Connaissez-vous le lien entre les choucas et une étude sur les causes premières de la peur ? Sans doute parce qu’il n’y en a pas. Alors imaginez qu’un ornithologue raisonnablement connu pour ses travaux sur les bêtes à plumes et pour sa
connaissance sans pareil des corvidés, oiseaux remarquablement intelligents et grands amateurs de techniques imaginatives, décide du jour au lendemain de se lancer dans l’étude sociologique de la peur chez ses coreligionnaires ? Critiques, scandale, moqueries et analyses au vitriol ? Bien sûr ! d’une époque à une autre, d’un monde à l’autre, les intellectuels comme le grand public aiment que les boites du savoir soient hermétiquement closes. C’est par cet incident somme toute courant de la vie intellectuelle et mondaine que commence ce récit de Michel Beyer, presque biographie d’un autre intellectuel allemand, Conrad Lorentz, qui ne sut jamais faire les choix moralement corrects. De l’Allemagne nazie à l’Autriche nouvellement démocratique, en passant par la RDA, le narrateur, enfant puis disciple fasciné, nous raconte l’étrange histoire du professeur Kaltenburg, l’homme qui attendit jusqu’à sa mort, quelques mois avant la chute du mur, le retour de ses chers choucas.
Dresde pendant la seconde guerre mondiale, les habitants vivent la vie outragée des enfants de la guerre. Entre bombardements et propagande, l’étourdissement d’une vie où demain devient un concept bien vague. Les humains comme les oiseaux tournent sans but et prétendent désespérément à la normalité. Marcel Beyer parvient avec beaucoup de finesse à rendre cette atmosphère particulière où les hommes, femmes et enfants de pays en guerre parviennent à se passionner pour des petits détails apparemment sans importance au vu des enjeux, comme la disparition d’un musée victime collatéral de la folie humaine ou l’importance d’une toque en fourrure. Herrmann, le narrateur, devenu ornithologue et vieux, se souvient de son passé, de sa découvertes des oiseaux, et de son étrange mentor, Ludwig Kaltenburg. Une visite complexe comme souvent les exercices de mémoires où la douceur et l’amertume sont indissolublement liées.
La construction du récit permet à Beyer de promener son lecteur au cœur d’une société en mutation profonde passant avec une étonnante facilité de la folie nazie à la folie stalinienne, d’une destruction à une autre. Les hommes montrant une capacité d’adaptation à ces systèmes tout à fait remarquable. En parallèle, l’ornithologie semble à la fois un refuge et une prison, un lieu d’où on observe autant les hommes que les oiseaux, mais où les hommes ne sont guère aimés. Est-ce cette forme de misanthropie qui annihile chez le professeur Kaltenburg toute forme de d’intérêt réel pour ses partenaires d’humanité et lui permettent de passer du nazisme au stalinisme, d’une police à l’autre, d’une répression à l’autre. L’élève raconte son admiration née dans le jardin d’hiver de ses parents pour ce professeur qui faisait chanter les oiseaux et vivait une passion sans égale pour les choucas. Mais également les doutes quant à l’honnêteté de son mentor, ou son rôle auprès de la police secrète, la STASI. Entre admiration et doute, le narrateur raconte en creux une histoire d’une région brisée par deux totalitarismes.
L’intelligence du récit ne parvient pourtant pas à cacher une certaine sécheresse de style, sécheresse qui ne m’a jamais permis d’entrer vraiment dans le récit et de comprendre véritablement les enjeux de cette histoire. Comme avec Herta Muller, quelque chose m’échappe, comme si la distance entre ce monde et le mien était plus grande, plus infranchissable que celle me séparant d’une Ogawa ou d’un Fajardo. Insensible au destin dramatique de cet enfant qui voit sa famille et sa ville disparaitre dans un éclair blanc, insensible à l’absence de questionnement de ce professeur trop éloigné des hommes pour se préoccuper de leurs tristes destins, insensible enfin à ses oiseaux voletant entre les pages de cet exercice de mémoire. Le livre n’est en aucun cas mauvais, mais je n’ai pas su, pu en trouver la clé.
Sur le site de l’éditeur
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