Haha, hihi, et hoho, il aime décidément les histoires naturelles l’ami Robbins. Batraciens, ursidés, amibes et oiseaux finissent toujours par venir nous murmurer d’étranges vérités à l’oreille. Dans ce roman, l’un de ses premiers,
l’écrivain américain s’amuse à nous faire prendre des vessies pour des lanternes et des difformités pour des miracles. Chantre de la contre culture ou regard décillé sur la véritable anti culture, on laissera le choix ; pour ma part, je persiste et je signe contre mon cher Edward Abbey : Tom Robbins est un merveilleux conteur et un moraliste moderne.
Un petit ranch perdu dans l’immensité de la prairie, un joli mot, qui « vous roule sur la langue comme une petite lune grassouillette. (…) un des plus jolis mots de la langue anglaise. (…)Elle est plus grande et plus sauvage que le pré masculin (…), plus brute, plus océanique et plus permanente, abritant un éventail de vie plus vaste. » Dans ce ranch, au cœur de cette prairie si féminine, des femmes, des cow girls qui refusent que les hommes viennent leur expliquer que leurs rêves sont idiots ou infantiles. Ces drôles de dames ne demandent rien à personne, elles vivent à leur manière, loin des règles d’un monde furieusement moderne et masculin.
Pendant ce temps, dans une petite ville sans grande histoire et sans grand intérêt de l’Est des Etats Unis, une jolie petite fille découvre la joie ineffable de ne pas être ordinaire. Sissy a deux pouces gigantesques, des excroissances « hideuses » qui vont pourtant assurer sa libération. Car avec de tels pouces, le destin est tout tracé dans la glorieuse civilisation de l’automobile et du sillon d’asphalte. Elle sera la plus grande, la plus légendaire auto-stoppeuse du monde. Par la grâce de ses pouces, elle arrête les plus monstres chromés et les soumet à sa seule volonté de voyage. Sissy est d’autant plus exceptionnelle, qu’elle ne voyage ni pour trouver, ni pour prouver, juste pour le sport, pour la gloire de ses pouces, pour leur entretien quotidien.
Malheureusement pour elle, la jolie Sissy, tous comme ses étranges sœurs du ranch de la Rose de Caoutchouc est finalement rattrapé par le monde réel et par la fièvre de la normalité occidentale. Elle devient mannequin pour une compagnie de déodorant pour parties intimes, car le monde moderne qui aime tant l’odeur des pots d’échappement et du pétrole, déteste les odeurs corporelles, ces relents d’une animalité qu’il faut à toutes forces rejeter d’autant que ce combat promet une source intarissable d’espèces sonnantes et trébuchantes.
Elle tentera bien d’échapper aux raffles du nouvel ordre, d’abord aux côtés de la dame du ranch, Bonanza Jellybean, qui l’initie aux délices de l’amour saphique, puis avec un vieil ermite, philosophe et sage, un de ces personnages totalement improbable né du rejet d’un système absurde. Le Chinetoque, gardien d’une étrange horloge branchée sur le rythme de l’univers et qui l’initiera aux joies du sexe pour rire et au fardeau de la liberté.
D’un bout à l’autre de ce roman publié aux Etats Unis en 1976, au moment où les rêves d’un autre monde s’abiment dans le miroir aux alouettes de la nouvelle société consumériste radicale, Tom Robbins s’amuse. Tour à tour léger et militant, drôle et funèbre, l’écrivain américain attaque avec verdeur les premiers signes de cette reprise en main « morale » qui fera resplendir l’étoile noire des républicains et des évangélistes. Il sait que le bâton des bigots s’abattra bientôt avec toute la violence requise sur ceux et celles qui ont voulu, espéré, cru, pouvoir échapper à l’inéluctable disparition. Et si les cow-girls ont toujours du vague à l’âme, c’est qu’elles savent bien que les dernières grues finiront bien par disparaître, fuyant toujours plus loin les bruits insignifiants d’une époque stupidement moderne. Tom Robbins rejoint également les rangs des maîtres de l’aphorisme.
- « la domesticité, régal du mâle, poison de la femme » p.334
- « Le désordre est inhérent à la stabilité. L’homme civilisé ne comprend pas la stabilité. Il la confond avec la rigidité » p.265
- « La plus grande découverte de l’homme civilisé est le baiser » p.200
- « L’ennui avec les mouettes, c’est qu’elles ne savent pas si elles sont des chats ou des chiens. Leur cri est exactement à mi-chemin entre l’aboiement et le miaulement. » p.145
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