Archives Mensuelles: mai 2012
Joyce Carol Oates – Les mystères de Winterthurn (trad. Anne Rabinovitch) – Stock
Joyce Carol Oates au sommet de son art dans ce genre très particulier du "roman gothique". La maîtrise par l’auteur de son intrigue, de ses personnages, de
l’ambiance lourde qui ne permet aucune réception et surtout cette si particulière, si pertinente, si effrayante peinture des relations entre hommes et femmes font de ce roman palpitant un pur moment de plaisir pour le lecteur.
Trois enquêtes, de multiples meurtres sordides, une communauté pour le moins étrange et verolée, et en permanence la certitude que le lecteur ne parviendra la dernière page tournée, à aucune vérité. Des idées, des hypothèses, des craintes, mais aucune certitude. Joyce Carol Oates respecte tous les codes du genre: un manoir sombre, une famille hantée par de mystérieux spectres, des relations familiales particulièrement nauséabondes et une communauté persuadée que la richesse et la fortune valent vertus. Mais contrairement aux romans gothiques du XIXè, les femmes ici prennent une place à part entière, elles sont vénéneuses et dangereuses, tandis que le héros, le séduisant Xavier, traître à sa classe et enquêteur sans concession, semble s’incarner de plus en plus dans les personnages d’Edgar Allan Poe.
Les lieux participent au malaise ambiant, Oates prennant un plaisir manifeste à nous plonger encore et encore dans les ombres, les sombres futaies et les marais mortels. Ses personnages se meuvent dans ces écrins effrayants avec la grâce mystérieuse des spectres, tandis que les secrets ne sont jamais totalement révélés. On a beau lire et relire ces pages, le ténèbres du doute finissent toujours par dérober à notre vue les rares éclats de vérité. Grandiose en tous points.
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Dulle Griet – Petits meurtres chez ces gens-là – Presses de la Cité
Un polar qui aurait pu être honnête sans le désir forcené de l’auteur de nous faire part de ses grandes théories sur l’état du monde en particulier, de la Belgique en particulier. Certains devraient tout de même comprendre que le bon sens près de chez vous même chez ces gens là est absolument imbuvable. 
En dehors de ce petit énervement, le polar lui même n’est ni bon ni mauvais, on comprend assez vite qui se cache derrière les meurtres en série et on ne parvient qu’assez difficilement à s’attacher aux différents personnages. La superficialité du traitement des personnages et des situations rend l’intrigue peu crédible. Ce qui arrive souvent quand on confond vitesse et précipitation. Objectivement l’histoire de la pute bulgare et de son gentil mac est cousue de fil blanc, comme cette histoire de fliquette venue chercher auprès de son glorieux aîné déchu de l’aide pour découvrir le meurtrier qui ensanglante les rues de Bruxelles. Quant au portrait du député du parti nationaliste flamand transformé en gentil garçon qui se contente de dire ce que tout le monde sait, honnêtement après des mois de campagne FUMPN, ça gonfle très, mais alors très vite.
Bref un polar qui se lit sur la plage, parce que même en surveillant la mer d’un oeil on parvient à suivre l’enquête sans difficulté.
Fin de partie pour Robin Gibb…
Sylviane Agacinski – Femmes entre sexe et genre – Seuil
J’ai apprécié l’essai de Sylviane Agacinski tant pour son excellente tenue argumentative que pour les possibilités de discussions qu’il ouvre. Pas toujours d’accord avec elle sur la question de la filiation où je trouve son opinion trop réifiée dans un postulat naturaliste pas toujours probant, je trouve que
dans cette charge très assumée contre les théories développées par l’américaine Judith Butler, elle parvient à mêler la dimension naturaliste de l’homme, nous sommes des mammifères et des primates, évolués certes, supérieurs c’est moins sûr à une dimension culturelle, constituée par notre confrontation au langage et à notre permante réflexion sur nous même, avec tous les excès que cela peut avoir, comme le rappelle la philosophe avec les travaux d’Heidegger ou Sartre et Beauvoir.
Dans la dimension naturaliste, il y a la reproduction, elle est sexuée, chez tous les mammifères et demande un mâle et une femelle non seulement pour la pro-création, mais également la constitution d’un groupe plus ou moins large d’individus des deux sexes pour protéger et élever les petits et permettre ainsi la perpétuation de l’espèce. Que quelques primates humains décident par divers choix et diverses histoires particulières de ne pas se reproduire, cela reste suffisamment marginal pour qu’on cesse de vouloir nous proposer ce modèle, comme autre chose qu’une exception (parfaitement acceptable voire même assez remarquablement intelligente, mais ça c’est autre chose). Il n’en reste pas moins que la majorité de nos contemporains se réjouissent de leurs petits échanges de fluides corporels et que de temps en temps ils se réjouissent de l’idée d’enfanter leurs rejetons. Le culte de la technicité qui permettrait de libérer la femme de son côté femelle tient plus d’une féroce négation de notre animalité, négation aussi dogmatique que ridicule, que d’une volonté de libérer les femmes de la domination masculine qui s’opère dans bien d’autres domaines: prostitution, pornographie et plus généralement dans la relation entre hommes dominants et femmes dominés. Libérons économiquement les femmes, libérons leurs ventres du contrôle de l’Etat et après on laissera les technophiles réver au temps où l’homme sera un robot aussi sot que sa télé ou sa tablette tactile.
Passée la question de la reproduction humaine, la philosophe revient longuement sur la théorie du genre, les questions et les limites que cette nouvelle théorie venue des Amériques et qui a pris le pas sur les études féministes. Elle rappelle ainsi l’un des fondements de la posture queer qui veut que le sexe et la sexualité sont des constructions personnelles qui rencontrent ou affrontent les normes sociales dominantes. Pour Judith Butler, une femme qui aime une femme, n’est finalement plus une femme. il y aurait ainsi autant de sexes que de sexualité. Si dans un premier temps, le propos de Judith Butler a pu être séduisant notamment dans sa dimension militante du respect de la liberté sexuelle de chaque individu, il est devenu un dogme artificiel, antinaturaliste (comme peuvent l’être les propos d’Elisabeth Badinter), qui érige en règle ce qui relève de l’exception. Il est évident que la sexualité normative telle qu’elle est envisagée et présentée trop souvent dans nos sociétés occidentales, malgré tout assez libres, pose un problème pour ceux et celles qui ne parviennent pas à se reconnaître dans ces règles. Mais pourquoi vouloir à toutes forces créer de nouvelles normes, pourquoi ne pas accepter ce qui semble une évidence et militer pour une reconnaissance d’une bisexualité naturelle qui peut ou non choisir de se fixer sur un ou l’autre sexe et évoluer tout au long d’une vie. L’idée qu’une femme aimant une autre femme cesserait d’être une femme car elle ne se conformerait plus au modèle dominant semble historiquement faux et objectivement artificiel. Est ce parce que je vais porter un gode pour donner une plaisir "masculin" à ma partenaire que je vais de ce fait cesser d’être ce que la biologie et la nature ont fait de moi? Ne peut on pas simplement reconnaître l’existence d’une sexualité aux pratiques multiples, un théatre où tous les masques, tous les jeux sont permis dans le respect absolu de l’intégrité morale et physique du ou de la ou des partenaires. Ce n’est pas parce qu’on refuse de renoncer à la "normalité biologique" que l’on ne peut pas reconnaître la validité du malaise et des demandes de femmes qui se sentent profondément hommes et veulent que la science leur offre la possibilité d’accorder leur esprit et leurs corps. Par contre une butch est une femme, qui choisit de se travestir et de se "comporter" comme ce qu’elle imagine être la norme de la masculinité, tout comme certains gays se comportent comme ce qu’ils imaginent être le comportement d’une femme. Mais dans les deux cas, il s’agit de construction et souvent de constructions typées pour ne pas dire caricaturales. Mais qui sont aussi acceptables dans un cas que dans l’autre.
Reconnaître la bisexualité comme la norme, c’est régler d’un coup beaucoup de problèmes liés à la sexualité humaine. Une sexualité de reproduction, assumée comme telle et qui doit se vivre dans le cadre d’une "famille" pour entourner le petit d’homme. Une sexualité de plaisir (qui peut aller avec la première rappelons-le
) qui s’exerce avec un ou plusieurs individus, dans la liberté pleine et entière des parties concernées (donc contre toute forme de prostitution) qui n’est liée à aucun postulat biologique, on aime un individu et pas un appareil génital et qui peut se parer de formes diverses en fonction de nos fantaisies. Pourquoi vouloir à toutes forces re-créer des catagories aussi arbitraires et artificilles que celles créées par les sociétés pour s’emparer du potentiel reproductif des femmes?
L’essai de Sylviane Agacinski permet de dialoguer et de discuter et on espère qu’une vision enfin pacifiée de notre animalité et de notre "intellect", permettra de dépasser ce langage prétentieux et fautif qui nous a poussé à nous croire supérieurs aux autres espèces, refusant de voir que chez certains de nos cousins, nos questionnements existentiels avaient été résolus pour le plus grand plaisir de tous. Homo sapiens se pose beaucoup de questions, parfois il se noie dans le miroir de ses blessures narcissiques et de ses incapacités à rêver une vie calme et agréable. Le langage aussi performatif qu’il puisse être ne doit jamais faire oublier que la nature n’est pas l’ennemie de la culture.
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Denis Buican – Darwin et l’épopée de l’évolutionnisme – Perrin
J’ai adoré cet essai, l’engagement et la passion de l’universitaire et professeur de sciences naturelles font du bien dans cette période de repli religieux hystérique, où tous les crétins semblent replonger avec délices dans les heures les plus noires de la superstition. Mais Buican est également un iconoclaste qui pour défendre l’héritage darwinien n’hésite pas à claquer le bec de quelques grandes pointures de la question à commencer par le cher Steven J.Gould. Avec cet essai qui rassemble une partie d’histoire des sciences, une partie dédiée à la dénonciation de la superstition qu’elle soit scientiste ou religieuse et une partie réservée à l’héritage contemporain des travaux menée par Charles Darwin, Buican nous raconte une grande et belle histoire, une histoire qui devrait nous enchanter et nous pousser à rechercher toujours plus loin les secrets de nos liens avec le monde au lieu de vouloir à toute force nous sortir, petits hommes que nous sommes, de notre petit univers.
Le récent anniversaire de la mort de Charles Darwin et de la publication de son essai "De l’origine des espèces au moyen de la sélection naturelle" a permis de redécouvrir le côté novateur, révolutionnaire même des travaux du naturaliste. Nous avons pu nous replonger dans ce XIXè siècle source de découvertes formidables, mais également sources de graves dérives, notamment du fait de ce scientisme effrayant qui va permettre de créer des passerelles totalement infondées entre une analyse erronée de l’oeuvre de Darwin et une vision social de plus en plus tourner vers un productivisme inhumain…ou trop humain.
Avec Buican, on découvre qu’à la suite de l’ouverture et du travail de fourmi réalisé par Darwin, ses "héritiers" autoproclamés ou ses opposants radicaux vont se lancer dans une course à l’absurdité qu’il nous raconte ici avec délice et gourmandise: le blé de Lyssenko ou le scarabée des anti-évolutionnistes, autant de purs moments de grâce dans la chasse aux idées niaises. On sent cependant l’agacement et l’inquiétude, car si on peut aujourd’hui rire des délires scientifiques du biologiste de Staline, des millions d’hommes et de femmes en ont payé le prix très lourd, dans l’effondrement de la productivité agricole soviétique, tandis qu’aujourd’hui partout dans le monde des enfants apprennent encore que le monde a été créé en 6 jours et que l’homme et le tyranosaure rex ont marché côte à côté….Cela peut sembler anodin, mais malheureusement, ces délires psycho rigides permetttent également de dire qu’un peuple peut être réduit à néant au nom du combat pour la liberté, tandis qu’on lâche les particularismes religieux dans des sociétés jusque là laiques.
La dernière partie est un état des lieux de l’évolutionnisme aujourd’hui et des défis qui se présentent à nos sociétés. Buican n’est pas un transhumain, mais il ne désespère pas que nous puissions apprendre des secrets du génôme mais aussi apprendre de cette partie capitale des travaux de Darwin, trop longtemps passé sous silence, l’évolution c’est une meilleure capacité adaptative, mais cette adaptabilité passe également par une alliance objective avec l’environnement et avec d’autres espèces. Complémentarité et entraide intra et inter-spécifiques sont aussi au coeur de la grande aventure de l’évolution….
Claudio Magris – Alphabets (trad.Jean & Marie-Noëlle Pastureau) – l’Arpenteur
Les chroniques rassemblées dans ce livre couvre presque une décennie, la première du XXIè siècle. Elles parlent avec délice, avec amour et avec respect des livres qui aujourd’hui, comme hier ont construit et/ou accompagné l’écrivain et critique italien depuis sa jeunesse. Magris sait parler
des livres qu’il a lu avec un art délicat, rappelant ici ses souvenirs d’enfance, là ses rencontres d’homme mûr, ses amitiés, ses classiques. Il rappelle que les livres construisent des univers multiples autour du lecteur, développe ses antennes et sa curiosité, donne envie de découvrir encore -les livres le plus souvent, car les humains s’avèrent le plus souvent particulièrement décevants- Alphabets révèle une partie du monde intérieur du lecteur Magris, son amour pour la littérature d’Europe Centrale, une littérature riche, diverse et particulièrement nuancée. Ce parcours de lecteur laisse rêveur, car chaque livre aimé et valorisé dans ces textes est un classique finalement, un livre qui trouve un echo positif chez la plupart des lecteurs. Est-ce à dire que finalement la littérature, la vraie, est un langage universel, quel que soit la langue d’origine de l’auteur? Un bien commun que peuvent se partager tous ceux et celles qui par curiosité ou par goût ont avec les livres un rapport fusionnel? Je n’ai personnellement guère de doute sur la question: on peut être plus ou moins proche d’un auteur, mais le fait qu’il fasse écho sous toutes les latitudes et à toutes les époques en fait une oeuvre littéraire, un bien commun de l’humanité. Et oui j’assume les grands mots et la grandiloquence
Ce qu’on remarque, c’est tout de même le peu de passion de l’auteur pour les écrivains d’outre atlantique. Sa seule chronique négative touche Ernest Hemingway qui ne trouve aucun écho favorable chez Magris. Steinbeck et Faulkner sont mieux traités mais on ne sent guère de passion. Sa découverte de la littérature du continent africain lui permet des pages magnifiques pour parler de ces ouvrages plein de force et d’une passion renouvelée. Quelques italiens, mais ce qui est remarquable c’est le formidable eclectisme de l’auteur triestin et son goût pour le beau, la délicatesse et une certaine tradition de grandeur toujous teintée d’humour. On notera avec intéret une des dernières chroniques, dans laquelle Magris nous parle d’anonymat et de son rôle bénéfique pour maîtriser l’égo surdimentionné de bien des auteurs (et souvent pas les meilleurs), un rappel que finalement la création ne jaillit pas ex-nihilo de nos petits cerveaux, mais que nous prenons, digérons, pillons, empruntons dans ce que nous voyons, lisons et écoutons. Et que nous ne sommes finalement que des passeurs…
Verbatim – Claudio Magris
"La noble colère, comme celle généreusement éprouvée et aussitôt oubliée par M.Pickwick, l’immortel héros de Dickens, ne fait qu’un avec la générosité du sentir, elle est le contraire du ressentiment, qui , venimeux, s’enracine et reste dans l’âme, devenant la nature constante de l’individu. Aucune colère indignée, pour motivée et donc nécessaire et juste que soit son origine, ne peut devenir courroux permanent sans se défigurer en une pose factice. La colère n’est libératrice que si l’on est capable de se libérer d’elle. "Que le soleil – dit saint Paul dans Epître aux Ephésiens – ne se couche pas sur votre colère" – Claudio Magris – Alphabets, p.62 – (Corriere della Sera, 10/10/2002)
Joyce Carol Oates – Le musée du docteur Moses (trad. Claude Seban) – Philippe Rey
Après la lecture de ce recueil de nouvelles parues dans différentes revues, vous ne sourirez plus aux étrangers sans une certaine appréhension, vous vous méfierez de la parole de vos enfants, vous vous méfierez de vos enfants d’ailleurs, vous n’entrerez plus dans la maison de vos ex un soir
de pluie avec soulagement, bref votre calme et parfois ennuyeux quotidien vous semblera d’un seul coup le plus merveilleux des petits paradis. Car le talent de l’auteure américaine dans chacune de ces nouvelles est de poser la normalité pour la distordre et la faire basculer dans l’horreur parfois, l’inquiétude tout le temps.
Le recueil s’ouvre avec un de ces joggers très aimables et un peu crétins qui trouvent formidablement drôle de passer à côté de vous, suant et soufflant en hurlant " salut, comment ça va?" avec l’insolence des sportifs accomplis. Les femmes sont toujours un peu inquiète quand ces masses de muscle les croisent dans les allées un peu isolées des parcs et des bois. Mais ici, comme dans toutes les nouvelles qui suivent le danger ne surgit pas de l’évidence, il apparaît dans les interstices, les certitudes de savoir comment et pourquoi, afin de créer l’angoisse pure, celle qui surgit de l’anormalité profonde. Manipulations et cruautés surgissent comme autant de sorcières un soir d’Halloween. Le fils manipulant un père qu’il déteste afin de briser ses certitudes, l’enfant qui de petite perfection humaine devient une bête humaine effrayante, le beau-père surgit de nulle part et qui semble être un monstre de foire ou encore cette famille d’un tueur en série qui découvre l’horreur et la folie de leur quotidien.
Joyce Carol Oates ne se contente pas de raconter des histoires à faire peur, elle ouvre les portes de nos imaginaires en laissant la place aux doutes, en ne fermant jamais vraiment la porte du placards aux monstres. Ainsi sait-on vraiment si le fils mentait à son père en lui racontant cette abomination morbide ou bien est ce que l’épouse du tueur en série découvrant que son époux n’a tué que des substituts de sa propre famille mène-t-elle vraiment ses enfants hors des marais. Et la nouvelle épouse du docteur Moses, une victime ou une complice.
La distorsion de la normalité permet de révéler bien des travers de notre humanité et de nos quotidiens bien tranquilles. Les monstres ne sont jamais loin, d’ailleurs pouvons nous être certains de ne pas en abriter quelques réprésentants?
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