Cet essai permet d’apprécier vraiment une remarque d’un des personnages du roman de Tom Keve , Trois Explications du monde, qui disait en gros que les juifs enfin affranchis des interdits universitaires qui les frappaient avaient
investi le champs du savoir avec la frénésie des nouveaux hommes libres. Et que l’énergie confinée dans l’étude du Talmud avait été libérée dans toutes les disciplines. Le chemin parcouru par les juifs de l’entrée à Berlin, par la route réservée aux bestiaux et aux juifs, d’un certain Moses Mendelssohn au milieu du XVIIIè siècle à l’entrée la furie nazie dans toutes les villes allemandes, s’écoulent presque deux siècle de ce qui fut une sorte de miracle culturel. De marginaux en proie à la haine inexpiable des chrétiens à intellectuels, artistes, hommes d’affaire, hommes politiques, la longue marche d’un peuple que la folie d’un seul brisa à tout jamais. Cet essai est un hommage à une culture disparue mais également un travail formidable sur une communauté qui marqua à tout jamais l’histoire de l’Allemagne.
En 1743, un jeune homme bossu et chétif fait son entrée dans Berlin. Il veut apprendre. Il deviendra le premier intellectuel juif d’envergure. Le premier à s’imposer malgré la haine et le mépris que subit une communauté qui n’a aucun droit, si ce n’est celui de payer ou d’errer. Leur présence dans les villes n’est qu’une tolérance. Et encore cette tolérance est-elle surtout un moyen pour les princes locaux pour pratiquer une véritable extorsion. Dans les villes de ce qui est encore le Saint Empire Romain germanique, seuls quelques juifs très riches ont la possibilité de rester. Soumis à des taxes pour tout, il faut être plus que riche pour être juif et citadin. Les lumières arrivent de France et éclairent toute l’Europe. Dans les salons tenus par des jeunes femmes juives brillantes et libres, les grands esprits se croisent et échangent sans cesse. Les gentils eux-mêmes se délectent d’une compagnie aussi brillante, même s’ils continuent à tenir les juifs en piètre estime, acceptant volontiers leur argent, beaucoup moins leur présence. Malgré ces difficultés, Moses Mendelssohn fera souche, la richesse de sa réflexion fera date, il posera les pierres de l’acculturation, un gros mot aujourd’hui et d’une volonté inflexible de devenir un citoyen allemand, un berlinois. Un homme reconnu dans la communauté des hommes.
Ses héritiers poursuivront son œuvre. Le XIXè siècle sera celui de toutes les conquêtes et de l’abandon progressif de l’identité juive traditionnelle, baignée dans l’étude du talmud et des textes de la loi au profit d’un nationalisme de plus en plus affirmé. Puisque la judéité est si mal vue, alors oublions-là. L’acculturation est le mot d’ordre. Accepter de se fondre dans le grand corps prussien et si cela passe par l’abandon de Moise au profit de Jésus, qu’importe. Si tous les juifs riches qui petit à petit s’imposent dans la société prussienne, n’acceptent pas de se soumettre à cette mascarade, c’est d’abord au nom de la divine raison. La foi n’a plus d’importance à leurs yeux. La science, les arts, la politique sont les nouvelles déesses qu’il faut adorer. Acculturation pourrait être le mot d’ordre pour toute cette société qui aspire à jouer enfin un rôle prépondérant dans une société où leur génie s’impose chaque jour. Le grand poète Heinrich Heine impose la poésie allemande dans toute l’Europe. Son humour, son ironie prennent pour cible autant les vieux relents « antisémites » (le mot ne sera inventé qu’en 1873) que les multiples tentatives de ses coreligionnaires pour prouver aux allemands qu’ils sont les meilleurs allemands du monde.
La guerre de 1870 et la victoire de Bismarck qui doit beaucoup à l’argent que les juifs ont mis dans cette guerre et au formidable élan nationaliste qui traverse toute la société allemande aurait pu marquer la fin des réflexes sectaires dans la société prussienne. Bien au contraire. Les juifs qui se croyaient enfin parvenu à la fin de leur long voyage se trouvent brutalement confronter à un retour de flamme que l’on pourrait interpréter comme l’ultime avertissement avant la tempête. Amos Elon prend soin ici de montrer que cette interprétation est faussée par le regard « de ceux qui savent » que nous posons sur cette flambée antisémite et sur le succès des thèses racistes en lien avec le darwinisme social, très en vogue entre les deux guerres (celle de 70 et la guerre de 14).
Amos Elon met son talent de journaliste au service d’un formidable essai qui rend une place oubliée et assez peu étudiée en France à ces juifs allemands qui donnèrent à un monde en fin de course certains de ces plus talents. Dans les bûchers que les nazis allumèrent dès leur arrivée au pouvoir, c’est l’âme d’un monde qui disparaissait : Heine, Mann, Feuchtwanger, Brecht, Remarque, Musil, Zweig parmi tant d’autres. Elon montre combien les juifs de ces deux siècles furent à la fois les bâtisseurs infatigables de leur réussite et combien ils furent naïfs de croire que leur réussite pouvait leur attirer autre chose que la haine des médiocres. Brillant.