Ce court essai pamphlétaire de Schopenhauer sur le devenir de la littérature allemande est d’une redoutable perfection. Ce qu’il écrit semble si parfait, si logique, si simple qu’il ne laisse la place qu’à l’excellence ou au retrait.
Notre époque furieusement moderne sait depuis longtemps qu’il n’existe que deux sortes d’écrivains et deux types de prose, mais notre appareil critique est si affaibli et le copinage une règle si bien établie dans le milieu que nous prenons avec beaucoup de constance du blabla vulgaire pour de la littérature. Nul doute que le cher philosophe serait désespéré de découvrir que la langue française a connu le même sort que sa langue allemande et que désormais nous sommes face au minimalisme dénué de sens ou à la logorrhée tout aussi insensée. Extrait du l’essai Parerga et Paralipomena publié en 1851 ce texte de moins de 100 pages dresse un portrait à la fois brutal et désespéré de l’état de la langue allemande. Pour le grand philosophe allemand dont le travail est désormais reconnu, il est important de rappeler quelques règles et d’en appeler à la raison du lecteur autant qu’à celle de l’écrivain. Ecrire peut être fait par n’importe qui, ce qui fait l’écrivain c’est la réflexion a priori sur son texte et le travail sur le style, un travail d’artisan demandant patience et une abnégation. L’écriture, exercice de l’esprit, peut être aussi la paralysie de l’intellectuel, car l’écriture fige la pensée. La pensée se « pétrifie » sous la plume de l’écrivain. L’écriture arrache la pensée à l’intellectuel pour la livrer au lecteur. Ce moment douloureux doit être donc être accueilli avec respect et sagesse. Schopenhauer poursuit son propos en moquant les imitateurs, les simplificateurs de la langue comme ceux qui jouent la surenchère du détail, abreuvant jusqu’à l’ivresse et le dégout leur lecteur, d’autant que ces amateurs de longues digressions sont souvent aussi les amants zélés de la langue prétendument savante et qui n’est souvent absconse que par manque de compétence sur le sujet traité : la philosophie allemande en prend ici pour son grade. Pour le philosophe critique, il y a un devoir d’excellence aussi bien chez le passeur que chez le récepteur. Il faut bâtir son savoir lentement, préférant l’excellence et n’hésitant jamais à abandonner le trop plein. Si l’histoire de la littérature est désormais un cabinet de curiosités où se trouvent de monstrueux avortons conservés dans le formol, il reste en la capacité de chacun de choisir et de pratiquer l’esprit critique en toutes circonstances. L’ultime note de ses chapitres dédiés à la littérature est amère, l’auteur se plaignant de la manière dont les sociétés traitent leurs artistes et la souffrance dans laquelle la majorité sont tenue une grande partie de leur vie.