Mauvaise humeur du jour…

L’affaire wikileaks est révélatrice d’un mal étrange, un mal profond, un mal que nous connaissons et que nous laissons pourtant se développer comme une gangrène, refusant de comprendre que nous savonnons nous même la planche sur laquelle nous sommes installés et que nous continuons à appeler démocratie.

Démocratie, le nom de nos jolis régimes occidentaux, où nous avons le droit de nous exprimer librement, où nous pouvons circuler sans entrave, où nous sommes certains de bénéficier d’une justice rapide et sérieuse, d’une protection civile assurée par des forces de l’ordre digne de confiance. Oui démocratie, où notre liberté, notre égalité et notre fraternité sont assurés par un personnel politique à la hauteur de la tâche que nous lui confions à chaque élection. Oui le système électif, la merveilleuse garantie de la démocratie, ce suffrage universel que nous exerçons avec ardeur, sérieux et empli du sentiment d’exigence que notre démocratie exige de nous, citoyens.

Oui, dans un monde idéal…mais nous ne vivons dans un monde idéal, nous vivons dans un monde où nous avons chaque jour l’illusion de la liberté, de l’égalité, un monde duquel nous avons déjà évacué la fraternité, parce que la fraternité, c’est regarder l’autre comme soi, le respecter, l’admettre dans son environnement. Nous voulons des droits pour nous, des garanties pour nos libertés, mais nous sommes les premiers à admettre que pour les autres ces libertés sont discutables, non définitives, soumises à des règles spéciales, à des arbitrages. En oubliant que la remise en cause d’un groupe d’individus remet en cause immédiatement tous les individus, un jour ou l’autre et souvent beaucoup plus vite que nous ne l’imaginions.

Il y a quelques années, l’affaire de « terroristes » de Tarnac a révélé que l’Etat français était prêt à bien des arrangements avec la loi commune. Des individus soudain privés de leur droit, de leur innocence, soumis à la justice d’exception au nom d’un crime jamais prouvé. Peu de mouvement devant ce qui apparaissait comme un abus de pouvoir, une sorte de machine à broyer des citoyens. Aujourd’hui encore, pas la moindre preuve et pourtant à Tarnac, on continue à attendre le prochain coup bas de la machine d’Etat et du juge anti-terroriste.

Plus récemment une femme a été arrêtée et verbalisée parce que son vêtement ne lui permettait de conduire correctement et sans danger. Cette affaire médiatisée très vite a vu, une fois encore, l’appareil se mettre en branle contre deux individus, une femme, accusée d’être une victime de la menace intégriste, et un homme rapidement accusé d’être un fraudeur et un violeur. L’homme est toujours accusé, la femme vient d’être relaxée. La prune n’était pas valable, le policier ayant en la matière, outrepassé ses prérogatives.

Une police qui d’ailleurs a pris l’habitude de dépasser plus que largement ses prérogatives : multiplications des garde à vue, mises à prisons, humiliations, accidents, et récemment accusation infondée contre un citoyen. Autant d’actes qui devraient faire réagir les responsables politiques et les inciter à rappeler aux représentants de l’ordre qu’ils sont d’abord et avant tout, garants de la loi, pas  pourfendeur des lois, pas des ripoux habilités. Au lieu de cela, les représentants du peuple, les ministres, ces hommes et femmes supposés protéger la constitution française et les citoyens, tous les citoyens, ont pris fait et cause pour la police, mettant en cause les magistrats, un sport national ces derniers temps. Oubliant de ce fait le devoir sacré de la séparation des pouvoirs et surtout rappelant aux citoyens que la liberté est désormais soumise à votre état civil et professionnel.

Mais revenons à notre ami Assange, accusé de viols, mis en détention, poursuivi de toutes les manières par les grandes puissances démocratiques occidentales avec l’aide bienveillante des politiques, des banques si promptes à protéger la morale publique, quelques entreprises de communication et autres amis des réseaux sociaux. Oui Assange est l’ennemi public n°1. Surprenant si on considère l’incroyable médiocrité des dernières révélations de Wikileaks. Des câbles d’ambassade qui démontrent l’incurie de nos diplomates, leur stupidité crasse, leur ignorance et finalement leur totale incompétence. Pourquoi tant de haine devant un bien si petit scandale ? Si on repense à l’absence de réaction lors des premières révélations sur les actes de torture, de barbarie, les crimes de guerre commis en Irak et en Afghanistan, actes d’autant plus condamnables qu’ils n’étaient motivés que par l’appât du gain, on peut s’étonner que la violence d’Etat ne s’abatte sur Assange que maintenant.

Et c’est là finalement que réside la plus cruelle constatation, nous ne vivons  plus vraiment en démocratie, nous vivons dans des régimes qui ont confisqué nombre de nos droits avec notre pleine et entière participation. Trouvant nos devoirs trop lourds, trop durs, trop exigeants, nous avons laissé un petit groupe d’individus nous déposséder de notre liberté, de notre égalité, tandis que nous abdiquions notre devoir de fraternité. Nous acceptons la violation quotidienne de nos droits à circuler librement et sans entrave, à dire ce que nous souhaitons et à exiger que nos politiques soient à la hauteur de leurs devoirs. Nous acceptons d’être suspects, tout le temps, d’être fouillés, d’être manipulés, mis en danger et lorsque parfois nous avons l’audace de réclamer un peu de transparence, on nous accuse d’être des fondamentalistes, des intégristes, des ennemis de la liberté. Des moutons, finalement c’est ce que nous sommes, des petits enfants qui acceptons sans rechigner ordres et mensonges. Du moment qu’on nous du pain et des jeux, le reste ne nous intéresse guère…Facebook et la dinde de noel et pour se donner l’illusion d’avoir encore notre mot à dire, nous réagissons dès que les médias nous en intiment l’ordre : la récidive c’est mal et c’est la faute des magistrats, mettons des vigiles devant  nos écoles pour protéger nos enfants de la folie du monde, exigeons des pauvres qu’ils payent pour accéder aux soins, plaignons nous du froid et de la neige en hiver, comme nous nous plaignions hier de la chaleur et du soleil en été. Trouvons scandaleux les prix des appartements à Paris et dans les grandes villes de France, et pensons tous ensemble que c’est bientôt noel et qu’il faut que  nous allions faire les courses pour acheter des cadeaux sans âme, de la dinde et des marrons glacés pas cher, parce que c’est la crise…

Oui nous sommes libres de nous vautrer dans le consumérisme, dans le culte du moi et de ne plus exercer nos devoirs de citoyens, si fatigants, si agaçants, si pénibles et qui exigent de nous que nous soyons responsables…Mais la responsabilité c’est trop dur …