de cet autre. On règle ainsi la question de la culpabilité et celle des « attitudes ». Accepter qu’on soit l’objet d’une attirance mâle et femelle n’implique nullement qu’on soit obligé d’y répondre. Mais pouvoir revendiquer la liberté d’aimer en fonction d’un individu et  non d’une norme biologique, c’est enfin libérer la sexualité du carcan social. Retirer à l’Etat la possibilité de mettre son petit nez indiscret dans les petites culottes. La sexualité n’est plus un enjeu mais juste un jeu. La pérennité de l’espèce est assuré car ce principe est codé, mais en dehors de cela, le jeu redevient un enjeu privé, affranchi de toujours problématiques jugements de valeur.

Prenons un autre exemple : les lois sur l’avortement supposées « libérer » les femmes et leur rendre le contrôle de leurs corps maintient de fait le contrôle de l’Etat sur le ventre des femmes, contrôle renforcé par toutes les lois récentes dite de santé publique et qui sont surtout hygiéniste au nom du bien être du fœtus. Mais si on veut que les femmes soient libres, elles doivent pouvoir refuser que l’Etat leur assigne le rôle de pondeuse. Refuser une limite qui n’a d’autre sens que l’état de développement du fœtus. Refuser qu’on les menace de les destituer de leur « rôle » de mère au nom de comportements déviants ou « imprudents ». La vie, le bien être, la santé du fœtus prime sur la liberté de femmes. Et cela semble tellement normal que lorsqu’on évoque les entraves imposées aux femmes, il est rare qu’on trouve qui que ce soit pour en dénoncer le paternalisme et la violence.

La sexualité et la reproduction sont des enjeux qui ne devraient pas en être. Dans la majorité des cas, les humains chercheront à préserver la vie et la santé de leur descendance, c’est naturel. Dans la majorité des cas ils trouveront le partenaire sexuel adéquat. Ceci dit, nous devrions dans nos sociétés si démocratiques et libérales quand on parle d’argent et de marchandises libérer hommes et femmes de l’obligation du choix et du poids du déterminisme. La bisexualité pratiquée au quotidien ou à l’occasion est une solution qui permet de « désacraliser » la sexualité, de lui enlever son côté anxiogène chez les ados, mais pas seulement et de rendre au sexe sa place, dans les alcôves (ou ailleurs) hors du regard omniprésent de l’Etat et des ses garde-chiourmes.

Tom Robbins – Une bien étrange attraction – Gallmeister

« L’écrivain le plus dangereux du monde ». A la lecture de ce roman publié aux Etats Unis en 1971, cette réputation n’est pas volée, car au-delà du côté flower power et amour libre, c’est la joie, la fantaisie absolue qui rayonnent  de  chaque page qui fait de la philosophie de Robbins une arme absolue. Ce premier roman contient en gestation certains caractères récurrents chez ses personnages, une forme de spiritualité naturaliste, presque païen, les délices de l’amour, libre, toujours, la dénonciation nette des horreurs du capitalisme (en 1971, déjà), mais également la conscience du rôle de l’homme dans la destruction de la planète. Mais Robbins est un joyeux drille, et même ses constatations les plus sombres ne résistent guère à son désir de bonheur.

Amanda est une jeune fille étonnante, elle se passionne pour les animaux et se sent en lien profond avec l’univers. La naissance, la copulation et la mort, la magie et la liberté, pour marquer chaque pointe de la belle étoile qui suit le destin de la jeune femme et la conduit inexorablement à sa belle rencontre. John Paul Ziller, un aventurier des temps modernes, féru de la magie du monde et artiste ouvert aux influences des peuples. De ses parents, missionnaires en Afrique, il n’a gardé que la curiosité et le désir de rencontres. La rencontre entre les deux est électriques, la passion immédiate.  Avec un assez remarquable babouin, éminente sagesse de la brousse, ils accompagnent quelques temps le cirque où Amanda a fait ses classes de gitanes et de voyantes, puis après un incident avec les autorités tatillonnes de Seattle, ils décident de tenter une nouvelle aventure : l’ouverture d’un cirque de puces et autres  tours très étranges bien à l’abri dans un stand de hot dog du bord de l’autoroute de la zone la plus humide du territoire nord-américain.

Ils sont rejoints par un apprenti écrivain, fils de famille en rupture de ban, venu chercher le secret du bonheur auprès de ce couple fascinant. L’ancien scientifique de génie veut désormais se consacrer au récit de l’histoire d’Amanda et Jean Paul et apprendre lui aussi la voie du bonheur non marchand. Mais il découvre surtout l’étrange ami du couple, Plucky Purcell, ancienne gloire du foot universitaire, dealer pour le plaisir, et grand amateur d’ennuis avec toutes les formes d’autorité. Grand ennemi de toutes les religions à commencer par les armées papistes, il se retrouve bien malgré lui au cœur du Vatican et se voit confronter au milites christi modernes avant de rencontrer la momie du Christ. Momie qu’il ne trouve rien de plus drôle que de trimballer du Vatican vers le cirque de puces de ses chers amis. Dérapage assuré.

Une délicieuse fausse gitane amoureuse des papillons, un fils de missionnaire devenu magicien, un scientifique en rupture de ban et un ado sans âge . Une troupe hétéroclite en marge d’un monde américain qui connut une brève histoire de liberté. Mais aussi un dialogue hallucinant entre Jésus et Tarzan ou une philosophie de la douceur de la saucisse et des rencontres improbables avec de tout aussi improbables visiteurs. Une écriture enthousiasmante, drôle et impertinente où le narrateur s’invite ici ou là pour inciter le lecteur à un nouveau dialogue. Une bien étrange attraction nous invite à dépasser les règles imposées par une société craintive et à reconquérir à tout prix, la liberté, notre papillon aux mille couleurs chatoyantes. A lire absolument.

Sur le site de l’éditeur

Marcel Beyer (traduction Cécile Wajdbrot) – Kaltenburg – Eds Métailié.

Connaissez-vous le lien entre les choucas et une étude sur les causes premières de la peur ? Sans doute parce qu’il n’y en a pas. Alors imaginez qu’un ornithologue raisonnablement connu pour ses travaux sur les bêtes à plumes et pour sa  connaissance sans pareil des corvidés, oiseaux remarquablement intelligents et grands amateurs de techniques imaginatives, décide du jour au lendemain de se lancer dans l’étude sociologique de la peur chez ses coreligionnaires ? Critiques, scandale, moqueries et analyses au vitriol ? Bien sûr ! d’une époque à une autre, d’un monde à l’autre, les intellectuels comme le grand public aiment que les boites du savoir soient hermétiquement closes. C’est par cet incident somme toute courant de la vie intellectuelle et mondaine que commence ce récit de Michel Beyer, presque biographie d’un autre intellectuel allemand, Conrad Lorentz, qui ne sut jamais faire les choix moralement corrects. De l’Allemagne nazie à l’Autriche nouvellement démocratique, en passant par la RDA, le narrateur, enfant puis disciple fasciné, nous raconte l’étrange histoire du professeur Kaltenburg, l’homme qui attendit jusqu’à sa mort, quelques mois avant la chute du mur, le retour de ses chers choucas.

Dresde pendant la seconde guerre mondiale, les habitants vivent la vie outragée des enfants de la guerre. Entre bombardements et propagande, l’étourdissement d’une vie où demain devient un concept bien vague. Les humains comme les oiseaux tournent sans but et prétendent désespérément à la normalité. Marcel Beyer parvient avec beaucoup de finesse à rendre cette atmosphère particulière où les hommes, femmes et enfants de pays en guerre parviennent à se passionner pour des petits détails apparemment sans importance au vu des enjeux, comme la disparition d’un musée victime collatéral de la folie humaine ou l’importance d’une toque en fourrure. Herrmann, le narrateur, devenu ornithologue et vieux, se souvient de son passé, de sa découvertes des oiseaux, et de son étrange mentor, Ludwig Kaltenburg. Une visite complexe comme souvent les exercices de mémoires où la douceur et l’amertume sont indissolublement liées.

La construction du récit permet à Beyer de promener son lecteur au cœur d’une société en mutation profonde passant avec une étonnante facilité de la folie nazie à la folie stalinienne, d’une destruction à une autre. Les hommes montrant une capacité d’adaptation à ces systèmes tout à fait remarquable. En parallèle, l’ornithologie semble à la fois un refuge et une prison, un lieu d’où on observe autant les hommes que les oiseaux, mais où les hommes ne sont guère aimés. Est-ce cette forme de misanthropie qui annihile chez le professeur Kaltenburg toute forme de d’intérêt réel pour ses partenaires d’humanité et lui permettent de passer du nazisme au stalinisme, d’une police à l’autre, d’une répression à l’autre. L’élève raconte son admiration née dans le jardin d’hiver de ses parents pour ce professeur qui faisait chanter les oiseaux et vivait une passion sans égale pour les choucas. Mais également les doutes quant à l’honnêteté de son mentor, ou son rôle auprès de la police secrète, la STASI. Entre admiration et doute, le narrateur raconte en creux une histoire d’une région brisée par deux totalitarismes.

L’intelligence du récit ne parvient pourtant pas à cacher une certaine sécheresse de style, sécheresse qui ne m’a jamais permis d’entrer vraiment dans le récit et de comprendre véritablement les enjeux de cette histoire. Comme avec Herta Muller, quelque chose m’échappe, comme si la distance entre ce monde et le mien était plus grande, plus infranchissable que celle me séparant d’une Ogawa ou d’un Fajardo. Insensible au destin dramatique de cet enfant qui voit sa famille et sa ville disparaitre dans un éclair blanc, insensible à l’absence de questionnement de ce professeur trop éloigné des hommes pour se préoccuper de leurs tristes destins, insensible enfin à ses oiseaux voletant entre les pages de cet exercice de mémoire. Le livre n’est en aucun cas mauvais, mais je n’ai pas su, pu en trouver la clé.

Sur le site de l’éditeur

Verbatim – Tom Robbins

"Economie "über alles" Surtout, ne laissons rien entraver la croissance économique, même si cela revient à mutiler la vérité, empoisonner la beauté, transformer tout un continent en un tas de merde, et conduit toute une civilisation jusqu’à la folie. Ne renversez pas le Coca Cola, les gars, et que l’argent continue à rentrer tous les mois. (Tom Robbins – Une bien étrange attraction [traduction François Happe]- Gallmeister)

Rappelons que ce livre fut publié aux Etats Unis en 1971, pour ceux qui ne comprendraient toujours pas pourquoi Tom Robbins est considéré comme un écrivain dangereux. Malheureusement, il y a dans la population humaine beaucoup plus de trous du cul sourds et muets, tout juste capables de déposer leurs etrons quotidiens, que de cervelle équipées de liaisons neuronales complexes (hommage perso à la journée nationale de la prostate dont on comprend chaque jour un peu mieux l’importance pour la France)

David Foster Wallace – La fille aux cheveux étranges – Au Diable Vauvert (ma rentrée littéraire)

Lire ce recueil de David Foster Wallace c’est à nouveau plonger dans un univers où les couples sont en crise qu’elles que soient les époques, où les situations bizarres se déclinent aussi bien chez les cheloux que chez les puissants et où  le goût du style et du jeu littéraire surgit comme une fleur aussi belle que vénéneuse au cœur des situations les plus étranges. Une littérature qui parle d’une mélancolie profonde, d’une forme de rejet des hommes après avoir sans doute beaucoup tenté de les comprendre et de les aimer…un amour sans autre issue qu’une sortie prématurée, pour ne pas sombrer dans l’amertume de la haine.

Dix nouvelles aux noms fantaisistes où les couples se défont, où les jeunes sont déjantés, où les comportements additicfs peinent à cacher la terrible solitude et où le sexe est d’une tristesse à pleurer. Une championne de jeopardy qui fascine la télé pendant trois saisons, un expert comptable sauveteur, des jeunes abrutis fascinés par les cheveux d’une petite fille lors d’un concert de jazz, une histoire d’amour dans les couloirs de la Maison Blanche, l’histoire d’un homme à qui tout réussit jusqu’à sa rencontre avec un vieux singe , une histoire d’amour argentique, les coulisses de la préparation d’une interview chez Letterman, les problèmes d’estomac de Mme Tagus, une contemplative et la dernière nouvelle, celle qui condense un peu toutes les obsessions de l’auteur, un voyage au cœur d’une Amérique où les champs de maïs à perte de vue donnent la nausée, où les écrivains sont d’anciennes stars de la pub pour McDo.

Apparemment pas grand-chose en commun entre ces nouvelles en dehors de la mise en scène de personnages cabossés, à la limite du « freak ». Des gens pour qui la famille n’est ni un havre, ni un modèle à suivre et qui s’abîment finalement dans des relations amoureuses sans grand intérêt. Wallace cisèle des destins calamiteux, il joue avec son statut d’écrivain et avec le style. Son Amérique n’est ni désastreuse, ni héroique, elle semble fatiguée, épuisée, lasse de ses propres excès. Contrairement à d’autres écrivains de la défaite de la société américaine, Wallace semble aussi triste que ces personnages, aussi fragile et ses quelques tentatives pour s’affranchir de la tendresse qu’il pouvait éprouver pour ses personnages apparait à la fin de chaque nouvelle  vouées à l’échec. Lorsque la littérature ne peut plus offrir d’échappatoire à la mélancolie, elle enfonce les clous d’une caisse en sapin.

Le site de l’éditeur.