Extrait – Melmoth

- vous aimez donc, dit l’étranger; mais, ajouta-t-il après une longue et fatale pause, savez -vous quel est l’être que vous aimez?

- C’est vous (…): c’est vous!  Vous m’avez appris à penser, à aimer, à pleurer.

- C’est donc pour cela que vous m’aimez! Songez pour un moment, Immalie, à l’indignité de l’objet auquel vous prodiguez les trésors de votre sensibilité. Il n’a rien d’attrayant dans son extérieur. Ses habitudes sont même repoussantes. Il est séparé de la vie et de l’humanité par un abîme impossible à franchir. C’est un enfant deshérité par la nature, qui erre au loin pour tenter ou pour maudire ses frères plus heureux que lui; un être qui…(…)

(…)Aimez, ajouta-t-il en étendant les bras vers les cieux livides et troublés, aimez l’orage dans toute sa force destructrice. Unissez-vous à ces voyageurs rapides et périlleux des airs, à la foudre qui les déchire, au tonerre qui les ébranle! Cherchez un abri tutélaire sous ces épais nuages, sous ces montagnes des cieux dont les bases ne reposent sur rien! Cherchez pour compagnon, pour amant, tout ce que la nature a de plus terrible; suppliez-les de vous réduire en cendres; périssez dans leurs cruels embrasements, et vous serez plus heureuse, bien plus heureuse que si vous aviez vécu dans les miens. Vécu, que dis-je? Oh! qui peut être à moi et continuer à vivre?  Ecoutez-moi, Immalie, écoutez-moi!

(…) Si vous voulez être à moi, il faut que ce soit au milieu d’une scène comme celle-ci; au sein des flammes et des ténèbres, au sein de la haine et du désespoir, au sein…

(…) Immalie frémit en sentant sa main qui la saisissait avec force. Elle essaya vainement de découvrir l’expression de son visage mais elle comprit assez son danger pour s’arracher à ses bras.

(…) – Est-elle morte? murmura-t-il tout bas. Et bien, soit! qu’elle périsse! qu’elle meure mille fois plustôt que d’être à moi! (extraits p.381 à 386)