Guillaume Métayer – Nietzsche et Voltaire – Flammarion

Rendre hommage à un  auteur par le biais de la pensée d’un autre est un exercice compliqué car l’un prend souvent le pas sur l’autre et qu’on peut rapidement  faire d’un des personnages une simple utilité. Guillaume Métayer double la difficulté en cherchant Voltaire dans l’œuvre de Nietzsche qui ne cite guère le « reclus » de Ferney et dont le portrait rappelé en fin d’ouvrage n’est guère flatteur. Alors exercice impossible ? Tentative désespérée ? Recherche d’une aiguille dans une botte de foin ? Exercice compliqué certes, tentatives parfois un peu extrêmes, mais remarquablement enrichissantes et qui éclairent la pensée d’un auteur allemand souvent mal cité du fait la difficulté et l’âpreté de son œuvre et sa pensée.

Pour savoir si Nietzche a été influencé par Voltaire, rien de plus simple, peut-on penser, il suffit d’aller chercher dans la somme des écrits de l’auteur allemand, on y trouvera des entrées nombreuses et des analyses diverses de l’œuvre du philosophe des Lumières. Malheureusement, si on trouve bien quelques ouvrages ou quelques extraits dans la bibliothèque de Nietzsche et une dédicace de Humain, trop humain, le dernier ouvrage du philosophe allemand, publié en 1878, et qui rappelle que la pensée humaine enfin débarrassée de la métaphysique révèle à la fois sa fragilité mais aussi ses immenses possibilités d’atteindre la plus totale liberté, on ne trouve guère plus dans l’œuvre elle-même, ni dans les échanges épistolaires. Guillaume Métayer va donc interroger les textes eux-mêmes afin d’y trouver les traces de l’influence du philosophe français.

L’esprit le plus corrosif des Lumières, qui fut aussi un habile goupil facilement soumis aux ordres des maîtres du temps, le grand ordonnateur de la mise à mort du christianisme, a-t-il pu imprégner durablement et profondément l’œuvre du radical et brutal ennemi de la médiocrité et du romantisme ? Ils ont en commun de chérir plus que tout « les esprits libres » ceux et celles, enfin surtout ceux, qui forts du savoir, refusent les modes et les ordonnances et cherchent jusqu’au bout à éreinter les consensus. Profondément antidémocrates et méfiants de cette foule qui se transforme au gré des humeurs en arme de destruction, ils ont l’un et l’autre donné aux intellectuels du XXè siècle les armes pour terrasser la bête religieuse et poser la nécessité du savoir. L’ironie et le rire destructeur que Voltaire mania avec un entrain jamais démenti, se retrouve plus acéré encore chez Nietzche et ont terrassé plus d’un esprit trop timoré ou trop fragile. Quant aux affections et aux détestations on retrouve chez Nietzsche un même regard décillé sur Platon et une vrai passion pour Erasme.

Guillaume Métayer, dans cet exercice aussi brillant qu’érudit, analyse dans chaque œuvre du philosophe allemand les échos du rire voltairien. Il permet ainsi d’éclaire la pensée de Nietzsche qui reconnaissons est parfois particulièrement ardue et donne à Voltaire une profondeur qui n’est pas toujours évidente dans l’œuvre d’un Voltaire trop enclin à suivre le sens des pouvoirs. Les deux hommes chérissent l’esprit libre, cette capacité rare à analyser finement sans sombrer dans la mode du temps. Il n’est pas question de chercher la sacro-sainte Vérité, nouvelle déesse des temps médiatiques, comme elle fut la folie des monothéismes, mais la capacité proprement titanesque à penser hors des pressions et des ordres, de penser par soi-même, quitte à choquer et à énerver la majorité moutonnante. Un antidote salutaire à l’omniprésente logorrhée de ceux qui disent tout haut ce que la masse pense tout bas…

Dans les Nouveaux Chemins de la Connaissance

Youssef Courbage, Emmanuel Todd – Le rendez-vous des civilisations – Seuil

Au regard du « printemps arabe » et de son brusque coup de froid en Lybie, Bahreïn, Soudan ou Iran, ce petit essai de démographie appliquée, publié en  2007 prend une dimension particulière. Dimension renforcée par la nouvelle campagne menée en France, au nom de la défense de la laïcité, contre les ténèbres islamistes qui menaceraient les fondements de notre république _ curieusement la méconnaissance totale de la Constitution et les propos racistes de l’establishment, de la volaille et de quelques défenseurs du « je dis tout haut ce que tout le monde dit tout bas » ne jetteraient aucune ombre menaçante sur notre Marianne chérie . Bref un essai qu’il faut lire et relire, faire lire et relire car le démographe Youssef Courbage et l’historien et anthropologue Emmanuel Todd tordent le cou à quelques vérités qu’il serait bon d’appeler francs mensonges. Neuf chapitres pour se nettoyer la cervelle, ça fait du bien et c’est nécessaire.

La question posée par ce livre est simple, l’Islam serait il une menace pour les femmes en les maintenant dans l’infantilisation et la dépendance vis-à-vis des hommes. Islam et modernité sont ils définitivement ennemis ? Pour répondre à cette question complexe, on ne mobilise ni les écrits de quelques imams hystériques, ni les attentats qui ici ou là ont frappé l’occident, mais bien les outils de la réflexion et de l’analyse sur le long terme : la démographie, l’éducation des hommes et des femmes, la mortalité infantile.

En neuf chapitres, les deux auteurs font le tour de l’ensemble des pays musulmans, au Maghreb, au Makrech, en Afrique subsaharienne, en Asie, au Moyen Orient et en Asie Centrale. En s’appuyant sur les données chiffrées de la natalité, de l’éducation des garçons et des filles, de la mortalité, les deus auteurs montrent une évolution rapide et relativement récente dans toutes les régions musulmanes. Ils montrent également et surtout peut être l’extrême variété de l’Islam et de son imprégnation sociétale. Ainsi la troisième religion du livre se développe aussi bien dans des structures matrilinéaires en Asie du Sud Est, sur des structures patrilinéaires endogame en Afrique du Nord, exogame en Asie centrale. Ces spécificités influent souvent beaucoup plus que l’Islam sur les données démographiques.

Les deux intellectuels ne brossent pas un tableau idyllique de la situation des femmes en terre d’Islam, ils se contentent de rappeler que toute révolution, toute évolution sociétale passe par des phases de progrès et des phases régressives qui sont souvent davantage liées à des raidissements sociaux que religieux. Ils nous rappellent utilement que l’ Europe a connu ses phases et que le « choc des civilisations » a décidément tout du concept publicitaire et rien de la réflexion intellectuelle et éthique qui convient pour comprendre une situation aussi complexe que diverse. Si la démographie comme toute science humaine ne détient aucunement la science infuse elle permet une compréhension plus large et surtout la remise en question de quelques « vérités » toutes aussi fumeuses que celles véhiculées par les religieux de tous poils.

Giancarlo de Cataldo – La saison des massacres (traduction Serge Quadruppani) – Points

Si on prend une carte de l’Europe aujourd’hui on constate que l’écrasante majorité des gouvernements sont de droite et que ceux qui son encore à gauche  sont tellement libéraux qu’ils pourraient parfaitement être de droite. Pourquoi dans une époque aussi bouleversée et aussi socialement déprimée, les citoyens votent ils pour des populistes de droite qui leur vendent des larmes, de la sueur et de l’étranger à bouffer au p’tit dej. Le roman de Cataldo qui raconte l’inexorable chute de l’Italie dans le giron du populisme de droite nous offre une réponse : « un pays sûr, un pays ordonné, un pays law & order où quelques élus décidaient pour tous et la masse nageait tranquille dans des fonds protégés, gardée à vue par une armée de flics et de juristes prêts à réprimer le moindre crime ». Lorsque les citoyens abdiquent leur volonté à la conjonction des intérêts de groupes industriels et de la mafia, cela donne 20 ans de berlusconnisme et une mafia grasse et répandue partout.

La saison des massacres est une suite de Romanzo Criminale, le récit des aventures de la bande de la Magliana, qui avait mis Rome en coupe réglée à la fin des années 70, en nouant d’étranges relations avec un groupuscule de droite. Nous sommes au début des années 90, juste après les attentats contre les juges anti mafia, Falcone et Borsalino. Les juges de Milan décident de passer à l’offensive et de frapper la mafia au cœur de ses relations tortueuses et très fructueuses avec le milieu d’affaire italien. Ce que personne ne sait, à ce moment là, c’est que les liaisons sont encore plus tordues et encore plus fructueuses que ne l’imaginent les juges du pôle « Mani pulite ».

Les attentats ont provoqués un tollé dans l’opinion italienne qui est alors toute prête à donner le pouvoir aux communistes et à la gauche lors des élections. La mafia et l’aile droite liée à Gladio et aux opérations de déstabilisation de l’Etat italien depuis la fin de la guerre voit ce basculement avec horreur. Il leur faut donc revenir à leur vieille alliance, celle qui dans les années 40 promettait la Sicile aux mafieux américains. D’abord il faut faire cesser les attentats, une trêve est donc conclue. Ensuite il faut empêcher à tout prix les juges de Milan de découvrir les liens incestueux entre le capitalisme italien et la mafia, liens qui consistent à siphonner les avoirs des grands groupes vers les caisses mafieuses en échange de « protection », c’est l’époque des contrats mirobolants pour moderniser le sud, qui se termineront dans un cimetière de béton et de tôle rouillée. Enfin, il faut évincer la gauche et créer une nouvelle droite, assise sur le populisme, le contrôle des médias, l’affairisme et la destruction des outils culturels par l’afflux d’une sous culture du divertissement grossier et veule.

Avec un art consommé, l’ancien juge Giancarlo de Cataldo nous montre comment l’Italie va se vautrer aux pieds d’une créature inepte née de la barbarie affairiste et mafieuse : le cavaliere. Il montre comment la gauche va échouer à s’unir pour combattre son nouvel ennemi et surtout il montre la tragédie d’une nation brisée de l’intérieur par une mafia toujours plus puissante, toujours plus intouchable. Les quelques arrestations spectaculaires ne sont que poudre aux yeux pour cacher le formidablement déploiement de la culture mafieuse dans toute l’Italie, puis progressivement dans toute l’Europe. Aujourd’hui, nous constatons l’étendue de ce cancer, et sans doute aussi l’impossibilité de sauver le patient sans le tuer. Les liens entre les groupes industriels et financiers et les mafias devenues internationales est patent, et nos politiques ressemblent chaque jour davantage à la monstrueuse figure berlusconienne. Une farce…une tragédie…

Arnaldur Indridason – La rivière noire (traduction Eric Boury) – Métailié Noire

Un nouveau polar venu du froid et un nouvau coup de chaud dans ces derniers frimats hivernaux. Arnaldur Indridason envoie son cher Erlendur en vacances  on ne sait où et c’est son adjointe Elinborg qui se se voit confier l’enquête sur le meurtre d’un homme, retrouvé égorgé dans son appartement vêtu d’un tee shirt pour femme. L’homme ne semble pas s’être débattu et son appartement ne présente aucune trace d’effraction. Rapidement, l’enquête révèle que la victime n’était peu être pas un gentil garçon, mais bien un violeur au rohypnol, cette drogue idéale pour tous les petits mâles sans conscience. Elinborg et ses collègues se mettent donc en quête de celle qui de victime est peut être devenue justicière avec pour tout indice, un châle de cashmere dégageant une odeur très prononcée de tandoori.

Quand on trouve un flacon de rohypnol dans les poches d’un mort, retrouvé égorgé dans son salon, on imagine immédiatement que l’homme est sorti chercher une proie et qu’il est tombé sur une femme qui n’a pas apprécié d’être droguée et violée alors qu’elle gisait insconsciente sur le lit. Tout naturellement les enquêteurs recherchent dont la première victime. Les témoignages des voisins n’étant guère probants, Elinborg se met donc à chercher dans le passé du mort. Un passé de petit provincial, mignon et gouailleur, qui ne rêvait que de quitter son petit village pour gagner la capitale et de là, quitter l’île pour la continent américain.

Elle ne découvre pas grand-chose, si ce n’est que d’autres jeunes drames ont eu lieu, avec le suicide d’une toute jeune fille et la disparition d’une adolescente. Rien qui lie ces affaires au mort, mais Elinborg sent que c’est là que réside une partie de la solution de son affaire. L’enquête se poursuit pas à pas, de petites surprises en voies sans issue, un travail de fourmi pour retrouver la mystérieuse propriétaire du châle et comprendre qui fournissait le mort en drogue du viol.

A la différence du commissaire Erlendur, la vie de Elinborg semble parfaitement rangée. Un mari, quatre enfants, dont un qui est le neveu de son mari, adopté après le décès de la sœur de ce dernier et une benjamine surdouée. Son mari, garagiste est adorable, quant à ses enfants, ils sont ce que sont tous les ado du monde, autocentrés, autistes et désagréables au possible, surtout son aîné, Valthor qui lui reproche le départ du neveu de son mari, parti en Suède rejoindre son père naturel, et son refus de comprendre que la mode est désormais à l’extime le plus débridé. C’est dans la pratique de la cuisine que la jeune femme trouve un dérivatif à un quotidien parfois un peu trop lourd.

Ce qui est fascinant avec ces polars nordiques, c’est à la fois la précision de la description des personnalités et le peu de cas que l’auteur fait des détails physiques des personnages : ici les inspecteurs ne sont pas des hommes plein de mytère et les inspectrices des bombes avec la longue chevelure qui tombe au creux de leur accorte chute de rein. L’histoire est prenante parce que l’intime surgit où on ne l’attend pas et surtout il n’y a pas d’effets de manche, sorti tout droit de la pratique trop assidu des Experts Miami, New York ou Las Vegas. L’intrigue tient le lecteur en haleine d’un bout à l’autre et on ne peut reposer le livre que passée la dernière page, qui n’est que la fin du chapitre… la suite est attendue avec impatience.

Anna Enquist – Contrepoint (traduction de Isabelle Rosselin) – Actes Sud

Je ne sais pas pourquoi, à chaque fois que je lis les romans d’Anna Enquist, je pense à l’auteure américaine Siri Hustvedt. Je les imagine assez semblables,   douces et fines, brillantes et délicates, chaleureuses et discrètes. Avec Contrepoint, ce sentiment ne m’a pas quitté, je ne cessai de penser au dernier récit de Hustvedt – que je n’ai d’ailleurs pas lu – La femme qui tremble. Comme si le récit d’Anna Enquist faisait écho à celui de l’américaine. Etonnant, il faudra vraiment que je lise l’autre pour apréhender cette impression. Pour accompagner ma lecture, j’ai choisi volontairement de ne pas me jeter dans l’écoute des Variations Goldberg par Gould, j’ai choisi Les Harmonies Poétiques de Liszt. Ne me demandez pas pourquoi, c’était une évidence tout simplement.

Anna Enquist construit son récit dans le format des variations de Bach. Dans chaque chapitre une femme, Le femme, qui n’est identifiée que par son sexe et sa fonction de mère ici ou là, travaille péniblement sur l’interprétation d’une œuvre qui se laisse posséder par chacun de ses grands interprètes à leur convenance. Elle travaill pour reconquérir sa mémoire passée, pour reconstruire le miroir brisé de sa vie. Les variations lui donne l’occasion de se souvenir de ses enfants, de son mariage, de sa relation privilégiée avec sa première née. Son travail acharnée pour décrypter au plus près l’œuvre du grand compositeur allemand lui permet de retisser la trame de ses souvenirs les plus anodins et les plus chers.

Chaque chapitre alterne ainsi le travail sur l’œuvre et les souvenirs gais le plus souvent, l’apprentissage du métier de mère, ce rôle de chef d’orchestre du quotidien permettant de faciliter l’épanouissement de chacun dans le giron familial. La femme et la fille s’entendent à merveille et leur complicité malgré les écueils de l’adolescence et de l’entrée dans la vie d’adulte perdurent, chacune trouvant dans l’autre l’écho de sa propre respiration. Anna Enquist décrit magistralement cette relation et ce que la rupture brutale de ce lien a pu avoir de profondément destructeur dans la vie de la femme.

La musique de Bach, ces variations Goldberg qui allient élégance et technique retorse, deviennent alors, plus que n’importe quelle autre musique, le moyen de la résilience, la canon devenant le symbole de cette vie à deux brisée par une accident absurde, comme tous les accidents. Retrouver le rythme des voies intérieures et celui des souvenirs, leur rendre l’harmonie et la douceur pour ne pas oublier que si la douleur ne disparait jamais, la mémoire permet de continuer le voyage, vaille que vaille, pour ceux qui restent et qui eux aussi doivent retrouver l’harmonie…

Sur Arte – GLADIO

On se souvient il y a quelques années du vif débat qui a opposé en France quelques intellectuels et les autorités locales autour de la nécessité d’extrader un “ancien terroriste” reconverti dans l’écriture. Cesare Battisti fut la victime expiatoire d’un retournement de la politique française qui avait jusque là protégé ceux et celles qui avaient renoncé à la lutte armée en Italie.

Les médias italiens et quelques intellectuels français avaient dénoncé cette protection au nom du devoir de justice et du respect de la mémoire des victimes de la “terreur rouge” en Italie et en Allemagne. Ce qui serait sans doute juste, si ces mêmes médias et ces mêmes intellectuels avaient exigé avec autant de force et de vigoureuse indignation, la justice pour les victimes de Bologne et de Milan, morts dans de mystérieux attentats commis par un groupe qu’il allait falloir attendre le début des années 90 et la célérité d’un magistrat italien, pour identifier. GLADIO

GLADIO, un ensemble de groupuscules armés par la CIA, pour protéger l’Occident du péril rouge, dès la fin de la seconde guerre mondiale. GLADIO, des fascistes aux ordres d’anciens officiers de la Werhmarcht et de la SS, recrutés par les américains pour leur ‘connaissance’ de l’ogre russe. Entrainés et armés sous couvert de contre espionnage par ceux-là même qui étaient supposé garantir la lutte contre la barbarie nazie. L’alliance semble contre nature, l’est-elle vraiment?

Au regard de l’histoire américaine de l’immédiat après guerre, la chasse aux sorcières, les assassinats de chefs d’Etat ou de gouvernement, les attentats menés en territoire ami et ennemi, la seule conclusion c’est que malheuresement cette liaison était totalement assumée. Aujourd’hui, on chasse encore les gauchistes en Italie, les membres des brigades rouges et on maintient en détention des hommes et des femmes à la santé précaire pour bien montrer qu’on n’est pas tendre avec les terroristes. Et pendant ce temps, les commanditaires et les executants des actes terroristes les plus meurtriers de l’après guerre sur le sol européens sont protégés et sans doute bien placés dans les échiquiers politiques et militaires.

Le fléau de la justice penche … à droite…

Sur le site d’Arte

Ron Leshem – Niloufar – Seuil

J’ai entendu parler de ce livre et écouté son auteur sur France Culture un midi. Le charme a opéré immédiatement et j’ai voulu découvrir ce roman d’un quotidien iranien écrit par un écrivain israélien. Comprendre comment un jeune homme vivant à peu près librement dans un Etat en guerre avec certains de ses voisins et menacé de destruction par l’actuel président israélien, pouvait vouloir faire parler ses « ennemis ». Les américains et les russes se sont longtemps amusés à ce genre de chose mais leurs histoires étaient stériles parce que motivées par la seule propagande. Ron Leshem réussit, avec ce roman somptueux à nous faire vivre quelques mois de la vie d’êtres humains dans leur grâce fragile. L’Iran, comme le connaissent ceux qui lisent les écrivains iraniens et acceptent qu’une société soit beaucoup plus complexe que ses politiciens. Niloufar est un roman d’amour et une déclaration d’amitié délicate et rare.

Kami quitte sa province pour intégrer l’université de Téhéran. Il devait partir avec son cher ami, Amir, mais ce dernier  après de longues tergiversations, décide de prendre la voie des mollahs et de la loi islamique. Malgré son incompréhension, Kami lui garde son amitié intacte. Il ne peut intégrer seul l’université, sa mère l’envoie donc chez une tante excentrique, une ancienne beauté du cinéma iranien de temps du Chah, Zahra, qui vit recluse dans un appartement du centre ville, en compagnie de son chat Hamad. Curieux de tout et de tous, Kami découvre les habitants de cet immeuble où il passera des mois magiques : une vieille femme au mystérieux passé, madame Safoureh, dont le passé s’avère plus dramatique encore que ses souvenirs, le jeune Babak, homosexuel fasciné par l’uniforme et qui disparaîtra mystérieusement sans laisser aucune trace. Tous les quatre s’apprennent et s’apprécient dans l’univers feutré et étrange de l’appartement de la tante Zahra, Kami apportant un souffle de liberté dans ces vies un peu étriquées.

Une rencontre va bouleverser le destin de Kami, sur les bancs de l’université, il est dragué par la jolie Niloufar Khalidian. Fille d’un député et pilote de course. La jeune femme est libérée et ne fait nul mystère de ses goûts et de ses expériences. Elle tombe amoureuse de Kami. Leur amour est réciproque. Ce printemps de sens va pousser les deux jeunes gens dans un délicieux oubli de l’ambiance lourde et de la folie qui peut surgir à tout moment dans les rues de Téhéran. Car si le gouvernement ferme les yeux sur les débordements d’une jeunesse qui se perd dans les paradis artificiels pour oublier les affres d’un régime ubuesque, c’est tout autant par crainte d’une brusque poussée révolutionnaire au cœur d’une très, très nombreuse jeunesse, que par volonté de la voir se croire libre au temps en ses vertes années pour rentrer dans le rang, la trentaine venue.  Il y a d’abord la mystérieuse disparition de Babak, les homosexuels disparaissent vite et sans laisser de trace dans la République iranienne, puis celle de la belle Niloufar, coupable d’avoir poussé un cran trop loin sa rébellion contre la situation des femmes. La vie de Kami et de ses amis bascule dans le cauchemar d’un régime policier où la folie tient lieu de raison d’Etat.

On pouvait craindre un récit à thèse, l’injonction d’un israélien à ses « frères » perses. Mais Ron Leshem échappe complètement à cet écueil, car, comme il l’écrit en postface la jeunesse perse et la jeunesse israélienne ont beaucoup plus de points communs que de divergences et que la prise en compte de cette réalité permettrait sans doute aux deux peuples de vivre plus sereinement. Loin des clichés, il peint une jeunesse qui finalement pourrait être celle de bien des villes israéliennes et les religieux hystériques iranien ne sont pas particulièrement plus barbares que ceux de Jérusalem, des territoires occupés ou des métropoles américaines. Il nous rappelle également que la liberté illusoire cache souvent les chaines les plus lourdes, celles de l’inertie et du dégoût de soi. On écrit pour vivre des vies qu’on ne pourrait jamais vivre écrit encore Ron Leshem, ce roman est un hommage à l’imagination et sa puissance qui brise les oeillères. Un grand, très grand roman.

Nous pouvons changer le monde…

Ce soir, sur Arte, une révélation! Les consmmateurs peuvent imposer aux législateurs de proposer des lois pour améliorer les conditions de vie des animaux destinés à la grande consommation. Ces consommateurs sont même prêts à payer plus cher pour consommer des produits issus d’un industrie enfin responsable. Mais si je vous jure que ça peut arriver. … En  Autriche!

Nous avons donc le pouvoir de faire changer les choses. Etonnant non?

Pendant ce temps, les chroniqueurs des émissions grand public de la télé privée française continuent à véhiculer la bonne propagande de l’industrie agro insdustrielle et des industries chimiques: le bio ne peut assurer la survie alimentaire des milliards d’humains qui peuplent notre petite planète. Il faut donc parier sur les OGM et sur les élevages en batteries.

Mais bon sang, mais c’est bien sûr, les OGM qui stérilisent les plantes et l’élevage en batterie consommateur d’espace et d’eau, pollueur majeur, ne parlons pas des espaces toujours plus grands dédiés à produire du fourrage pour ces animaux. Toujours plus d’espace, toujours plus d’eau pour des bêtes malades d’une nouvelle peste. Mais ce choix nous permettra de mettre dans chaque assiette, à chaque repas une viande de qualité plus que médiocre, bourré d’antibiotique et plonger dans l’eau de javel pour éviter la prolifération des germes et bactéries. Le rêve…

On reproche aux associations écolo de cultiver la peur et de plonger le citoyen dans une inquiétude permanente. Mais quels parents, quel homme, quelle femme peut accepter de ne pas savoir si ce qu’il mange n’est pas toxique? Au nom de ce même principe nous avons accepté les usines SEVESO aux portes de nos villes et quand ces usines flambent ou explosent nous déplorons les morts mais “nous ne nous en faisons pas” car vivre c’est prendre le risque de  mourir! Parfait, dans ce cas allez en forêt ramasser des amanites phalloides que vous servirez en omelettes à votre progéniture, enduisez votre viande d’huile de moteur et trempez votre steack de thon dans le cyanure. Après tout, quelle différence avec le viande baignée dans les déjections et les bactéries…

Le site de L214