Laszlo F.Foldenyi – Mélancolie – essai sur l’âme occidentale – (trad. Natalia Huzsvai & Ch.Zaremba) – Actes Sud

Ecrit en 1984, cet essai nous promène dans la longue quête solitaire de soi et la découverte de son irréductibilité face à l’autre. On sent dans cet ouvrage passionnant et très didactique, le goût de Laszlo Foldenyi pour ce XIXè siècle où l’âme allemande et l’âme russe se sont abîmées dans les  affres de l’auto contemplation à un niveau sans doute jamais atteint et avec les effets pervers qu’on connait. Cette mélancolie philosophique est passionnante à observer mais semble si loin des préoccupations de l’homme du XXIè siècle,  incapable désormais de la moindre introspection, mais fasciné par l’image qu’il crée chaque jour pour la “partager” ensuite avec le “monde entier” par le biais de réseau sociaux, symbole d’une liberté qui a de plus en plus le goût de chaînes parfaitement tolérées. Mélancolie est à cet égard un cruel miroir de nos nouvelles vanités.

Qu’on la considère comme une épreuve philosophique, comme une maladie mentale agissant autant sur le corps que sur l’esprit ou comme une simple réponse à l’humeur définie par le mouvement des planètes, la mélancolie a accompagné ceux qui semblent incapable de trouver une place fixe dans le monde, de s’habituer à l’idée de naître, vivre et mourir? N’être qu’un peu de chaire périssable qui ne laissera aucune trace.

Ce qui est passionnant dans cet essai c’est le lien que fait l’essayiste entre le langage, ses limites, le silence qu’imposent ces limites et la mélancolie qui en découle. L’incapacité à dire jusqu’au bout, qui permettrait peut être de ne pas être complètement au silence définitif posé avec la pierre tombale. La mélancolie serait ainsi la compagne de ceux et celles qui ont compris la faillite d’être et qui ne parviennent pas à vivre bien avec cette faillite.

Des grecs qui considéraient que la mélancolie était la compagne de tous les créateurs aux premiers théoriciens de la bile noire comme symbole d’une maladie à traiter, en passant par ces hommes pour qui le caractère se définit dans les astres, des ancêtres de la maladie mentale inscrite dans les gênes qui fait florès depuis quelques années (et dont ne parle pas l’auteur), le mélancolique traverse les âges et d’adapte à son temps. Cet être dont les prosaiques pourraient dire simplement qu’il pense trop, regarde son temps avec intensité et ne parvient pas à y trouver une vérité ou une réalité qui l’arrache à son profond sentiment d’incomplétude.

Au-delà de sa tristesse sans issue, la société lui reproche son enferment sur lui-même, son refus de prendre part à la grande mascarade de la vie humaine et de rappeler chaque jour la vanité de toutes choses. Ce mélancolique amoureux désespéré, amant passionnel d’une éternité dont il sait qu’elle n’est qu’un mirage est à la fois le plus malheureux des êtres mais aussi celui qui rappelle sans cesse que le plus grand génie de l’humanité c’est leur volonté forcenée de créer et d’avancer malgré la certitude absolue de la finitude tragique de la vie humaine.

Un essai passionnant en hommage à Cioran qui se referme par un texte écrit en 1994 et qui sonne comme le désespoir d’un homme qui a vu les murs tomber et compris que la quête éperdue de la liberté a fini par d’abîmer dans l’image de la “parade de l’homme  croit infiniment libre”. Un texte qui prend en ces temps étranges de révolutions et d’indignation un écho étrange. On trouve dans ce dernier textes des échos de l’oeuvre de Thomas Bernhardt. N’y aurait-il pas une urgence à redécouvrir en soi une certaine part de mélancolie? Un désir d’être en soi pour revenir au monde, au lieu d’être au monde en n’étant plus que l’ombre plate d’un soi vide? Le livre de Laszlo Foldenyi nous en offre l’opportunité.

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Florent Brayard – Auschwitz, enquête sur un complot nazi – Seuil

Contrairement à certaines idées tenaces, la Shoah n’est pas un sujet figé dans la marbre. Pour les historiens poursuivre inlassablement leur travail sur ce qui s’est passé en Allemagne et dans les territoires soumis à la domination nazie entre 1941 et 1945 ne relève pas d’une curiosité  malsaine ou d’un relativisme forcené, mais bien d’un désir de comprendre, afin de ne plus laisser la place à l’approximation qui est la meilleure amie des extrémistes et des négationnistes. Aussi terrible ou insolite ou ridicule que cela puisse sembler au regard du nombre de victimes, il n’est pas absurde de vouloir comprendre comment la solution finale de la question juive a été mise en pratique, qui savait,  à quel moment les informations ont été transmises, comment et à qui. Le travail minutieux et particulièrement bien mené de Florent Brayard permet de plonger dans ce qui fut la réalité des hommes qui ont lancé cette machine d’exermination.

Dans son avant-propos, l’historien rappelle quelquechose qui semble aller de soi, être historien de Shoah relève d’un engagement terrible qui laisse de durables traces dans le coeur et l’esprit de l’historien. On ne peut pas plonger chaque jour dans les abimes les plus profondes de la folie humaine. Et honnêtement en lisant cet essai, en regardant au plus près le fonctionnement “administratif” de la solution finale de la question juive, on ne peut douter de la folie furieuse qui anime ces hommes. Ce qui leur apparait comme étant parfaitement rationnel, scientifique, politiquement et historiquement fondé apparait au commun des mortels comme de la folie pure, la plus parfaite preuve d’un fonctionnement totalement défectueux de l’esprit humain. Une déliquescence morale absolue à laquelle on soumet le “meilleur” du sens de l’organisation.

Partant du cas Goebbels, livré par son journal intime, Brayard démontre que le secret dont on pensait qu’il était partagé par l’ensemble de l’appareil nazi, a sans doute été dans un premier temps totalement cadenassé entre Hitler, Heidrich et Himmler. La solution finale de la question juive n’est pas un projet sorti d’un dossier parfaitement finalisé, c’est d’abord, aussi atroce que cela puisse paraitre, un “work in progress”, une idée vague, une obsession folle, qui va se construire au fur et à mesure de la guerre. Si Hitler annonce clairement son “projet” dans Mein Kampf puis dans ses discours hystériques, la mise en place physique de la solution finale ne se fait que par ajout successif au regard des évènements.

On sait que dans un premier temps il fut envisager de déplacer les juifs hors d’Europe. Cette solution ayant “échouée”, la solution finale de la question juive pris d’autres chemins, ceux d’une sorte d’adaptation en temps réel. La réussite de l’invation de la Pologne offrit un premier lieu “d’expérimentation”. Les juifs polonais furent exterminés en tant qu’ennemis du Reich, en tant que communistes. C’est ainsi qu’on présentait leur massacre. Si on expliquait la mise à mort des hommes, des femmes et des adolescents, on évitait soigneusement de révéler la mise à mort des enfants. L’invasion dans un premier temps réussie de l’Union Soviétique, permit de poursuivre le massacre et de reduire à moins de 10% la population juive d’Europe de l’Est. Le Yiddishland fut éradiqué.Lorsque ce premier “travail” fut effectué, Hitler et son premier cercle purent organiser la déportation et l’extermination des juifs allemands et des territoires tombés sous leur joug. Les centres d’extermination avaient démontré leur terrible efficacité.

L’hypothèse remarquablement étayée de Brayard c’est que pour pouvoir mener cette folie à son terme, il fallait limiter au maximum le cercle des “connaissants”, puis petit à petit, lorsque la solution finale est quasiment achevée, on peut enfin élargir le cercle et démontrer la validité et l’efficacité du projet. Certains argueront qu’il s’agit de dédouanner le peuple allemand ou certaines élites, qu’un tel secret était impossible à tenir, mais finalement, il suffit bien souvent pour conserver un  secret de ne donner que des bribes d’informations aux uns et autres. Le langage utilisé également permet de limiter l’impact de la réalité sur le terrain sans avoir à affronter des résistances telles que les nazis en avaient vu s’élever lorsqu’avait été révélée la mise à mort systématique des malades mentaux et des malades en phase terminale.

Oui tout cela peut sembler puéril, vain peut être, tant l’horreur mise en place reste sans égal et impossible à comprendre – ce délire rationnaliste, cette novlangue administrative ne parvient jamais à cacher la pure folie, la barbarie hystérique de ce  groupe d’hommes. – mais le sujet est aujourd’hui un sujet historique et la plus grande précision devient maintenant la meilleure arme contre toutes les formes de négationnisme. Reprendre la chronologie ne change pas la face de la guerre, elle permet juste de comprendre un peu mieux le fonctionnement d’un appareil d’état dont la priorité absolue semble être l’éradication des juifs, par tous les moyens.

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Alain Mabanckou – Le sanglot de l’homme noir – Fayard

J’aime beaucoup cet écrivain. Il faut reconnaitre qu’il est très séduisant :-) , mais aussi plein d’esprit, drôle, ironique sans méchanceté, brillant et excellent écrivain. Bref je viens de brosser le portrait de l’homme idéal. Ses livres nous parlent certes de l’homme noir, de lui, des autres, de  la  double culture, de cette double culture en France, aux Etats Unis, au Congo et ailleurs. Bref, il nous parle finalement d’une situation d’une grande complexité et de l’art difficile parfois de rester humain face à une multitude de gens qui semblent avoir simplement oublier que nous partageons la même petite planète, le même patrimoine génétique et que nous pouvons parfois nous sentir infiniment plus proche d’une personne d’une culture ou couleur différente que de bien de nos congénères caucasiens…

Ce court essai d’Alain Mabanckou n’est pas seulement un rappel que l’homme noir est une fabrication aussi légendaire que l’homme blanc, c’est également un rappel que nous cotoyons jour après jour des personnes qui quelle que soit la couleur de leur peau partagent une solide bêtise. Que ce soit ce français de Californie incapable de faire une phrase en français sans y glisser un barbarisme, mais insistant pour connaître l’origine de notre écrivain, ou ce noir américain rendu furieux par un passé qui ne passe pas et dans lequel les ancêtre d’Alain Mabanckou était forcément complices des blancs qui avaient mis ses propres ancêtres en esclavage, dressé en cela par l’Histoire version “Racines”, on suit Mabanckou dans son triste constat d’une Histoire mal apprise, mal comprise et désormais soumise à des a priori politique et raciaux sans grand intérêt autre que ceux des pyromanes du moment.

Ce qui est passionnant dans le travail de Mabanckou c’est qu’il comprend les difficultés rencontrées par les hommes et les femmes noirs ou métis, qu’il sait combien les blancs de toutes les nuances sont aptes à saisir les moindres occasions pour se poser en “civilisateurs”, mais surtout il sait que face à la médiocrité des seconds, la colère et la haine ne sont pas des réponses, seuls la connaissance, la maîtrise du passé et non la création d’un passé légendaire, pourront soulager la colère laissée en germe dans le coeur de tant et de femmes humilés aujourd’hui encore par la médiocrité de petits blancs imbéciles et incultes. On pourra lui rétorquer que malheureusement ce n’est pas, loin s’en faut, toujours suffisant, mais c’est toujours mieux que la copie conforme de la médiocrité des blancs. Et puis s’il y a bien une chose qui est également partagé par l’ensemble de l’espèce humaine, toute culture ou civilisation confondues, c’est bien l’aptitude à créer des boucs-émissaires…..

http://www.dailymotion.com/video/xnlxik_alain-mabanckou-mon-livre-n-est-pas-contre-les-noirs_creation