Phébus est une très jolie maison d’édition qui republie les grandes œuvres du patrimoine souvent saluées en leurs temps par de très grandes plumes. Dans ce livre, outre les habituels sombres châteaux décrépits et les héritiers de
vieil original, on trouve de pauvres victimes plongées dans le monde horrifiant des monastères et de pures sauvageonnes. L’auteur irlandais se livre ici à un exercice plus violent, à certains égards, que bien des œuvres de philosophes de l’ère des Lumières. L’éternel errant qui désespère de retrouver son humanité porte un fer acéré au cœur des systèmes de croyance. Le livre est sombre, cruel et ne laisse aucun espoir. Melmoth est l’un des plus grands romans gothiques, on y retrouve la fascination pour le mal à l’œuvre dans chaque homme, le désir irrépressible de trouver une issue à son funeste destin, la pureté du grand amour, le goût pour le macabre et la destruction.
John Melmoth, élève d’un quelconque collège de Dublin doit abandonner ses études pour se rendre au chevet d’un vieil oncle malade. L’homme fort riche, peut assurer au jeune orphelin un avenir des plus agréables au prix de quelques journées passées avec un vieillard gâteux. Il découvre son oncle mourant, le château en ruines et les éternelles goules qui attendent avec impatience que l’hôte passe afin de se repaître des restes. Maturin nous offre un portrait halluciné de l’environnement du mourant, les vieilles harpies qui errent dans cette maison décrépite, passant d’ombres en contre-jours.
La mort du vieil oncle ouvre brutalement un monde inimaginable au jeune héritier. Le testament révèle des zones d’ombre beaucoup plus menaçantes que celles où les vieilles harpies attendaient l’issue fatale du vieil original. Un tableau, et une histoire. Des histoires. Le voyage sans fin d’un homme qui a vendu son âme à plus malin que lui. Un errant chargé de leurrer les âmes faibles pour les livrer à son terrible maître. Mais le voyageur errant, témoin des horreurs du monde des hommes ne souhaite qu’une chose, retrouver le chemin de son humanité perdue, retrouver suffisamment d’innocence pour espérer.
De l’infortune d’un seigneur espagnol, à l’innocence d’une jeune indienne, à la destinée d’une famille bourgeoise, aux amours tumultueux de deux amants, le voyageur tente et tente encore, frappe sans cesse pour détourner ses proies des voies divines. Il cherche par tous les moyens à les amener à lui, usant de tout son art. Mais par un étonnant hasard, ses tentatives sont toutes vouées à l’échec. Et ses victimes finissent toujours par s’affranchir de son feu. Le démon est joueur mais les dés qu’il offre sont toujours pipés.
Avec Melmoth, chef d’œuvre des œuvres gothiques, on découvre l’esprit du temps, tiraillé entre science et superstition. Le recul de la superstition devant les avancées de la science ne se fait pas sans heurt, toute la culture anglo-saxonne est empreinte de cette lutte. Au moment où l’esprit conquiert les ombres, l’architecture, les arts se plongent avec délice dans les dernières niches de la peur du néant. L’homme moderne a quitté le sein de dieu mais aussi celui du diable, il est désormais le voyageur solitaire d’un monde arraché à l’innocence et à l’ignorance. Melmoth est un chef d’œuvre car il concentre tout l’esprit du temps en quelques centaines de pages empreintes de poésie, de désir et de folie.