Dorothy Parker – Hymnes à la haine – Phébus

Dorothy Parker a été pendant de longues années une chroniqueuse redoutable de la vie intellectuelle américaine. Acide, brutale et sans concession, comme beaucoup de femmes de ces temps de la liberté enfin conquise et  revendiquée, elle n’hésita jamais à user de sa verve et de sa plume pour stigmatiser les ridicules, les barbons, les us et coutumes aussi bien que les mauvais acteurs ou les livres fumeux. En 1916, elle commence à écrire pour le déjà prestigieux Vanity Fair de petits poèmes pour dire la haine que lui inspiraient les femmes, les hommes, les maris, les époux, les vantards, les bellâtres, la vie de bureau, les actrices et les jeunes loups.

Construits sur le même modèle ces 19 petites pièces, chronique d’un esprit vif et rétif à la médiocrité de ces années de guerre, dressent un portrait sans concession de ce que la société vante chaque jour comme modèle du monde libre. Les imbéciles n’y verront que le venin d’une virago, mais qu’importe les imbéciles, il est plus que temps de les remettre à leur place. J’imagine ce que la belle Dorothy aurait pu écrire sur les critiques modernes, sur cette pauvre baudruche de Houellebecq ou sur les dames patronnesses des lettres françaises. Ou sur ces présentatrices qui se partagent le PAF étalant leur ineffable médiocrité à longueur d’ondes publiques.

Ma chronique du jour, “je hais les raseurs, ils tuent ma joie de vivre!” La chroniqueuse en quelques phrases bien senties nous les présente comme ils ont été, comme ils sont et comme ils seront toujours, d’insupportables crétins qui envahissent votre espace avec leur prétention à vous être indispensable. Mais celles sur les épouses est magnifique aussi. Mais il n’est pas bon avoir la dent dure avec ses contemporains, leur médiocrité finit toujours par l’emporter. La force du groupe. Les êtres rares comme Dorothy Parker finissent seuls, mais gardent jusque dans la mort ce don ineffable du bon mot “Pardon pour la poussière.”

Sur le site de la maison d’edition

Rick Bass – Les derniers grizzlys – Gallmeister

Faut il que nos espèces reines disparaissent pour que nous commencions à prendre conscience de leur importance ? Et devons nous nous focaliser sur les espèces reines pour comprendre que nous nous tenons sur un fil fragile au  dessus d’un abîme ? Depuis que Rick Bass a quitté le Texas et l’industrie pétrolière, depuis qu’il a découvert la beauté et la fragilité des grands espaces de l’ouest, il se bat pour que ses contemporains comprennent la nécessité absolue de préserver des espaces vierges ou aussi protégés que possible, afin que les grands équilibres soient maintenus. Moins misanthrope qu’Edward Abbey, il n’en est pas moins très critique quant aux choix de société qui nous éloignent chaque jour davantage de l’équilibre nécessaire à toute existence. Après avoir constaté les dégâts commis par les sociétés forestières sur sa chère forêt de Yaak, il tente avec quelques amis de prouver que les grizzlis hantent toujours les zones les plus sauvages des montagnes du Colorado.

A l’automne 1990, Rick Bass et deux amis, un spécialiste des grizzlys qui a servi de base à un des personnages du Gang de  la clé à molette d’Edward Abbey, et un biologiste, partent à la recherche des derniers grizzlys présents dans les montagnes du Colorado. Il s’agit après de longues décennies de « on-dit » et de « l’homme qui a vu l’ours » de prouver que les grizzlys courent toujours et qu’il est impératif de protéger leurs espaces de chasse. En dehors de la simple préservation de la biodiversité, il s’agit également de limiter les populations d’herbivores qui faute de prédateurs représentent désormais un poids très lourds sur des écosystèmes fragilisés par l’exploitation forestière ou minière.

Rick Bass nous invite à une somptueuse aventure humaine où l’expérience et la science se fécondent en permanence. Il s’agit pour l’écrivain de rappeler que tout le travail des biologistes ne peut se faire sans la connaissance du terrain, car les connaissances acquises par l’observation permettent souvent de nuancer les grandes théories issue d’un travail statistique souvent aride et sans lien avec le réel. Dans un premier temps, nous suivons les trois hommes dans leur quête, observant à leur suite à la beauté des dernières zones sauvages, déjà menacées par la cupidité du privé autant que du public, et cherchant dans la poussière, les déjections, les cadavres et les récits du passé, les preuves de la persistance du grizzly dans la zone.

Il leur faudra de longs mois, de longues marches et des recoupements avec des étudiants attachés à la cause pour n’avoir que quelques indices et une confrontation entre un Rick Bass passablement effrayé et un ours présentant toutes les caractéristiques des « dents de la forêt ». Il reste des grizzlys mais en reste-t-il suffisamment pour assurer la pérennité de l’espèce ? Sommes-nous encore capables d’inverser une terrible machine de destruction des espèces sans précédent dans l’histoire des espèces vivantes ? Pouvons-nous avoir assez de finesse pour comprendre qu’il est nécessaire de préserver ce qui nous entoure pour nous préserver nous-mêmes et pas seulement entre les murs de quelques réserves ? Rick Bass nous pose ces questions dans chaque livre et malheureusement les réponses ne sont guère enthousiasmantes.

Musique du jour – Juliette – Aller sans retour

Aller sans retour

Ce que j’oublierai c’est ma vie entière,
La rue sous la pluie, le quartier désert,
La maison qui dort, mon père et ma mère
Et les gens autour noyés de misère
En partant d’ici
Pour quel paradis
Ou pour quel enfer ?
J’oublierai mon nom, j’oublierai ma ville
J’oublierai même que je pars pour l’exil

Il faut du courage pour tout oublier
Sauf sa vieille valise et sa veste usée
Au fond de la poche un peu d’argent pour
Un ticket de train aller sans retour
Aller sans retour

J’oublierai cette heure où je crois mourir
Tous autour de moi se forcent à sourire
L’ami qui plaisante, celui qui soupire
J’oublierai que je ne sais pas mentir
Au bout du couloir
J’oublierai de croire
Que je vais revenir
J’oublierai, même si ce n’est pas facile,
D’oublier la porte qui donne sur l’exil

Il faut du courage pour tout oublier
Sauf sa vieille valise et sa veste usée
Au fond de sa poche un peu d’argent pour
Un ticket de train aller sans retour
Aller sans retour

Ce que j’oublierais… si j’étais l’un d’eux
Mais cette chanson n’est qu’un triste jeu
Et quand je les vois passer dans nos rues
Etranges étrangers, humanité nue
Et quoi qu’ils aient fui
La faim, le fusil,
Quoi qu’ils aient vendu,
Je ne pense qu’à ce bout de couloir
Une valise posée en guise de mémoire

Edgar Allan Poe – Les contes macabres – illustrés par Benjamin Lacombe – Editions Soleil

Le livre est magnifique et il attire l’oeil dans cette librairie spécialisée dans la BD. Grand format, papier épais et brillant, couverture noire et médaillon reprenant l’illustration d’un des contes rassemblés dans l’ouvrage. Des  incrustation du visage halluciné de l’écrivain sont dispersées sur l’ensemble de la couverture. Les nouvelles rassemblées dans cet ouvrage ont été publiées sur une période de 10 ans, entre 1835 et 1845, dans différentes revues. Traduites en français par un autre écrivain halluciné et fasciné par l’écrivain, Charles Baudelaire, elles trouvent ici un habile illustrateur pour en révéler toute la noirceur.

“ Bérénice”, “le Chat noir”, L’ Ile de la Fée”, “Le Coeur révélateur”, “La Chute de la Maison Usher”, “Le Portrait ovale” , “Morella” et “Ligeia”, courts contes de morts, de maladie, de passion et de folie où l’homme semble toujours pris par les rets de la fatalité. L’amour finit toujours au tombeau dévoré par la maladie, l’alcool et la drogue conduisent aux gestes irréparables. La traduction de Baudelaire est digne du génie de l’écrivain américain et le poète y déploie sa palette la plus macabre.

Curieusement toutes ces sombres histoires sont écrites dans une période de la vie de Poe qu’on  pourrait croire plus calme, plus douce. Il vient de se marier et il semble très épris. Mais entre le secret qui pèse sur l’union clandestine et la tuberculose dont souffre déjà la jeune Virginia, on comprend mieux l’obsession de Poe pour la maladie et la douleur de la perte prochaine.

Les illustrations de Benjamin Lacombe sont splendides, ces jeunes femmes fragiles aux yeux gigantesques, le respect scrupuleux des thèmes antiques chers à Poe, la délicatesse des formes végétales et le mélange habile des traits de Poe, de Baudelaire ou de l’illustrateur lui même forment un écrin splendide pour accueillir chaque nouvelle et rendre la lecture plus fasinante.

Un livre à lire et à partager le soir au coin du feu, sous un arbre, dans un endroit calme, loin des pollutions permanentes de notre monde moderne. Un bel hommage à l’intelligence aigue de Poe et aux qualités de traducteur de Baudelaire.

Sur le blog de l’illustrateur

Frédéric Schiffter – Philosophie sentimentale – Flammarion

Un livre idéal pour se déprendre un peu de ces temps de Noël sucrés jusqu’à l’écœurement où tout le monde « il est beau, il est gentil ». Le désir de solitude et de réflexion n’est jamais aussi intense qu’au cœur de ces moments où la  famille et les amis vous étouffent au nom de leur « amour », ce mot qui décidément est devenu l’apanage de tous les fâcheux. Frédéric Schiffter ne s’embarrasse d’aucune tendresse pour le monde, il nous invite à découvrir son regard et son expérience en compagnie de quelques philosophes élus de son panthéon personnel.

Schiffter, prof de philo dans un lycée depuis quelques 30 ans commence par régler ses comptes avec les partisans de la philosophie comme exercice spirituel du mieux vivre. Nihiliste et pessimiste, la vie est pour lui un long fleuve agité où surgissent de loin en loin des havres d’une paix transitoire. La volonté ne sert à rien, si ce n’est à se donner l’illusion d’un contrôle sur la vie bien illusoire. Convoquant quelques uns des philosophes dont le travail l’accompagne depuis de longues décennies, autour d’un aphorisme, pour parler d’amour, de souffrance, de la charge du travail, du pessimisme au sein du chaos, de la vulgarité de la masse ou du nihilisme comme conscience aigue du tragique.

Discussions avec les philosophes autant que petites leçons de la vie d’un pessimiste sans amour excessif pour ses contemporains, ces courts chapitres sont à la fois des réflexions sur des angles particuliers du travail de ses chers philosophes et des justifications de ses propres choix. En cela l’exercice auquel se livre Shiffter avec sa Philosophie Sentimentale s’inscrive clairement dans l’exercice spirituel, même s’il ne semble guère en aimer l’idée. Même pour valider son nihilisme et son pessimisme, ses choix n’en demeurent pas moins des choix de vie quotidienne. Mieux vivre n’est pas forcément vivre en souriant béatement à la vie.

Avec Nietzsche, Pessoa, Schopenhauer, Ortega y Gasset, Rosset, l’inamovible Montaigne, Chamfort ou l’Ecclésiaste, l’auteur se promène dans ses névroses et dans son nihilisme avec beaucoup de finesse et une véritable grâce. Il ne se contente pas de jeter un peu de venin stérile sur des contemporains qui n’en  méritent pas temps, ils interrogent ses compagnons de lecture pour éclairer ses choix de vie et les assumer ainsi pleinement. Il faut vivre car c’est ce que la nature nous ordonne de faire, mais n’accorder à notre existence nulle valeur spécifique, nulle supériorité. Le hasard guide nos pas et nous devons garder en mémoire que la fatalité frappe n’importe où, n’importe quand et avec un délice particulier les âmes rares, comme le rappelle le tragique destin d’Helène Berr. Le seul chapitre qui ne soit pas particulièrement probant est celui sur l’élégance face à la meute des « autres » qui semble oublier un peu vite que c’est dans les boudoirs et sous vêtus de fracs et de robes élégantes que se décident les plus atroces massacres. S’il faut être exigeant et méfiant envers ses contemporains, il faut également éviter la position du fat ou du ridicule qui vont parfois avec l’humeur atrabilaire de quelques poseurs. 

Arthur Schopenhauer – Misère de la littérature – Circé

Ce court essai pamphlétaire de Schopenhauer sur le devenir de la littérature allemande est d’une redoutable perfection. Ce qu’il écrit semble si parfait, si logique, si simple qu’il ne laisse la place qu’à l’excellence ou au retrait.  Notre époque furieusement moderne sait depuis longtemps qu’il n’existe que deux sortes d’écrivains et deux types de prose, mais notre appareil critique est si affaibli et le copinage une règle si bien établie dans le milieu que nous prenons avec beaucoup de constance du blabla vulgaire pour de la littérature. Nul doute que le cher philosophe serait désespéré de découvrir que la langue française a connu le même sort que sa langue allemande et que désormais nous sommes face au minimalisme dénué de sens ou à la logorrhée tout aussi insensée. Extrait du l’essai Parerga et Paralipomena publié en 1851 ce texte de moins de 100 pages dresse un portrait à la fois brutal et désespéré de l’état de la langue allemande. Pour le grand philosophe allemand dont le travail est désormais reconnu, il est important de rappeler quelques règles et d’en appeler à la raison du lecteur autant qu’à celle de l’écrivain. Ecrire peut être fait par n’importe qui, ce qui fait l’écrivain c’est la réflexion a priori sur son texte et le travail sur le style, un travail d’artisan demandant patience et une abnégation. L’écriture, exercice de l’esprit, peut être aussi la paralysie de l’intellectuel, car l’écriture fige la pensée. La pensée se « pétrifie » sous la plume de l’écrivain. L’écriture arrache la pensée à l’intellectuel pour la livrer au lecteur. Ce moment douloureux doit être donc être accueilli avec respect et sagesse. Schopenhauer poursuit son propos en moquant les imitateurs, les simplificateurs de la langue comme ceux qui jouent la surenchère du détail, abreuvant jusqu’à l’ivresse et le dégout leur lecteur, d’autant que ces amateurs de longues digressions sont souvent aussi les amants zélés de la langue prétendument savante et qui n’est souvent absconse que par manque de compétence sur le sujet traité : la philosophie allemande en prend ici pour son grade. Pour le philosophe critique, il y a un devoir d’excellence aussi bien chez le passeur que chez le récepteur. Il faut bâtir son savoir lentement, préférant l’excellence et n’hésitant jamais à abandonner le trop plein. Si l’histoire de la littérature est désormais un cabinet de curiosités où se trouvent de monstrueux avortons conservés dans le formol, il reste en la capacité de chacun de choisir et de pratiquer l’esprit critique en toutes circonstances. L’ultime note de ses chapitres dédiés à la littérature est amère, l’auteur se plaignant de la manière dont les sociétés traitent leurs artistes et la souffrance dans laquelle la majorité sont tenue une grande partie de leur vie.

Leonard Michaels – Le Club – Christian Bourgois.

Les hommes ont toujours eu besoin de leurs petits clubs pour se sentir exister : chic et anglais, vulgaire et sportif, fraternités universitaires ou maçonnerie. Des clubs pour échapper au quotidien, à bobonne et aux enfants et avoir   l’impression d’être éternellement jeune et si différent. La percée féministe et l’inexorable confusion des genres semblaient sonner le tocsin de ces clubs si typiquement masculins. Face aux femmes omniprésentes l’homo occidentalis tente de reprendre en main son petit univers. C’est une de ses tentatives que nous raconte avec art et finesse l’écrivain américain Leonard Michaels.

Que se racontent des voisins de sexe masculin lorsqu’ils se retrouvent entre eux, dans le salon d’une maison bourgeoise, entre alcool, marie-jeanne et bonne grosse bouffe ? des histoires de femmes bien sûr. Mariage, maîtresses, tentatives ou succès, une longue succession d’histoires où les femmes sont omniprésentes. Fidèle ou volage, grossier ou discret, ces hommes ont tous en commun de sembler totalement perdus sans femme.  Ni argent, ni voitures, ni remboursement de prêts, ni boulot, juste les femmes. Chacun y va de son anecdote et chacun donne son avis plus ou moins autorisé.

Vous vous demandiez mesdames ce que les hommes avaient de si intéressant à se raconter ? Mais vous le demandiez vous vraiment ? Car le roman de Michaels nous confirme dans ce que nous savions déjà finalement, sans nous ces malheureux sont perdus… nous sommes le centre de leurs univers et même goujats, médiocres et infidèles, ils finissent toujours par revenir dans le giron familial, incapables de vivre seuls les pauvres petits.

Par contre le miroir que Michaels tend à ses frères en testostérone est sans fard et c’est peut être ce qui fait son succès auprès des hommes auxquels notre si moderne société de consommation intime l’ordre d’être plus performants, plus rapides, plus puissants, plus forts, plus intelligents et également plus sensibles, plus équilibrés, plus gentils, plus doux et plus paternellement corrects que jamais. Alors retrouver la médiocrité crasse du mâle en rut, le langage cru, ses petites aventures sordides et vulgaires devient une sorte de nécessité, une respiration, un besoin presque primale. Michaels réussit un coup de maître, un formidable instantané de ce lieu mystérieux qu’est le club…

Extrait – Leonard Michaels – Le Club

“Je ne m’exprime qu’avec la moitié de mon cerveau. L’autre n’existe pas. Je ne lui mens pas, je me mens à moi-même. Après une aventure, je rentre à la maison. Jamais assez vite. Le dîner est prêt, la table est mise, les gamins ont pris leur bain et m’attendent. Au centre de la table, il y a un vase avec des marguerites. Du lait pour les enfants. Comme s’il ne s’était rien passé. Tout est en ordre, comme il se doit. Du blanc, du jaune, tout propre. Même le chat a l’air heureux. Je lève ma fourchette à ma bouche et une bouffée de chatte monte à mes narines parce que vingt minutes plus tôt, j’étais au bout de la rue en train de baiser comme un malade. Pourtant, je me suis bien frotté, mais l’odeur est encore là.”

( Le Club – p.74)