Michela Marzano – Le contrat de défiance – Grasset

Les sociétés humaines ne peuvent perdurer sans la confiance. Il faut croire en la bonne volonté de ceux qui nous entourent, espérer qu’ils ne feront rien contre nous et ils doivent croire et espérer de nous la même "neutralité". Depuis des siècles pourtant les hommes ont dû contractualiser leurs  relations afin de se protéger. Les sociétés antiques, médiévales et d’ancien régime avaient beau avoir l’honneur et le respect de la parole donnée comme mantra, elles durent lutter pour maintenir un semblant de cohésion et souvent s’abimèrent dans les guerres et les ruptures. La défiance est devenue une compagne assidue, une habitude, presque un devoir. Pour nous préserver des autres, des Etats, des nos proches, nous avons choisi de nous offrir tout entiers au doute. Pourtant nos vies seraient parfois plus simples si nous abandonnions cette posture. Admettre que nous ne pouvons tout contrôler et qu’il faut se laisser aller, se laisser faire. Alors entre doute comme religion et soumission aveugle, il nous faut trouver un juste équilibre. Ne pas croire aveuglément, ne pas se défier tout aussi aveuglément. C’est à ce périlleux exercice que nous invite la philososphe Michela Marzano dans un court essai pertinent et enlevé où elle revient sur ces deux notions capitales de l’histoire humaine, la confiance et la défiance et l’incessante navigation entre les deux.

Construit en quartre parties, l’essai aborde d’abord les raisons historiques de la perte de confiance. Par le prisme des organismes bancaires et de la naissance du papier monnaie pour remplacer la monnaie de bonne aloi, elle analyse le premier accroc général à la nécessaire confiance entre les éléments d’une société. Comment les hommes ont abandonné le contrôle sur leurs finances privées et publiques entre les mains d’un groupe dans leque nous devions avoir confiance et qui s’avéra dès le début un élément particulièrement probant du devoir de se méfier des bonnes paroles: de la fallite du Law au XVIIIè à la crise calamiteuse des subprimes, trois siècles d’une longue histoire de manipulation de la confiance culminant avec l’acceptation par des populations entières de se priver de presque tout pour renflouer un système entièrement fondé sur le mensonge et la prévarication.

Cette confiance aveugle vient peut être de cette habitude que les systèmes monothéistes nous ont transmis: il faut croire aveuglémenent, ne pas poser de questions, ne surtout pas remettre en question. Etre crédule pour gagner son paradis et la protection des certitudes transmises. L’exemple de l’acteur américain Tom Cruise habité par la peur de l’échec et qui trouva dans la scientologie le refuge pour s’affranchir de la difficulté de vivre libre et indépendant. la scientologie lui apporta des certitudes simplistes, le devoir de confiance béate et le succès commercial. Enfin jusqu’au jour, où les dérives de l’acteur, chantre pitoyable d’une foi hystérique, lui firent perdre tout crédit auprès des studios. et beaucoup de crédit auprès de la secte qui vit fondre ses rentrées d’argent. La confiance aveugle devient alors un poison qui rend fou et amer comme nous le rappelle également Dostoievski dans l’Idiot.

Devant l’échec patent de la confiance aveugle nous avons parfois la tentation de nous abriter derrières les murs du droit et de la loi. Des législations de plus en plus rigides régissent les relations entre les individus. Nous nous défions des autres et pour protéger notre petit monde, nous créons une foule de règles pour les autres, que nous sommes souvent les premiers à oublier pour nous même. Des contrats pour tout, du doute partout. Une telle société vivant sur la crainte permanente d’être trompée offre de beaux jours aux amateurs du complot: nous savons tout que derrière telle ou telle décision qui nous semble injuste se cache de mystérieux groupes super puissants, qui n’ont en tête que la défense de leurs propres intérêts. La vérité est ailleurs et il faut observer avec attention le petit doigt de ceux que nous croisons. Littérature et cinéma ont ouverts de belles voies dans laquelle internet et la communication globale se sont engouffrées avec une joie bestiale: X-files au début des années 90, la main de l’Amérique derrière les attentats du 11 septembre ou encore la main du pouvoir musulman derrière la mort d’un enfant à Gaza filmé en direct. De complot en complot, nous finissons par voir en autrui le danger permanent.

Pour finir son essai, la philosophe qui nous a brossé un tableau bien sombre de notre capacité de défiance nous propose de raviver le contrat de confiance. Savoir s’abandonner, en restant vigilant, ne pas projeter sur l’autre trop d’exigences, admettre qu’il peut ne pas être toujours le plus grand, le plus fort, le meilleur, en bref reconnaitre la faillibilité de l’autre et la nôtre. Cette reconnaissance de la fragilité des êtres humains est peut être un premier pas vers le retour d’une confiance réfléchie, intelligente, et capable d’admettre que la vie est imparfaite. De la sagesse en toutes choses pour être capable de profiter de la vie avec l’autre hors de la soumission totale ou de la crainte permanente, un équilibre fragile certes, mais aussi un beau défi au quotidien.

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