Umberto Eco – De l’arbre au labyrinthe – Grasset

Rassembler en quelques centaines de pages le travail de toute une vie, surtout sur un sujet aussi complexe que la sémiotique, est un défi osé. Il faut choisir les textes, les remettre en forme pour qu’ils puissent trouver leur place dans  le livre et enfin articuler ces essais à première vue, disparates, pour donner de la cohérence au livre. De l’antiquité à aujourd’hui, le travail du grand sémiologue italien Umberto Eco ne craint pas la démesure. Tenter de comprendre le langage occidental et la mise en place de l’interprétation, du sens, et du symbolique, une grande aventure humaine à laquelle l’auteur du Nom de la Rose et de l’Ile du Jour d’Avant a dédié sa vie universitaire et littéraire, jouant sur l’idéal de l’honnête homme ou du philosophe des Lumières : exigence scientifique et volonté de promouvoir le savoir partout et par tous les moyens.

La première partie est sans doute la plus ardue, la plus difficile d’accès au lecteur lambda et ce malgré le talent d’Umberto Eco pour raconter l’histoire complexe de la naissance de cette sémiologie entre volonté de classer les choses et les êtres et la méfiance des clercs envers l’imaginaire profane. Lestée de nombreuses citations et renvois aux textes antiques et médiévaux, elle requiert une connaissance préalable soit des époques évoquées, soit des enjeux de la sémiologie. Le propos devient alors anecdotique pour le lecteur non spécialiste qui s’attachera sans doute surtout aux jeux d’archéologues zoosémiologiques qu’aux longues pages dédiées à l’évolution du symbole, de la métaphore et du sens, véritable jeu de piste qui au Moyen Age devient véritablement labyrinthique.

Avec le Moyen Age le sens métaphorique n’a bientôt qu’un but, édifier voir effrayer le lecteur et surtout l’écrasante majorité de ceux qui ne savent ni lire, ni écrire. La Bible devient le terrain de jeu des scolastiques qui ne se préoccupent nullement de vérité historique, mais de la seule morale. Les textes sont choisis, analysés, remis en forme et éclairés par le dessin. La falsification devient un maître mot. Le texte n’est pas vecteur de vérité, mais vecteur d’émotivité. Ici l’exemple du chroniqueur Raoul Graber est édifiante ; ce qu’il raconte, ce dont il a été témoin est une succession d’horreur et autres abominations qu’il faut révéler pour faire entrer les masses dans une sainte atmosphère de trouille.  Avec beaucoup de finesse Eco n’hésite d’ailleurs pas à rappeler que cette propension catastrophiste n’a pas été remisée dans le musée des horreurs médiéval, il suffit de regarder la récente vague de film « catastrophe » où le langage est tout entier repris par les ténèbres et les imprécations. Dante outre sa quête poétique renoue avec la mode antique de l’analyse du langage de l’homme. La fin du Moyen Age signe le grand retour du désir de comprendre. Il faut donc analyser le langage et se lancer à la recherche de la première langue, la langue parfaite donnée par dieu à Adam.

Pour finir avec la longue station médiévale, Eco propose une analyse de ce que les intellectuels du XXè siècle ont retenu des textes médiévaux par le biais de deux lecteurs, Jacques Maritain et Edgar de Bryune. Il oppose ici une lecture esthétique à une lecture historiographique, faisant en cela un saisissant raccourci de ce qui permet à aux sciences humaines de s’affranchir de l’aspect purement intuitive pour entrer dans une phase analytique.  Ici Eco rappelle que la pensée n’est pas figée dans un temps donné, mais réinterprété, rejoué, revivifié par des auteurs postérieurs. Si elle perd sans doute en exigence « historique », elle innerve toutes les formes d’art, devient légendaire et éternel.

Le reste de l’essai poursuit l’analyse du langage dans l’histoire occidentale. Les kabbalistes chrétiens qui poursuivent le travail des médiévistes en chargeant le langage de sens magique. Il faut lier l’Etre et le langage afin de marquer le lien entre l’homme et son dieu. La renaissance s’affranchira lentement de ce lien en mettant l’homme au centre du langage, reprenant l’idée d’une spécificité humaine qu’on trouve déjà chez les  philosophes de l’antiquité. Il faut trouver la langue universelle, langue d’avant Babel, un « système d’universaux sémantiques » qui accolé à un système grammatical réduit à un ensemble de conjugaisons et de déclinaisons rendrait aux hommes leur unité passée.

Kant, Manzoni, Pierce, Croce, Bréal sont ensuite évoqués pour terminer ce voyage en terres sémiologiques et sémantiques. Ces essais plus courts révélant le travail contemporain sur le langage et ses interprétations lorsqu’on quitte les territoires fabuleux pour entrer dans en terres scientifiques. Le langage devient un enjeu où le fond et la forme sont discutés, disputés comme des territoires et des frontières. Curieusement cette partie devient un écho de la première, lorsque les philosophes antiques cherchaient à organiser le langage. La déconstruction passant par là, il faut à nouveau organiser et tenter de remettre en forme le référent, la référence, le signifiant. La psychanalyse vient encore troubler la sémantique en y jetant les interprétations de l’inconscient.

Ce livre remarquablement brillant qui nous plonge dans les arcanes du langage et du sens dans l’Occident antique et chrétien à la suite des philosophes et des grands écrivains, des pères de l’église et des historiens, manque cependant cruellement de liens. Rassembler des essais est une bonne chose, les mettre en perspective est une meilleure chose, surtout lorsque le public visé n’est pas essentiellement universitaire. On passe d’un temps à un autre, sur un plan parfaitement chronologique mais sans toujours voir clairement où l’on se rend. Le travail d’éditeur est ici cruellement absent et cela pénalise le plaisir du lecteur qui est certes pris par l’éloquence d’Eco, mais parfois s’agace de son incapacité à s’approprier réellement les sujets. L’idée de rassembler une vie de recherche est une excellente idée, mais il manque ici une introduction, une conclusion et des transitions, autant d’éléments qui sont pourtant les bases de tout bon livre scientifique.

 

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2 réflexions sur “Umberto Eco – De l’arbre au labyrinthe – Grasset

  1. Ce livre malgré tout son intérêt relève en partie de l’imposture (due à Eco ou à l éditeur?). En effet les citations latines – parfois très longues et certainement intéressantes- ne sont pas traduites. Ce qui fait qu’on se pose la question: est-ce du pédantisme , de l’inconscience ou du mépris du lecteur ? D’autant plus que ces citations latines vont du latin classique à celui du moyen-âge, ce qui suppose un lecteur extrêmement spécialisé et qui soit à l’aise dans toutes les langues utilisées en citations. Ne serait-ce donc le livre que d’un seul lecteur? Eco lui-même.

  2. Bonjour,

    Ceci est un message pour Umberto Ecco afin de lui demander s’il aimerait traduire le projet : http://www.kanker-barak.org afin de soutenir notre action dans la prévention secondaire du cancer.

    Pour information la version arabe du projet a été traduite par notre ami l’écrivain marocain Mohammed Berrada.

    Merci à vous

    MHB
    Pour le Kanker Barak – Bruxelles

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