Un livre idéal pour se déprendre un peu de ces temps de Noël sucrés jusqu’à l’écœurement où tout le monde « il est beau, il est gentil ». Le désir de solitude et de réflexion n’est jamais aussi intense qu’au cœur de ces moments où la
famille et les amis vous étouffent au nom de leur « amour », ce mot qui décidément est devenu l’apanage de tous les fâcheux. Frédéric Schiffter ne s’embarrasse d’aucune tendresse pour le monde, il nous invite à découvrir son regard et son expérience en compagnie de quelques philosophes élus de son panthéon personnel.
Schiffter, prof de philo dans un lycée depuis quelques 30 ans commence par régler ses comptes avec les partisans de la philosophie comme exercice spirituel du mieux vivre. Nihiliste et pessimiste, la vie est pour lui un long fleuve agité où surgissent de loin en loin des havres d’une paix transitoire. La volonté ne sert à rien, si ce n’est à se donner l’illusion d’un contrôle sur la vie bien illusoire. Convoquant quelques uns des philosophes dont le travail l’accompagne depuis de longues décennies, autour d’un aphorisme, pour parler d’amour, de souffrance, de la charge du travail, du pessimisme au sein du chaos, de la vulgarité de la masse ou du nihilisme comme conscience aigue du tragique.
Discussions avec les philosophes autant que petites leçons de la vie d’un pessimiste sans amour excessif pour ses contemporains, ces courts chapitres sont à la fois des réflexions sur des angles particuliers du travail de ses chers philosophes et des justifications de ses propres choix. En cela l’exercice auquel se livre Shiffter avec sa Philosophie Sentimentale s’inscrive clairement dans l’exercice spirituel, même s’il ne semble guère en aimer l’idée. Même pour valider son nihilisme et son pessimisme, ses choix n’en demeurent pas moins des choix de vie quotidienne. Mieux vivre n’est pas forcément vivre en souriant béatement à la vie.
Avec Nietzsche, Pessoa, Schopenhauer, Ortega y Gasset, Rosset, l’inamovible Montaigne, Chamfort ou l’Ecclésiaste, l’auteur se promène dans ses névroses et dans son nihilisme avec beaucoup de finesse et une véritable grâce. Il ne se contente pas de jeter un peu de venin stérile sur des contemporains qui n’en méritent pas temps, ils interrogent ses compagnons de lecture pour éclairer ses choix de vie et les assumer ainsi pleinement. Il faut vivre car c’est ce que la nature nous ordonne de faire, mais n’accorder à notre existence nulle valeur spécifique, nulle supériorité. Le hasard guide nos pas et nous devons garder en mémoire que la fatalité frappe n’importe où, n’importe quand et avec un délice particulier les âmes rares, comme le rappelle le tragique destin d’Helène Berr. Le seul chapitre qui ne soit pas particulièrement probant est celui sur l’élégance face à la meute des « autres » qui semble oublier un peu vite que c’est dans les boudoirs et sous vêtus de fracs et de robes élégantes que se décident les plus atroces massacres. S’il faut être exigeant et méfiant envers ses contemporains, il faut également éviter la position du fat ou du ridicule qui vont parfois avec l’humeur atrabilaire de quelques poseurs.