J.B.- Pontalis – Un jour, le crime

9782070447961FShttp://www.decitre.fr/livres/un-jour-le-crime-9782070447961.html

Court essai passionnant, philosophique et personnel sur la culture du crime dans notre société. Sa présence dans nos médias sous la forme du "fait divers", la mise en scène du jugement et de la peine, le rôle des criminels comme repoussoirs ou objet de fascination. Pontalis aborde tous ces points en quelques pages rondement menées. Le point de départ provient d’un constat d’omniprésence de la violence partout autour de nous, une agressivité qu’on ressent dans beaucoup de nos interactions au quotidien, comme si la société humaine occidentale était l’incarnation de cet enfer que sont les autres. L’exemple pris par l’auteur en ouverture de son livre est d’ailleurs remarquablement parlant. Ce court moment de nos vies récentes où ceux qui vivaient à la campagne ou à la montagne ont pu, du jour au lendemain, retrouver les ciels purs de bruits et de fureurs et où nous avons presque remercié notre mère la terre pour son déchainement nordique qui clouait les avions aux sols. Oubliant de fait que dans ce déchainement, une promesse de mort nous était faite. La violence, toujours.
Le ton de l’essai, très personnel, permet de découvrir les obsessions de Pontalis, ses craintes et ses petites fantaisies, comme le rejet du polar, un renversement intéressant pour ce psychanalyste. Il nous parle de ces figures féminines du crime, symboles pour les uns de la révolte ou de la chienlit. Il montre également comment ce "passage à l’acte", ce moment où toutes les chaines, tous les liens sociaux disparaissent pour ne laisser la place qu’à la réaction, l’action la plus brutale, la passion enfin débridée, appartient à notre humanité; rien ne nous garantit contre ce moment d’absence, de folie.
Un passage très intéressant sur la justice, sur ce moment où un groupe d’individus se voit confier le pouvoir absolu de juger d’autres individus, d’imposer des peines et jusqu’il y a peu, de tuer pour rendre justice, de "couper un homme vivant en deux". Il n’y va pas de main morte, on sent qu’il n’aime guère l’arbitraire qui se cache derrière le bandeau de la dame à la balance. Et pour enfoncer le clou, il rappelle à quel point cette justice est d’abord à l’image de la société où elle déroule ses doctes jugements. Ainsi ce prêtre échappa à la guillotine après le meurtre de sa jeune maîtresse et la mort du foetus qu’elle portait, et put à partir de 1978 couler d’heureuses heures dans le monastère qui sut accueillir cette intéressante brebis.
"Au commencement était l’acte. Cet acte était la mise à mort. Ce commencement est sans fin." Une conclusion pessimiste pour un essai brillant et plein d’esprit. Un constat, notre violence individuelle ou collective est sans doute la seule chose qui nous soit intrinsèquement propre.

Nicolas Le Roux – Le Roi, la Cour, l’Etat, de la renaissance à l’absolutisme – Epoques Champ Vallon

9782876738744FShttp://www.decitre.fr/livres/le-roi-la-cour-l-etat-9782876738744.html

De la renaissance on ne retient souvent que les jolis tableaux de nos amis italiens, les inventions du sémillant Leonard et les guerres de religion. On connaît la Saint Barthélémy, la bataille de Marignan et la mode de la décollation à la cour d’Henry VIII. On sait moins que cette période pour traversée et périlleuse qu’elle fut, a été, en France, celle de l’avènement de l’absolutisme. De François 1er à Louis XIII, le XVIè et le XVIIè siècles voient s’affronter des théoriciens autant que des hommes d’armes et au prix de l’assassinat de deux rois, l’émergence d’un roi entourée de sa cour, loin de ses sujets, dont les décisions ne peuvent en aucun cas être remis en cause sous peine de mort. Le tournant de la renaissance c’est la fin d’une féodalité triomphante et d’un roi contraint de jouer les alliances, et l’avènement d’un roi qui fait les hommes et les défait, loin des champs de bataille.
Les choses pourtant ne commencent guère sous les meilleurs auspices pour les derniers Valois. Les tenants de la religion réformée provoquent partout en Europe de profondes divisions chez les princes comme chez les populations. En fonction des choix des princes, le sang coule à flot dans l’un ou l’autre camp. A la vision prophétique des protestants répond la vision eschatologique des catholiques et chacun y va de bon coeur pour écraser la bête impie.
Dans cet essai stimulant et passionnant, Nicolas Le Roux nous propose un voyage dans la monarchie française dans cet entre-deux où les esprits échauffés accouchent de textes parfois brillants, le plus souvent terriblement violents. Chaque camps trouve dans le libelle un formidable moyen d’expression. La chose écrite permet de répandre les idées à une vitesse jamais égalée jusque là.
Des usages de la cour comme mise en scène de la noblesse et prise de contrôle progressif par la monarchie, à l’exercice du pouvoir en évolution rapide de François 1er à Henri III, à l’accession au pouvoir d’une nouvelle maison, les Bourbons qui va poser définitivement les bases de l’absolutisme, l’historien nous propose une plongée dans la complexité d’un monde où la violence inter-religieuse atteint un paroxysme avec l’assassinat de deux rois. Un essai qui se lit comme un roman.

Imre Kertèsz – Sauvegarde journal 2001-2003 (trad. Natalia Zaremba-Huszvai & Charles Zaremba) – Actes Sud

9782330010829http://www.actes-sud.fr/catalogue/litterature-etrangere/sauvegarde
Lire un journal a ceci de passionnant que vous n’êtes pas pris en traitre, ce qui sera écrit dans les pages qui se tournent est une vie, une portion de vie assumée et revendiquée. L’auteur vous prend par la main et vous fait passer le pas de la porte de sa conscience et parfois de son inconscient. Vous aimez ou pas, approuvez ou pas, êtes amusé, ému ou en colère, mais le pacte entre lecteur et auteur est respecté. On est loin de ces pseudos romans où des filles et fils hystériques viennent vomir leur haine recuite de leurs géniteurs et remporter la palme de pauvre petite victime, tout en touchant avec intérêts les 30 deniers de la trahison la plus laide. Mais revenons à ce journal qui de 2001 à 2003 accompagnent la difficile écriture de Liquidation, le récit de la tragédie vécue par l’auteur à Buchenvald. On y découvre la difficulté d’être au monde, la haine d’une société hongroise qui ne parvient jamais vraiment à s’affranchir de son antisémitisme et du nationalisme puant qu’on a trop souvent cru être une forme de résistance.

La vie de Kertèsz entre 2001 et 2003 est comme celle de beaucoup de citoyens du monde, conscient des drames qui se jouent dans une modernité furieusement passéiste et antipathique. La difficulté d’écrire quand les maladies liées à la vieillesse amoindrissent le corps avec une cruauté d’autant plus implacable que l’esprit est encore vif. La difficulté de regarder le monde tel qu’il est lorsqu’on a été victime de la barbarie nazie puis de la furia communiste et qu’on voit l’horrible tête du nationalisme se glisser partout autour de soi. La rage de voir l’amour et l’affection se dissoudre dans la débilité des corps et les maladies qui se répandent dans les cellules comme une nouvelle peste brune. Difficile dans ce cas de ne pas sombrer dans l’amertume et parfois la cruauté. Témoin d’une histoire terrible pour lui et pour ses coréligionnaires, Imre Kertèsz porte une rage qu’il ne sait pas toujours maîtriser. Son regard sur la société hongroise est pour le moins acéré, nous en sommes les témoins depuis quelques années maintenant, tandis que son regard sur la socité israélienne semble celui de l’amant incapable de voir la cruauté de son amante, ou l’enfant incapable de se dresser contre la brutalité de ses parents. Cela le pousse à rejeter avec violence tous ces juifs qui osent critiquer une société israélienne fermée à toute idée de négociation. Incapable de s’affranchir des terribles souvenirs de son histoire, il voit le danger partout et l’antisémitisme dans chaque mot contre l’état israélien.

Malgré ces moments d’aigreur, le journal de l’écrivain hongrois raconte avec verdeur son rapport au temps, aux femmes, à la critique, à son pays, la Hongrie qu’il ne peut s’empêcher de mépriser, à son pays d’accueil l’Allemagne et à une Europe occidentale largement idéalisée. On y lit la peur de souffrir, la peur de disparaître, la crainte de voir un jour les monstres de son enfance se réincarner pour venir finir le travail et éradiquer tous les juifs du monde. Le journal parle aussi du processus d’écriture, du travail ingrat de parler de soi et de la transfomer en une expérience qu’on puisse partager et faire comprendre. L’écrivain ne chercher pas à se faire mousser, comme tous ces pseudos écrivains du nombril triomphant dont on nous rebat les oreilles, mais juste à dire avec sincérité ses doutes, ses faiblesses, ses refus. C’est parfois ingrat, c’est toujours passionnant.

Dominique Barthélemy – Nouvelle histoire des capétiens 987-1214 – Seuil Histoire

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L’histoire médiévale connait un joli coup de jeune avec une génération d’historiens qui reprennent et modifient les 51-D13iWhoL._SL500_AA300_ prismes d’analyses des grandes questions de la période. Mathieu Arnoux a ainsi repris le travail sur le troisième ordre de la féodalité pour un essai passionnant sur les "Laboureurs" qui décrit la "révolution" agricole de l’An 1000 comme la résultante de changements sociaux. Dominique Barthélemy lui prend le contre pied d’une longue tradition décrivant l’accession au pouvoir royal de la dynastie capétienne comme la première étape vers l’instauration d’un pouvoir royal fort en France, pour mettre en avant une société féodale dynamique dont les soubressauts accompagnèrent paradoxalement les mouvements des autres pans de la société féodale: dans les villes, dans les fiefs et dans les monastères. A certains égards, cet essai retrouve les accents que les amateurs de grandes gestes médiévales découvraient en lisant les aventures de Gaston Phébus, les relations sont souvent beaucoup plus complexes que nos schémas ne le souhaiteraient. Une bonne leçon d’histoire.
L’un des axes intéressants de l’essai est de montrer que l’idée reçue selon laquelle le roi et l’église aurait été les garants de la sécurité des paysans est moins simple qu’on ne l’a appris. On découvre ici que les capétiens n’ont pas régné sans partage mais qu’ils ont dû affronter les barons et jouer les systèmes d’alliances pour protéger et péreniser leur domaine (pas très grand si on le compare aux domaines normands ou aquitains)
En trois cents ans, la France se couvre de cathédrales et de chateaux tandis que les laboureurs défrichents de larges zones de forêts pour développer une large frange agricole. On présente souvent cette période comme une longue succession de crises et de violence avec l’Eglise en garante de la paix civile et les rois tentant de mettre aux pas les princes et les barons, mais on oublie que le système féodale est d’abord un système d’entraide et de sociabilité où si la violence est présente, elle n’est pas un risque de destruction de la société, plutôt la preuve d’une société en pleine mutation où les alliances se font et se défont mais où tout le monde est conscient de la nécessité de maintenir des liens forts.
Certes la vie est plus simple quand on est prince du sang que lorsqu’on est serf attaché à sa terre et peinant sous le joug de l’arbitraire des saisons et des jeux des puissants. Mais cela n’est en rien une spécificité de la période médiévale et cette période capétienne voit le droit se glisser dans les rapports entre vassaux et seigneurs à tous les niveaux. Dans les villes, les communes conquièrent, dans la douleur parfois, des libertés qui leur permet de faire tourner une économie lancée à pleine vitesse par le grand élan architectural et rural.
Entre Hugues Capet et Philippe Auguste, trois siècles de profondes mutations et d’adaptations et de mutations se déroulent à l’ombre des cathédrales et des chateaux qui couvrent le royaume. Une société féodale où chacun comprend vite l’importance de l’entraide. Certes les règles mises en place par l’Eglise et par le pouvoir royal ne permettent pas au troisième ordre d’atteindre les deux premiers, mais même si les serfs sont la variables d’ajustement de tous les conflits, personne n’ignore que sans eux il est impossible aux deux autres ordres de survivre. Des lois se mettent en place qui protègent autant que faire ce peut l’intérêt de chacun. On verra à partir de la Renaissance que la bourgeoisie saura jouer sa carte avant que la société s’oublie dans un délire de dépenses qui provoquera la chute du système. L’hybris est toujours ce qui perd les avaricieux et les avides…

Claire Bazin – La vision du mal chez les soeurs Brontë – Presses universitaires du Mirail

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Il est toujours agréable de redécouvrir les livres qui ont jalonné ses jeunes années éclairés avec art par le travail 414MEFNH9TL._SL500_AA300_ universitaire. La lecture des Hauts de Hurlevent, de Jane Eyre ou de la recluse de Wildfell Hall laisse le souvenirs vivaces de jeunes femmes passionnées et emprisonnées par des conventions et le sordide manque de courage de la classe bourgeoise. Des figures intemporelles de femmes éprises de liberté et profondément attachées à l’honnêteté même dans les moments les plus tragiques. Maigré les évidentes différences entre les héroines des soeurs, on trouve dans leurs romans une lignée commune que Claire Bazin analyse en partant des influences extérieures pour ensuite se concentrer sur l’univers mentales qui accompagne le processus créatif.

Comme le précise dès l’introduction, chaque période à "son" Mal et la littérature s’empare de ce thème pour le décliner et lutter contre lui. L’époque victorienne est connue pour son étroitesse d’esprit, son conformisme et sa bigoterie. Les femmes y sont soumises à des règles féroces et celles qui tenteraient de s’en affranchir s’exposent à une inexorable déchéance morale et physique. Elevées dans ce monde étroit les trois soeurs auraient pu n’être que des parfaites représentantes de leur époque, mais le cadre éducatif ne peut s’abstraire du lieu où les jeunes femmes sont élevées, de la perte trop précoce de leur mère et de la solitude qui caractérise leurs vies. Si leur oeuvre repective montre l’imprégnation de la morale rigide de leur tante qui les élève, elle montre également un affranchissement de leur imaginaire qui donne à chacune une voix propre.

Le romantisme ne peut les laisser indifférentes tant ce déchainement des passions en lien avec une nature magnifique et dangereuse répond à l’isolement dans laquelle vivent les soeurs. L’influence du gothique et du grand poète Milton apparaissent également tant dans l’environnement où évoluent les héroines brontéenes que dans le déchainement des éléments ou dans le thème récurrent de la chute des hommes trop arrogants. Chacune à leur manière, les soeurs Brontë montre un attachement à une forme d’éthique et de respect des plus humbles, leur détestation de l’injustice et leur dénonciation d’un pouvoir masculin qui tente de briser l’harmonie.

Le mal a donc dans l’oeuvre des trois soeurs de multiples visages mais une sorte d’origine commune: l’abandon de l’enfance. Qu’il prenne la forme d’une violence faite aux orphelins, par les adultes comme par les enfants laissent des traces qui provoquent soit la tragédie comme avec Heatcliff, soit un supplément d’âme comme avec Jane. L’enfance devrait être le lieu de toutes les audaces et de toutes les libertés, il est malheurement le temps de toutes les douleurs et de la soumission à un ordre social injuste et cruel.

Chacune des soeurs intègre cette dimension du mal différemment dans son univers mental. La providence, la douceur, l’intégrité sont les armes contre ce mal qui tente de briser les héroines des soeurs. La passion qu’on laisse se déchaîner sans entrave ne peut mener qu’à la souffrance, la destruction et la mort inconsolée comme on le voit dans les Hauts de Hurlevent. Mais pour lutter contre ce mal, rien ne sert de se fondre dans la bigoterie et une morale étriquée, il faut valoriser la justice sociale et une éthique personnelle sans défaut. Les héroines des soeurs sont exigentes autant envers les autres qu’envers elles-mêmes et elles ne doutent jamais que cette exigence est la voix du salut, un salut qui est le repos mérité des âmes hautes.

Pierre Bayard – Aurais-je été résistant ou bourreau? – Les editions de minuit (Paradoxe)

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Une question rhétorique que beaucoup se sont posée à un moment ou à un autre, concernant la Shoah ou le simple fait 315Cbva1vML._SL500_AA300_de refuser des lois inhumaines en démocratique. Une quetion qui semble n’avoir aucun intérêt si ce n’est pour se flageller ou se couvrir aisément d’éloges. Un exercice d’histoire fiction dans laquelle, nous serions beaucoup à nous éprendre de la posture du héros. Mais Pierre Bayard est un fin lettré et un analyste du verbe, il peut donc à loisir transformer un exercice un peu vain en recherche plus fine de soi bien appuyé sur une connaissance de son propre environnement et qui ne finit pas par une affirmation péremptoire, mais pas un faisceau de propositions passionnantes.
Dans cet essai, Pierre Bayard part de son histoire personnelle et de l’expérience vécue par ses parents. Une proximité intellectuelle lui permet de s’incarner dans le parcours de son propre père, alors étudiant à l’Ecole Normale. Puis il s’appuie sur les différentes expériences de résistances incarnée par les hommes d’action, "les héros", les "justes" ou "sauveteurs", les opposants internes au régime nazi, certaines figures de déportés. Ces exemples liés à la Shoah, sont ensuite suivis d’exemples de résistance à d’autres barbaries, celle des Khmers rouges, de la guerre en Yougoslavie et des crimes tutsis au Rwanda.
Dans le parcours de ces individus, Pierre Bayard recherche les raisons qui provoquent chez certains le désir de s’engager dans la lutte, celui de venir en aide à d’autres individus, l’attachement à des valeurs humaines dépassant la peur de s’affranchir du poids du groupe. Dans tous les cas, une sorte d’évidence semble surgir. Un engagement "naturel" ne répondant ni à la logique, ni à aux questionnements: une évidence qu’on pourrait presque réduire à "parce que c’était lui ou elle" un frère, une soeur en humanité.
La dimension spirituelle clôt l’essai, comme une sorte d’encouragement à se dépasser parce que la vie humaine est un bien sacré. On sait que nombreux furent et demeurent parmi les croyants qui n’hésitèrent pas à livrer leurs voisins, mais on note chez ceux et celles qui s’opposent à la barbarie, au nom de principes universels, une spiritualité forte et vivace.
Un élément très intéressant de cet essai est l’histoire de la tchèque Milena Jesenska, amie de la résistance Marguerite Buber-Neumann, déportée à Ravensbruck et dont toute l’attitude semblait révéler une capacité de s’affranchir de la peur et du retrait en soi. Une personnalité lumineuse dont ses proches et amies semble garder un souvenir ébloui.
L’essai est passionnant, comme toujours avec Pierre Bayard, et au delà de l’étrange paradoxe de poser une question qu’il est pratiquement impossible de vraiment trancher, il y a un travail d’analyses croisées particulièrement stimulant. Et peut être aussi un appel de l’auteur à se s’apprendre et à se découvrir pour découvrir en soi le reflet de cette personnalité potentielle qu’une période de crise pourrait révéler.

BD – Chris Hedges & Joe Sacco – Jours de destruction, jours de révolte – Futuropolis

http://livre.fnac.com/a4770821/Joe-Sacco-Jours-de-destruction-jours-de-revolte

Ma BD de l’année et un livre important dans la compréhension de ce que sont réellement ces Etats Unis d’Amérique qu’on nous somme d’aimer et d’admirer. Quand les Etats Unis toussent le monde s’enrhume, quand NY est confronté à Sandy, il faut s’émouvoir, qu’importe qu’à quelques 9782754808767 kilomètres de là, en Haiti, des gens sont confrontés à une crise sanitaire et humaine bien plus grave. Et ne parlons pas de l’affligeante couverture d’un crime qui n’est que la preuve que la société américaine est bien en état de guerre et depuis fort longtemps. La BD et essai de Chris Hedges et Jos Sacco est une merveille non parce qu’elle dresse un portrait en creux de cette Amérique du fantasme, mais parce qu’enfin on fait parler les perdants, les exclus, les blessés d’un système capitaliste désormais sans l’ombre d’un doute aussi criminel que le régime stalinien. L’illusion de la liberté ne cache plus désormais la desctruction massive des plus faibles.

Les deux hommes décrivent la vie des sans grade, de ceux et celles que l’exploitation des plus fragiles par une oligarchie barbare et egoiste sans respect ni pour les hommes ni pour la planète. Indiens enfermés dans la barbarie des réserves, hispaniques pris dans les mailles du filet des exploitants agricoles, citoyens brisés et empoisonnés par l’appat du gain sordide des industriels. Malgré le poids et la violence supportés vaillamment, héroiquement, effroyablement par ces hommes et ces femmes, par ces enfants, violentés par un capitalisme désormais totalement dérégulé et une mondialisation du pire, les réponses sont toujours mesurées. Face à la violence des industriels, les gens en appellent  aux tribunaux, à la loi ou à la résistance passive. Et c’est cela qui m’étonne chaque jour davantage. A une telle violence exercée sans frein, pas de révolution, pas de prise d’armes, par de soulèvement de masse.

A la lecture de ce formidable livre illustré c’est la terrible impression qui demeure, les pauvres, les vaincus ont baissé la tête, ils entrent jour après jour dans cet enfer permanent sans espoir ni pour eux, ni pour leurs enfants. Parfois ils s’opposent, mais pour n’obtenir que des miettes, des restes faisandés. En 1792, Saint Just expliquait que la liberté était une idée neuve en Europe, en 2012, on peut dire que ce n’est toujours qu’une idée pour la majorité et un crime pour une minorité.

A lire, à offrir, à partager, pour se souvenir que partout dans le monde désormais l’esclavage et la desctruction de l’environnement sont une règle pour une minorité de barbares élus et maintenus au pouvoir par la somme de  nos peurs.

Judith Stora-Sandor – Le rire élu – anthologie de l’humour juif dans la littérature mondiale

Drôle de finir ce livre au moment où je découvre la superbe critique de David Rieff concernant le livre de Claude Lanzmann, le Lièvre de Patagonie, sortie récemment aux Etats Unis. Une preuve que l’humour juif comme tous les autres ne supporte guère les fanatiques de tous bords 54174 que ce soit. Ce que ce livre tout à fait remarquable rappelle c’est l’extrême variété de l’humour et son rôle dans une société où l’exil, la diaspora, le danger et les menaces diverses fondent un quotidien toujours sur le fil du rasoir. L’auteur nous ouvre les portes d’un monde que les amateurs de littérature connaissent mais qui trouve par le travail de Judith Stora-Sandor une unité tout à fait exceptionnel.
Loin d’être un catalogue de bons mots ou d’auteurs, cette anthologie d’un rire qui semble vouloir arracher l’homme à la folie du monde, tout en reconnaissant la nécessité de s’y inscrire. L’auteur parle de l’humour juif du ghetto, de celui des juifs américains d’après guerre, l’humour des sionistes et des croyants, mais également l’humour d’après la Shoah, car finalement, c’est sans doute la seule revanche possible contre la barbarie que de pouvoir en rire et ainsi la dépasser, la circonvenir et la vaincre.

Ce qui apparait dans cet essai, c’est que tout est objet d’un rire grinçant, à la fois hymne à la vie et pied de nez au destin: les relations avec les parents et surtout avec la mère, l’amour, le mariage, le sexe, le travail et les relations avec les amis et les voisins. Mais on trouve un dialogue permanent et plein d’humour et de distance avec dieu, ce créateur objet d’adoration et de colère, et d’une confiance mitigée. Et comme le révèle un trait de l’humour juif, tous ces traits, toutes ces critiques, cette colère et cet amour sont souvent l’apanage d’un seul individu. On retrouve avec délice le cher Philip Roth et ses provocations contre l’identité juive américaine, le kabbaliste Gershom Sholem, mais aussi des auteurs plus contemporains comme l’israélien etgar Keret. Des hommes et des femmes qui partagent une même capacité de mise à distance et de confrontation désenchantée avec le réel.

Un essai drôle, brillant, érudit où l’auteur rappelle que la culture et la littérature sont ces merveilleuses invitations à douter, à refuser ce qui est inacceptable et se familiariser avec ce qu’on ne peut changer, notre capacité à rire et à remettre en cause étant sans doute les seuls véritables cadeaux de l’évolution de notre esprit. Et dans ce domaine, c’est dans le monde juif, dans la culture juive que nous pouvons trouver la permanence de l’esprit frondeur et du rire de résistance.

Sur le site de l’éditeur

 

Maurice Sartre – Histoires grecques – Point histoire

Se replonger avec Maurice Sartre dans les histoires qui construisent l’antiquité grecque c’est l’occasion de s’offrir un plaisir à la fois enfantin, les souvenirs reviennent vite de ce savoir déposé par les années de primaires et de collège (surtout quand on a eu de bons profs d’Histoire, il faut le reconnaître) et la certitude d’apprendre et d’approfondir des notions souvent survolées. La création des cités, le rôle des femmes, le goût des  voyages en mer, les guerres du Péloponnèse, le nationalisme, l’esclavage, les relations sexuelles, le rôle des dieux et tant d’autres chemins sont empruntés par l’historien Maurice Sartre pour un périple entre Soudan et Asie Centrale en passant par la glorieuse Athènes. Tous les parents qui ont des écoliers en 6è et tous les curieux trouveront dans cet essai de quoi égayer les révisions d’histoire et approfondir des  notions qui baignent notre quotidien mais trop souvent de manière fautives ou tronquées.

Quinze siècles de civilisation où tous les régimes politiques connus à ce jour se mettent en place et s’exercent, où la poésie et le théâtre, ainsi qu’un large corpus légendaire façonnent notre imaginaire et notre culture occidental, une pareille réussite ne peut que mériter bien des éloges. Mais l’historien sait que derrière les grands mythes, les réalités sont souvent moins roses. Ainsi le sort des femmes n’est guère enviable, tout comme celui des métèques et des esclaves. La démocratie n’est guère une panacée et l’expansionnisme grec répond souvent à des raisons qui ne sont guère aimables.

Le travail de Maurice Sartre est clair, didactique, souvent plein d’humour et construit sur une multitude de petits moments de l’histoire grecque, grands et petits, parfois presque anecdotiques. Un portrait nuancé d’une longue civilisation qui s’enracine encore profondément dans notre modernité, à certains égards peut être davantage que notre plus récent et plus centralisé Moyen Age. A lire et à passer sans complexe aux enfants.

Mickaël Foessel – Après la fin du monde, critique de la raison apocalyptique – Seuil

Après Critique de la raison sécuritaire, le philosophe Mickaël Foessel revient sur nos temps catastrophés avec ce nouvel essai. Lorsque je l’ai entendu sur France Culture, j’ai été séduite par la présentation de l’essai. Clair, didactique et non dénué d’humour, le philosophe semblait poser  d’intéressantes questions et ouvrir de non moins intéressantes pistes de réflexion. Malheureusement de la présentation à la réalisation, il y a un pas, et ce pas est parfois infranchissable pour des esprits brouillons. Salmigondis de tout et du contraire de tout, ce livre a pour effet de créer un sentiment de malaise devant l’incapacité de l’auteur à partir de vœux pieux et de niaiseries naïves. Quand être au monde devient une incapacité à regarder la réalité en face, il devient une injonction à ne rien faire qui tranche avec l’apparente réhabilitation du politique qui apparait dans l’ouvrage.  Quand une forme de stoïcisme rencontre des formes latentes de « panglossisme » on assiste à un décentrement de la question de la responsabilité de l’être dans le monde assez désagréable à lire.

Notre modernité n’a pas le monopole de la crainte de la fin du monde et des discours eschatologiques. Elle a par contre cette nouveauté de sa potentialité de mise en pratique. Evidence qui incite de nombreux hommes et femmes à craindre l’avenir et à voir dans le présent les effets pervers de l’inconscience collective. La technicité allié à des formes diverses de désœuvrement éthique et au culte de l’homme prométhéen ont créé la capacité de détruire très vite de grands nombres d’hommes et de femmes, voire la totalité de notre espèce, mais également un nombre croissant d’autres espèces et notre biosphère elle-même.

Cette réalité technique est devenue encore plus criante avec l’analyse du poids de plus en plus lourd des choix environnementaux et économiques d’un groupe restreint d’individus sur notre planète. La notion de progrès devient alors relative, tellement relative qu’on peut parler d’une crainte légitime devant l’usage moderne  d’un terme qui oublie qu’un progrès mal compris peut devenir un poids pour les femmes et les hommes non « comptabilisés » dans l’image d’Epinal d’un progrès idéalisé.

Les peurs engendrées par un monde semblant tourner à l’envers et au profit d’une ploutocratie provoquent des réactions épidermiques qui vont de l’intégrisme religieux au rejet de toutes formes de modernité technophile. Balayer ces peurs d’un revers de la main, avec la morgue du sachant qui humilie les pauvres « incomprenants », les peureux, les craintifs, les déçus d’une globalisation où l’homme n’a guère de place, au nom d’une idée assez nébuleuse appelée le « cosmopolitique » est tout à fait contre productif pour le propos de l’auteur. Il est certain qu’il est nécessaire de ne pas se laisser enfermer dans la nationalisme ou le régionalisme ou l’intégrisme étroit, qu’il faut accueillir l’autre dans sa diversité pour regarder le monde autrement et remettre sans cesse en cause ses certitudes, mais lorsque l’autre vient vous cracher à la figure et déféquer sur votre tapis, il est plus compliqué de rester ouvert et disponible. La naïveté est bonne parfois, mais il faut aussi reconnaître comme Voltaire que certains particularisme sont difficilement réductibles ou solubles dans les valeurs démocratiques.

Il y a dans le propos de cet auteur, comme dans celui de beaucoup de philosophes un anti-naturalisme consistant à mélanger tout et n’importe quoi au nom d’une liberté prétendue sacrée des individus et d’une lutte contre une dérive à la fois sécuritaire et sanitaire où l’auteur mélange beaucoup de choses sans grand rapport. Pour le plaisir d’un petit groupe, il faudrait restreindre la liberté de la majorité qui aurait une sorte de tendance naturelle au conformisme et au rejet de la modernité ? Position plaisante certes et surtout très facile, qui consiste finalement à dire « après moi le déluge ».

L’homme n’aime guère être dérangé dans ses certitudes et ses habitudes, c’est une évidence, mais lier à cela à un conformisme et à un conservatisme étroits s’opposant à l’attrait d’une ouverture totale au monde semble pour le moins remarquablement naïf. La peur n’empêche pas le danger, mais regarder en face les problèmes ne signifie pas pour autant  l’incapacité à envisager l’avenir et une modernité dignes pour tous.