"quelqu’un qui entreprend de parler de la bêtise court aujourd’hui le risque de subir quelque avanie"
Ce court texte prononcé en 1937, est le à la fois le résultat d’une longue réflexion qui prenait naissance dans l’Homme sans qualité, publié à partir de 1930, et d’une fascination de Musil pour la bêtise, ses multiples visages et intrications profondes dans la vie des hommes et des femmes. Et l’écrivain autrichien a pu contempler dans toute sa gloire le formidable élan de bêtise qui jette l’Europe dans un de ses moments les plus sombres. Il a été victime du nazisme et a pu voir les hordes bestiales du IIIè Reich déferler sur l’Allemagne, pourtant réputée pour sa grande culture et sur l’Autriche. Il fallait sans doute beaucoup de courage pour prononcer une telle conférence en 1937 à Vienne et c’est peut être ce climat particulier qui rend finalement le propos un peu trop pompeux, presque pédant, altérant ainsi la charge de l’exercice.
Définir la bêtise c’est sans doute définir la seule chose qui soit spécifiquement humaine. Comme l’humain, la bêtise est multiforme, extrêmement mobile et démontre une formidable capacité d’adaptation. Elle est de tous les temps, de tous les groupes sociaux, de l’un ou l’autre sexe et de tous âges. C’est pour cela qu’aucune définition ne peut pleinement rendre la « vérité » de la bêtise. Comme le fait remarquer Musil, la bêtise comme le beau est affaire de jugement et non de réalité intrinsèque.
Ceci dit, l’auteur définit les types de bêtises classiques : la bêtise stupide et la bêtise intelligente. Les deux étant aussi dangereuses l’une que l’autre mais à des degrés et dans des conditions diverses. La bêtise peut être un moment d’égarement, de fatigue ou une pratique quotidienne, une habitude, presque un « don naturel ». Contre la tentation de la bêtise une seule attitude : la modestie. Ici, finalement il rejoint la tradition grecque, faisant de la bêtise une forme de prétention, d’orgueil démesuré. Ne pas s’ériger en juge permet souvent d’éviter de sombrer dans une forme ou une autre de bêtise, celle issue de la stupidité et celle issue d’une intelligence corrompue.
Le texte est pertinent, intelligent, mais son côté didactique lui ôte ce qui l’aurait rendu imparable, l’humour. C’est là que le choix de l’aphorisme qui semble avoir été sa première approche, aurait peut être été plus efficace. On le voit avec un sujet voisin traité par le philosophe et historien Lucien Jerphagnon, il y a peu avec une délicieuse anthologie de la sottise. Car la bêtise, comme la sottise ne résiste pas à l’humour. Mais la situation dans laquelle se trouvait Musil en 37 lui avait sans doute déjà ôté toute envie de rire.
