Humeur du jour – on a sorti les dindes

Sur France Inter, il y a depuis la rentrée une émision très nécessaire, menée de main de maître par une journaliste, une éditorialiste, une femme de tout premier plan, Clara Dupond Monod, qu’on a vu officier auprès de Pascale Clarke sur Canal plus, sur France Inter au Masque et la Plume et dans divers autres  émissions littéraires. Elle écrit aussi des livres aussi nécessaires que Le Monde selon Juliette. Bref une figure incontournable du petit monde germano-pratin où le talent compte moins que l’entregent.

Notre présentatrice qui minaude désormais avec deux sert à pas grand chose de son acabit sur la chaine publique le samedi à 15h, s’est fâché tout rouge contre, allez devinez! mais si qui est aujoud’hui l’ennemi public n°1 en France? Qui est le vilain, vilain, vilain, qui dit des choses très pas belles et tellement pas correctes? Oui, c’est lui, le Richard, le Millet, le Richard Millet. Pas contente not" petite Clara qui du haut de ses petits talons de bobotte parisienne décide ce qui est moral ou non, ce qu’il est bon de dire ou non, et bien ce qu’il est bon de publier ou non. Parce que la liberté d’expression, il faut des gens sérieux pour l"utiliser. Les autres objectivement, il faut valider leurs propos, histoire de ne pas laisser dire n’importe quoi. C’est beau cette définition de la démocratie où les censeurs sont vertueux et braves.

Honnêtement je n’aime pas Richard Millet et n’ai pas la moindre intention de lire ses pamphlets qui ont tout l’air d’être d’une affligeante médiocrité, mais je trouve ce concert de coeurs de vierges effarouchées, insupportable de suffisance et de médiocrité intellectuelle. Millet est un petit être médiocre et colérique qu’il est de bon ton de critiquer et de vomir, car cela permet de ne pas se prononcer sur l’état d’une littérature française entre les mains d’une coterie ou sur le scandale que représente des prix littéraires sans aucune légitimité. Mme Monod veut s’énerver et interdire, qu’elle aille donc dénoncer les crimes des banquiers et des marchands de sommeil! Pas son boulot me direz vous. Parce que définir ce qui est publiable ou non ça l’est sans doute. Personnellement je trouve qu’il y a chaque jours dans les médias des abominations largement plus criminelles que les érucations de ce pauvre Millet. Notamment la persistante défense d’une système économique dévastateur. Que Mme Monod écoute Bernard Stiglitz, elle y apprendra à canaliser son énergie.

Mathias Enard – Rue des voleurs – Actes-Sud

Dans le roman de Toni Morrison, un jeune garçon répond à la traditionnelle question "que veux-tu faire quand tu seras grand?", "Homme". Le fabuleux roman de Mathias Enard pourrait être le développement, la réalisation de la réponse de ce jeune garçon. De Tanger à Barcelone, en passant par Algésiras,  quelques années de la vie d’un jeune homme, Lakhdar, qui rencontre l’amour, l’amitié, la mort et la folie du monde et alors que son destin semble aussi tracé que celui que les médias hystériques nous donnent à lire à longueur de colonnes minables, s’arrachent à la glaise pour façonner son propre destin, faire ses propres choix et aller au bout de sa liberté. Certaines scènes pourraient paraître naïves, mais finalement, ce que Mathias Enard nous rappelle, c’est que nos cerveaux sont désormais tous porteurs d’horribles et tenaces tumeurs qui nous entrainent à ne plus penser par nous-même, mais à réagir en groupe, dans le groupe, pour le groupe. La leçon est magistrale, le style éblouissant, l’histoire belle, si belle et comme le héros de ce roman, on voudrait tous vouloir dire que nous sommes enfin arrivés à être "plus que ça". Que nous sommes parvenus à nous affranchir non de la réalité du monde, mais des habitudes et des tics du monde.

La rue des voleurs, c’est un quartier de Barcelone, la ville où Lakhdar après de longues et étranges pérégrinations finit par échouer, par amour de la belle Judit. A Barcelone, il retrouve sa belle, donne des cours d’arabe classique, lit, lit, lit encore les polars qu’il aime tant mais aussi les aventures Ibn Batouta, à l’abri dans les jardins d’un hospice médiéval où se côtoient la misère du monde. Il entend les rumeurs d’une révolte, les gargouillis d’un système qui brise et ignore, qui dévore désormais ses propres enfants dans un effort désespéré pour conserver un prééminence illusoire. Il attend que Judit aille mieux, qu’elle guérisse pour poursuivre leur route. Mais les monstres de ses cauchemars parviennent à la rejoindre et à l’obliger à un choix, un geste de sacrifice et de libération.

Mathias Enard n’épargne personne, aucune de ces forces qui assèchent le monde, le poussent à la laideur et à la haine, entrainement les hommes et les femmes dans une course folle vers l’abîme. Les hommes sont des chiens prisonniers de leurs chaînes pendant que l’argent dématérialisé est libre de révéler toute la misère du monde. La religion est une illusion entre les mains de bêtes agressives et cruelles, lâches barbares habiles à user et abuser de la fragilité des plus jeunes partout dans le monde. Il ose appeler un chat un chat, un imbécile un imbécile et pointer avec aisance le panurgisme de médias formatés par la peur et l’ignorance. Dans ce monde sans âme et sans grâce, une petite flamme parcourt parfois encore les routes, une flamme vive et légère qui aime sans se poser de question, qui vit sans imaginer être un modèle, qui regarde sans appréhension, avec une curiosité infinie. Il est beau ce héros, il porte cette part d’humanité que Victor Hugo avait insufflé à son cher Gavroche. Alors merci monsieur l’écrivain, merci de secouer notre formidable inertie, même si ce n’est que pour quelques heures…