Archives quotidiennes : septembre 2, 2010

Alain Mabanckou – Demain j’aurai vingt ans – Gallimard NRF (ma rentrée littéraire)

Ce roman d’Alain nous emmène à la suite du jeune narrateur, Michel, dans un récit d’enfance, d’un moment particulier de l’enfance, le premier amour si tortueux et si sérieux. Dans un Congo d’après l’indépendance, il nous présente la  famille, les amis, le quotidien entre propagande et regard naïf. Le style s’apparente à la fois au journal intime et au « je me souviens » cher au cœur de ceux qui jette sur le passé un regard tendre et parfois mélancolique. L’écriture volontairement simple et rythmée porte cet accent qui doit être proche de celui qu’on entend au Cameroun. Elle donne chair au roman, une chair qui s’incarne également dans les multiples découvertes de l’enfant : un ami nommé Arthur qui lui ouvre les portes de la poésie et le cœur de sa belle, ou une radiocassette où il découvre l’étrange affinité de l’homme blanc  avec les arbres.

Michel a 8 ans, il vit au Congo avec sa mère, Maman Pauline et son père, Papa Roger. Parfois il se rend également chez son autre mère, sa « marâtre », Martine où il retrouve ses frères et sœurs. Le Congo de Michel c’est celui d’après l’indépendance, une terre marxiste sous la houlette d’un général président, qui a la lourde tâche de faire vivre la légende de l’immortel Ngouabi.  Le jeune narrateur regarde vivre ses parents, sa mère chérie qui a quitté son père biologique, un policier violent et qui a accepté de se mettre en ménage avec Roger, réceptionniste d’un hôtel pour riches visiteurs étrangers, le Victory Palace. Il se sait aimé, mais craint ces étranges sautes d’humeur des adultes qui les poussent à aller chercher ailleurs le bonheur qu’ils ont rangé dans un placard de la maison.

Avec lui, on découvre Tonton René, l’oncle marxiste convaincu … et riche qui distribue les billets avec autant de facilité que les longues diatribes contre les abominables capitalistes, car dans ce Congo des années 70, être traité de capitaliste ou d’opium du peuple est une insulte de taille. Au-delà de ce premier cercle familial, il y a les amis, Lounès d’abord, ami et protecteur qui va au Collège et qui connait déjà tant de choses … et qui n’hésite jamais à demander à son professeur le sens de tous ces mots qui fascinent Michel, au point que le professeur de Lounès finit par demander au père de celui-ci de lui acheter un dictionnaire. Et Caroline, la sœur de Lounès, le premier amour de Michel. Enfin, le narrateur nous présente ces hommes et femmes qui font le quotidien de son quartier et les hommes et femmes célèbres qui entrent dans sa vie par le biais de radio free america, la radio préférée de son papa Roger. On le suit sur les bancs de l’école où chaque jour on chante la gloire des héros de la révolution et où on promet l’enfer aux ennemis de l’intérieur et de l’extérieur.

Alain Mabanckou nous propose avec ce roman un exercice de style moins évident qu’il n’y parait. Nous avons tout un passé, nous avons tous des familles compliquées et des amitiés torturantes, mais nous ne sommes pas tous capables de leur donner vie et de rappeler ce goût si particulier de l’enfance. Chaque épisode cocasse,  chaque situation nous semble familiers comme si Michel et ses quelques mois d’existence rapportés ici faisait parti d’un patrimoine commun. Un bel hommage à l’enfance et à cette innocence si sérieuse qui donne à toute chose une valeur intrinsèque et où le malheur d’un pauvre chah iranien rejoigne ceux du siffleur de femme. Magnifique

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José Manuel Fajardo (traduction Claude Bleton) – Mon nom est Jamaïca – Eds Métailié

Le syndrome de Jérusalem, une réaction bizarre pouvant toucher semble-t-il n’importe qui. Celui ou celle qui en est atteint semble du jour au lendemain porter sur ses épaules le poids d’une identité juive et surtout l’idée d’une  souffrance insupportable liée à cette identité. En général, un peu de distance et quelques claques thérapeutiques remettent à l’endroit les idées noires des victimes de ce syndrome. Alors comment expliquer qu’un professeur émérite d’histoire espagnole, spécialiste des marranes, ces juifs contraints de se convertir au catholicisme sous peine de mort, mais toujours pourchassés par la vindicte des hommes de l’inquisition espagnole, soit victime de cette crise existentielle. Et surtout comment expliquer l’extraordinaire dimension de cette crise, qui mènera notre homme des banlieues parisiennes en feu, au sur d’une Espagne oublieuse d’une large part de son passé ? Le journaliste et écrivain espagnol José Manuel Fajardo nous offre un récit magnifique et étonnant autour de l’identité, du poids de la mémoire et de l’impossible connaissance des multiples replis de l’esprit humain.

Santiago Boroni et son amie et collègue Dana se retrouvent ensemble à Jérusalem pour assister à un congrès d’hispanistes. L’épouse de Santiago a été emportée quelques mois auparavant par un cancer foudroyant, Dana a perdu sa meilleure amie. Quelques jours après leur arrivée, Santiago apprend la disparition de son fils Daniel, victime d’un accident de voiture. Ce choc est sans doute à l’origine de la crise qui le touche de plein fouet : le voilà arrêté à la frontière entre Israël et les territoires occupés. Il accuse les soldats d’être des fascistes et veut rejoindre les seuls vrais juifs du territoire, les pauvres palestiniens humiliés par des années d’occupation.  Dana se retrouve en charge du mari de sa meilleure amie morte, un homme qui se met à parler une langue parlée par les marranes et disparue avec eux sur les bûchers de l’inquisition et à professer l’idée que les victimes où qu’elles soient, de quelques pays qu’elles viennent sont en fait toutes juives. José Manuel Fajardo répondant à sa façon à la question posée par Alain Badiou « de quoi juif est-il le nom ? ».

Dana parvient à extraire son ami qui refuse désormais de répondre à son nom de baptême et veut qu’on l’appelle Jamaïca et qu’on écoute son délire sur l’identité juive dans la souffrance de tous les hommes. Des discussions épiques s’engagent entre les deux amis, puis avec d’autres personnes autour d’eux, les thèses de Santiago rencontrant, on s’en doute, au-delà d’un premier mépris, une opposition puis une hostilité non dissimulée. Surtout lorsque ces thèses sont exposées sans complexe, à la terrasse d’une brasserie au cœur des banlieues enflammées du nord et du nord est parisien. Dana et son ami se retrouvent happés dans le tourbillon de violence qui agitent alors…et toujours le cœur des enfants d’hommes trop longtemps méprisés. Il faut que le souffrance exulte et elle  trouve un écho singulier dans le délire de Santiago.

Dana, qui cherche à sauver son ami de sa folie, entend soudain, dans la logorrhée de son ami, les échos d’une autre histoire, un récit qu’elle a déjà lu, voix surgie d’un temps et d’un lieu si lointain que le lien semble impossible. Et pourtant… Relisant le récit d’un indien, victime de la politique d’extermination mise en place par les souverains espagnols pour s’emparer des riches territoires des Empires incas, elle entend dans ce récit d’un autre temps : « j’ai décidé d’être un tigre (…) dans mon cœur palpite un cœur arrogant, je le sais , mais pas au point d’oublier combien peu résonne ma voix dans le concert de cet empire qui met montagnes et mers à feu et à sang, qui se repaît de l’or des terres les plus lointaines et partout se bat pour imposer sa foi et sa majesté d’une main de fer ». D’abord persuadée que son ami a lu ce récit et qu’il se moque d’elle avec ses théories fumeuses et sa langue morte, elle finit par se passionner davantage pour le récit du jeune indien et par ce qu’il révèle que par la folie de son ami.

José Manuel Fajardo dans ce roman remarquable nous embarque dans bien des directions qui semblent contradictoires. Le récit de la folie d’un homme rencontre l’histoire des victimes de l’Empire espagnol, non seulement les indiens, mais également ces marranes qui crurent un instant que le nouveau monde pourrait abriter leur foi et leur existence. Malheureusement les mâchoires de feu de l’inquisition n’étaient pas disposées à relâcher leurs victimes. L’abus de destruction, la haine forcenée dont les empires dominant le monde connu poursuivirent les juifs pendant près de deux millénaires expliquent-elles l’incapacité des hommes à s’affranchir de la haine et du désir de destruction des autres ? Au-delà de la folie l’auteur interroge aussi le fonctionnement de nos mémoires et la construction, reconstruction de nos souvenirs, ainsi que sur les liens qui se tissent sans cesse entre les hommes, lointains ou proches. Un roman passionnant.

Sur le site de l’éditeur

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