Hervé Jaouen – Flora des Embruns & Le Fossé – Presses de la Cité

Deux courts polars rondement menés dans une Bretagne entre terre et mer.

Avec Flora des Embruns c’est un drame humain universel, celui de la jalousie, de la méchanceté et de la vengeance. Un joli couple brisé par la concupiscence  du maître du village, l’armateur qui permet aux hommes de partir en campagnes de pèche et par la cruauté d’un petit être dont la seule raison de vivre est le venin qu’il déverse dans des oreilles trop promptes à s’ouvrir. Flora et Vinoc avait tout pour être heureux, une belle réussite professionnelle à venir et le respect des gens du village. Mais l’amour ne se commande pas, les folies passagères non plus. Une nuit et tout se brise: le navire, les réputations, les vies. Pendant 18 ans Flora va tenter de faire vivre son bar, ce lieu clé de tous les villages, en élevant une fille de plus en plus incontrôlable. Chaque jour elle va porter à la Vierge des Marins la même supplique, que son mari disparu dans un naufrage ne revienne jamais…

 

Dans le Fossé, l’auteur nous plonge dans l’enfer d’un père qui découvre que sa fille a franchi le Rubicon pour aller se mêler aux dangereuses bandes qui vivent de l’autre côté, dans ces lieux abandonnés de tous et où la folie, la cruauté et la terreur règnent en maîtresses. Une jolie fleur de bourgeoisie tombée dans la fange. La vengeance du père est à la hauteur de sa descente aux enfers et de sa confrontation avec cette traversée du miroir. On sait dès le départ que cela va très mal se finir, puisque le père écrit de prison, mais l’auteur tient très bien son récit et installe une ambiance presque irrespirable.

Deux romans agréables qui accompagneront ce début de vacances d’été sur les côtes bretonnes.  Un regret pour ma part, Flora des Embruns aurait mérité plus de développements, certains situations paraissent improbables par un manque de mise en perspective pour le lecteur.

Dulle Griet – Petits meurtres chez ces gens-là – Presses de la Cité

Un polar qui aurait pu être honnête sans le désir forcené de l’auteur de nous faire part de ses grandes théories sur l’état du monde en particulier, de la Belgique en particulier. Certains devraient tout de même comprendre que le bon sens près de chez vous même chez ces gens là est absolument imbuvable.

En dehors de ce petit énervement, le polar lui même n’est ni bon ni mauvais, on comprend assez vite qui se cache derrière les meurtres en série et on ne parvient qu’assez difficilement à s’attacher aux différents personnages. La superficialité du traitement des personnages et des situations rend l’intrigue peu crédible. Ce qui arrive souvent quand on confond vitesse et précipitation. Objectivement l’histoire de la pute bulgare et de son gentil mac est cousue de fil blanc, comme cette histoire de fliquette venue chercher auprès de son glorieux aîné déchu de l’aide pour découvrir le meurtrier qui ensanglante les rues de Bruxelles. Quant au portrait du député du parti nationaliste flamand transformé en gentil garçon qui se contente de dire ce que tout le monde sait, honnêtement après des mois de campagne FUMPN, ça gonfle très, mais alors très vite.

Bref un polar qui se lit sur la plage, parce que même en surveillant la mer d’un oeil on parvient à suivre l’enquête sans difficulté.

Sefi Atta – Le meilleur reste à venir (trad. Charlotte Woillez ) – Babel

Je n’aurais sans doute pas été enthousiasmée par la lecture de « Avale », le dernier roman de Sefi Atta paru chez Actes Sud, si j’avais lu son premier roman, « Le Meilleur reste à venir », en premier. En effet tous les thèmes présents dans  « Avale » sont présents dans « Le Meilleur reste à venir », l’analyse y est plus fine et les personnages finalement plus fouillés. Le schéma du roman est le même, deux jeunes femmes dans la jungle de Lagos, mais sur une période de plus de vingt ans, de leur enfance à l’âge adulte. Les caractères mêmes sont assez semblables et on retrouve des noms et des amorces de personnages qu’on retrouvera plus tard dans  « Avale ».  Avec Le Meilleur reste à venir, l’auteure nous propose un panorama de la vie dans la capitale du Libéria quand on est une femme. Deux destins pour rappeler que dans ce pays, comme dans beaucoup d’autres en Afrique (et ailleurs) la place des femmes reste mineure et fragile du fait de la religion, de la tradition et du poids écrasant du machisme le plus péremptoire. Sefi Atta nous rappelle encore et encore qu’une femme doit se battre pour vivre, voire pour survivre, se battre contre ses proches, ses voisins, ses amis, les autres et elle-même. Une bataille qui semble souvent ne mener que face à un mur, un mur infranchissable d’incompréhension, de mépris et de haine parfois.

Deux petites filles se rencontrent à l’ombre d’un arbre en fleur. Elles sont nigérianes, elles appartiennent à un pays divisé par la guerre, par les oppositions ethniques, tribales et religieuses. Enitan vient d’une famille où la mère est une bigote brisée par la mort de son fils et où le père est un avocat libéral. Dans ce couple dissonant la petite fille grandit en voyant en son père un héros et une valeur sûre. Lorsqu’elle rencontre Sheri, elle découvre la vie bouillonnante et bruissante des grandes familles où les enfants vont et viennent et grandissent parfois trop vite. Enitan est réservée, Sheri est délurée. Les deux se trouvent et s’entendent malgré les objections de la famille d’Enitan.

A peine entrée dans l’adolescence, les deux jeunes filles sont séparées par un drame. Sheri est violée par des camarades de classe lors d’une fête sur la plage. Enitan est envoyée en Angleterre pour étudier. Lorsqu’elle rentre au Nigéria, une décennie plus tard c’est pour retrouver son pays déchiré par l’instabilité politique. Ses parents se sont séparés et son père se fait l’avocat du diable en défendant mordicus les opposants aux militaires. La jeune femme, devenue avocate, sûre d’elle-même et de ses droits, découvrent alors qu’au Nigéria, elle n’est qu’une marchandise comme une autre, une femme dont la voix et l’expérience valent moins que celles des hommes ; son père, qu’elle croyait partisan d’une égalité parfaite, s’avère être beaucoup plus sceptique sur ces droits dès qu’il s’agit de sa femme ou de sa fille. Le poids des traditions semble marquer au fer rouge tous les esprits, même les plus modernes.

Enitan et Sheri se retrouvent et reprennent le cours de leur amitié, chacune avec son lot de drames et de batailles acharnées pour l’indépendance et le respect. Sefi Atta nous offre deux magnifiques portraits de femmes qui se détachent sur l’Histoire traversée du Nigéria contemporain. Deux portraits en hommage au combat quotidien de celles qui refusent les chaines et une compréhension triste de celles qui préfèrent se fondre dans la masse, pour éviter les coups. Remarquable

Martin Winckler – Les invisibles – Fleuve Noir

 J’aime bien Martin Winckler, ses chroniques sur France Inter, lorsque cette radio était autre chose que la voix de son maître, étaient brillantes et humanistes. JL Hees l’actuel tôlier de Radio France l’a viré, sans doute sous la pression combinée des labos et des grands pontes de la médecine qui ne devaient guère apprécier qu’on étale au grand jour leur  insondable médiocrité, leur lâcheté et leur âpreté au gain!

Bref, j’aime bien. Pourtant je n’avais jamais lu ses livres, et je n’aurai sans doute pas commencé si je ne m’étais pas retrouvée en rupture un dimanche matin, où même à Lyon, on ne trouve pas beaucoup de librairies ouvertes. Le hasard fait bien les choses – la différence avec le destin qui vous savate méchamment en général – et je me suis retrouvée à lire un polar tout à fait intéressant et fort bien mené.

Un médecin légiste français qui fuit son lieu de résidence, Tourmens – vous imaginez un village avec un nom pareil, vous! – et gagne le Québec afin d’y poursuivre des recherches et accessoirement tenter de reconquérir son grand amour. Il intègre le CRIE, un centre de recherche éthique où il découvre que chaque domaine peut, pour ne pas dire doit, aborder la question de l’éthique afin de prendre toute sa valeur et d’éviter de devenir une recherche vidée de son sens humain – un truc dont on aurait bien besoin en France, si vous voulez mon point de vue - Les chercheurs qu’il y rencontre semblent tous tout à fait amicaux et remarquable, mais tous on été profondément marqué par l’assassinat quelques années plus tôt de l’une des fondatrices du CRIE, une amérindienne particulièrement impliquée dans la protection des minorités.

Lorsque Charly découvre qu’il est logé par le mari de la femme assassinée et sur les lieux mêmes du meurtre, il ne s’attend sans doute pas à se retrouver mêler à une crise sanitaire d’autant plus grave qu’elle touche les plus faibles, les plus démunis, les invisibles, ces hommes et femmes désocialisés, qu’on enferme la nuit venue dans des centres d’accueil, pour assurer leur sécurité. Mais quelle sécurité lorsque ces lieux servent finalement d’enclos pour bétail humain!

Martin Winckler sous couvert de polar aborde la difficile question de notre absence d’empathie avec les plus faibles qui nous conduit inexorablement à ne plus les voir et à accepter qu’ils soient traiter comme des bêtes de laboratoire, au nom d’un utilitarisme de mauvais aloi, pour ne pas parler de l’oubli par les médecins de leur serment de protéger et tenter de guérir SANS faire de mal. Il met en scène le mépris des puissants chercheurs, de ces mandarins sans conscience ivres de leur pouvoir. Le combat de Martin Winckler ne s’est pas arrêté après son éviction de Radio France et il prend des formes bien agréables et accessibles à tous.

Sur le site de Martin Winckler

Jim Fergus – Mille femmes blanches (trad. Jean-Luc Piningre) – Poche

Imaginez qu’un président des Etats Unis accepte d’échanger mille femmes blanches contre mille chevaux. En 2011, cela donnerait un truc du genre, mille femmes contre mille voitures ou mille avions…Un geste barbare, scandaleux, une  ignominie, comment peut-on échanger ainsi la vie de pauvres femmes contre des canassons ? Franchement. Non mais franchement. D’un autre côté, l’échange de femmes est une pratique ancienne, c’est même la raison d’être du mariage – et non comme le proclament les opposants au mariage gay, une règle pour permettre la perpétuation de l’espèce au sein de sociétés pacifiées. Mais cette demande, qui, dans un premier temps, choque profondément la moralité des blancs de Washington, n’émane pas du président des Etats Unis, mais du chef de la tribu des Cheyennes du Nord, Little Wolf. Nous sommes en 1874, les guerres indiennes se succèdent et les colons se répandent comme la lèpre sur les grands territoires de l’Ouest, privant les derniers indiens libres de leurs terres, de leurs gibiers et de leur mode de vie.

Le raisonnement de Little Wolf est un chef d’œuvre de réflexion politique et morale. Les blancs tuent les cheyennes, tuent le gibier et fragilisent l’équilibre alimentaire de cette tribu nomade. Les Cheyennes pour survivre font moins d’enfants pour éviter d’avoir des bouches surnuméraires à nourrir. Les blancs s’imposant comme la nouvelle force sur le territoire, il est nécessaire pour les Cheyennes de trouver un moyen de s’intégrer en préservant leur nature. Dans cette tribu l’enfant appartient à la tribu de sa mère, si les Cheyennes épousent des blanches, leurs enfants, sang-mêlés appartiendront tout de même à la culture qui devient dominante. Little Wolf parie à la fois sur une nécessité, trouver des ventres pour porter la prochaine génération, et sur le long terme, ces enfants intégrés au monde blanc, garderont une part de leur héritage indien, permettant ainsi aux indiens de s’intégrer dans disparaître dans le monde blanc.

Un calcul que n’importe qui jugera d’une grande justesse et remarquablement ouvert. Un calcul trop moderne, trop brillant, trop sage pour le monde d’alors et sans doute encore pour le nôtre.

Les femmes « choisies » sont « volontaires ». Elles doivent être assez jeunes pour porter des enfants. Le premier convoie compte des filles venus d’asile d’aliénées, des voleuses, une femme noire et diverses autres belles du sud, déclassées par la guerre civile. Elles sont accompagnées vers les grandes plaines par l’armée américaine, et découvrent alors que ce geste qui était supposé être un geste de paix et d’ouverture, un geste héroique, un sacrifice pour la nation les rejette encore plus loin, plus bas dans l’échelle sociale. Les mots « putain » ou « débauchée » les accueillent dans les différents comptoirs appuyés par les regards égrillards des « civilisés » qui se paieraient une tranche de ces femmes avant que les sauvages leur mettent la main dessus.

Ce roman de Fergus est construit sous la forme d’un journal intime, celui de l’une de ces femmes, May Dodd, jeune femme issue de la nouvelle bourgeoisie d’affaires de l’Est et qui a eu le malheur de tomber amoureuse d’un ouvrier, de partir vivre avec lui et d’avoir deux enfants du péché. Pour la punir, sa famille la fait enfermer dans un asile. Sa seule possibilité de recouvrer sa liberté, accepter l’offre du gouvernement américain et partir donner un enfant à la tribu. Cette femme qui refuse de n’être qu’un ventre qu’on vend au plus offrant dans le sein de la bonne bourgeoisie découvre comment une société échange et vend des femmes en toute impunité, les considérant à peine mieux qu’un cheval ou une chapeau. En quittant la civilisation, elle découvre que ces sauvages sont finalement plus humains, plus attachés à la vie réelle. Certes ils ne connaissent pas Shakespeare, ni les crèmes pour les mains ou les corsets, mais ils savent offrir respect et sont prêts à s’adapter aux individus.

Pas de portrait idéal d’une société de bons sauvages, mais un constat sur l’inhumanité de ceux qui se prétendaient et se prétendent encore « civilisés » et un hommage à des peuples à l’agonie. Un bon roman pour l’été.

Patrick McGrath – Trauma (trad. Jocelyn Dupont) – Actes Sud

Les psychiatres sont comme les cordonniers et les médecins les moins susceptibles d’avoir le recul nécessaire pour regarder l’ampleur de leurs névroses. Dans ce roman très noir et souvent très dur, l’écrivain anglo-américain promène ses personnages dans le dédale des sentiments perdus et des erreurs de diagnostic. Une belle claque pour une profession  qu’on nous survend généralement en cas de petit pépin perso.

Charlie Weir est psy à NY, bon honnêtement ça n’étonnera personne, psy et NY, ça semble aller de pair dans l’imaginaire des écrivains US. Divorcé, père d’une gamine plutôt cool, il a également la joie et le bonheur d’avoir une mère étouffante et un frère artiste, petit chéri de môman. Notre Charlie, qui a certains égards m’a fait pensé à Charlie Brown, des Peanuts, a commencé sa carrière en pleine crise post traumatique du Vietnam avec de jeunes soldats brisés par une expérience à laquelle il n’était pas le moins du monde préparés.

En soignant un des jeunes appelés, il rencontre sa future épouse. Malgré l’échec de la thérapie qui se formalise par le suicide de l’ancien appelé. Charlie semble prêt à assumer sa nouvelle vie de mari, de père.

C’est sans compter la réalité et la permanence des traumas. Charlie s’avère incapable de construire un mariage stable, mais rejette la faute de cet échec sur son ex-femme. Il joue les fils parfaits tout en haissant sa mère de lui préférer son frère Walt qui joue les artistes diva. Et finit par s’enticher d’une ex de son frère qu’il va mener inexorablement vers une solide et tragique dépression.

McGrath dresse un portrait dantesque de ces psys qui ont plus de comptes à régler avec leur propre histoire que nombre de leurs patients et dont les faiblesses et les lâchetés conduisent leurs proches vers le mur. Aveugle et sourd à tout ce qui n’est pas lui-même, Charlie Weir fabrique du drame et du désespoir qu’il laisse ensuite trainer dans la vie de ceux et celles qu’il approche. Bon roman estival.

Lecture de vacances – Stendhan – Lucien Leuwen – GLM

Dernière lecture de ces vacances sur le bord de mer et pourquoi pas un classique trouvé sur les rayons de la bibliothèque de la maison de famille. Lucien Leuwen, drame de l’amour, de l’inconstance, de la défiance et des règles absurdes d’une société hésitant entre nouveau pouvoir bourgeois et vieille noblesse avide de revanche mais en manque cruel de moyens. Un portrait sans concession que Stendhal brosse avec une grande cruauté, ne laissant à son héros aucune chance si ce n’est celle de s’abîmer et devenir aussi faux et mauvais que ceux qu’il jugeait si durement.

Application au réel de la philosophie de Rousseau qui veut que la société pervertisse sûrement même les plus purs, Lucien Leuwen tient à certains égards de la satire politique, l’auteur n’hésitant pas à se mettre en scène pour  faire porter à ses personnages des opinions politiques opposées sur la bourgeoisie, la république, la restauration. Le rôle des uns et des autres dans la société fait l’objet de remarques parfois narquoises, souvent passionnées et bien sûr Stendhal rappelle souvent que le peuple, ce héros maudit des grandes aventures littéraire, souffre terriblement du retour aux affaires d’une noblesse avide de revanche et d’une bourgeoisie qui voit dejà se profiler une longue période de profits. Certes on n’est pas chez Zola, mais certaines petites cruautés pourraient par contre croiser le chemin des oeuvres de Maupassant. Ce qui tendrait à prouver que le XIXè siècle d’un bout à l’autre est bien la lutte sans merci d’une élite en formation contre un peuple qu’il faut d’urgence mater.

Lucien Leuwen ou le drame d’un amour sans confiance. Un jeune bourgeois bien né, et bien doté par la nature se retrouve lancier dans une petite garnison à Nancy. La peinture de l’ennui provincial est brillante et la description de la lourdeur des conventions sociales ferait sans doute aujourd’hui rougir de dépit nos "experts" en science sociale. Le jeune lancier est persuadé que son ennui sera aussi long que sa période de services et qu’il va devoir supporter à la fois la médiocrité de ses camarades de garnison, fils de nobliaux en manque de reconnaissance, après la longue période d’exil, et celle des petits bourgeois de provinces avec leurs idées étriquées et leurs filles à marier.

Mais c’est compter sans les flèches de Cupidon qui vont jeter notre héros et une délicieuse jeune noble, à la fois image attendue de ce monde si étroit de la noblesse et fraicheur d’un esprit qui peut encore s’assouplir, dans les affres de l’amour passion. Mais cette passion se heurte autant aux menées des proches de la jeune femme qu’aux œillères des deux héros et aux répons aux stimuli créés par la société dans laquelle ils vivent. Ne parvenant jamais à dépasser les règlements sociaux, ils s’enferrent inexorablement dans une succession de quiproquos.

L’issue de ce drame presque bourgeois est inéluctable tant la confiance est absente des relations entre les deux jeunes gens. Cette première blessure du cœur de Lucien Leuwen sera celle par laquelle s’infiltreront petit à petit toutes les vilénies, toutes les petitesses qui conduisent au succès et brise les âmes bien nées. Harcelé par son père qui veut pour lui une réussite politique et sociale, harcelé par ceux qui le détestent car il n’est pas assez "bien né" et qu’il est différent, l’accusation de Saint-simmonisme est surtout l’inquiétude de ne pas le voir se plier aux règles, il découvre également que l’honneur n’existe pas en politique, et en éprouve autant de colère que de dégout.

La chute de Lucien Leuwen ou son ascension selon l’angle pris ne sont que les symptômes d’une société où le paraître seul compte. Il faut accepter de se soumettre aux divers diktats, parfois contradictoires, pour faire parti de ceux qui comptent. Mais dîner avec le diable, même avec une longue cuiller, on finit toujours par se salir… et  peut être, par aimer cela…

Lecture d’été – Tom Robbins – Même les cow-girls ont du vague à l’âme – Gallmeister

Haha, hihi, et hoho, il aime décidément les histoires naturelles l’ami Robbins. Batraciens, ursidés, amibes  et oiseaux finissent toujours par venir nous murmurer d’étranges vérités à l’oreille. Dans ce roman, l’un de ses premiers,  l’écrivain américain s’amuse à nous faire prendre des vessies pour des lanternes et des difformités pour des miracles. Chantre de la contre culture ou regard décillé sur la véritable anti culture, on laissera le choix ; pour ma part, je persiste et je signe contre mon cher Edward Abbey : Tom Robbins est un merveilleux conteur et un moraliste moderne.

Un petit ranch perdu dans l’immensité de la prairie, un joli mot, qui « vous roule sur la langue comme une petite lune grassouillette. (…) un des plus jolis mots de la langue anglaise. (…)Elle est plus grande et plus sauvage que le pré masculin (…), plus brute, plus océanique et plus permanente, abritant un éventail de vie plus vaste. » Dans ce ranch, au cœur de cette prairie si féminine, des femmes, des cow girls qui refusent que les hommes viennent leur expliquer que leurs rêves sont idiots ou infantiles. Ces drôles de dames ne demandent rien à personne, elles vivent à leur manière, loin des règles d’un monde furieusement moderne et masculin.

Pendant ce temps, dans une petite ville sans grande histoire et sans grand intérêt de l’Est des Etats Unis, une jolie petite fille découvre la joie ineffable de ne pas être ordinaire. Sissy a deux pouces gigantesques, des excroissances « hideuses » qui vont pourtant assurer sa libération. Car avec de tels pouces, le destin est tout tracé dans la glorieuse civilisation de l’automobile et du sillon d’asphalte. Elle sera la plus grande, la plus légendaire auto-stoppeuse du monde. Par la grâce de ses pouces, elle arrête les plus monstres chromés et les soumet à sa seule volonté de voyage. Sissy est d’autant plus exceptionnelle, qu’elle ne voyage ni pour trouver, ni pour prouver, juste pour le sport, pour la gloire de ses pouces, pour leur entretien quotidien.

Malheureusement pour elle, la jolie Sissy, tous comme ses étranges sœurs du ranch de la Rose de Caoutchouc est finalement rattrapé par le monde réel et par la fièvre de la normalité occidentale. Elle devient mannequin pour une compagnie de déodorant pour parties intimes, car le monde moderne qui aime tant l’odeur des pots d’échappement et du pétrole, déteste les odeurs corporelles, ces relents d’une animalité qu’il faut à toutes forces rejeter d’autant que ce combat promet une source intarissable d’espèces sonnantes et trébuchantes.

Elle tentera bien d’échapper aux raffles du nouvel ordre, d’abord aux côtés de la dame du ranch, Bonanza Jellybean, qui l’initie aux délices de l’amour saphique, puis avec un vieil ermite, philosophe et sage, un de ces personnages totalement improbable né du rejet d’un système absurde. Le Chinetoque, gardien d’une étrange horloge branchée sur le rythme de l’univers et qui l’initiera aux joies du sexe pour rire et au fardeau de la liberté.

D’un bout à l’autre de ce roman publié aux Etats Unis en 1976, au moment où les rêves d’un autre monde s’abiment dans le miroir aux alouettes de la nouvelle société consumériste radicale, Tom Robbins s’amuse. Tour à tour léger et militant, drôle et funèbre, l’écrivain américain attaque avec verdeur les premiers signes de cette reprise en main « morale » qui fera resplendir l’étoile noire des républicains et des évangélistes. Il sait que le bâton des bigots s’abattra bientôt avec toute la violence requise sur ceux et celles qui ont voulu, espéré, cru, pouvoir échapper à l’inéluctable disparition. Et si les cow-girls ont toujours du vague à l’âme, c’est qu’elles savent bien que les dernières grues finiront bien par disparaître, fuyant toujours plus loin les bruits insignifiants d’une époque stupidement moderne. Tom Robbins rejoint également les rangs des maîtres de l’aphorisme.

-          « la domesticité, régal du mâle, poison de la femme » p.334

-          « Le désordre est inhérent à la stabilité. L’homme civilisé ne comprend pas la stabilité. Il la confond avec la rigidité » p.265

-          « La plus grande découverte de l’homme civilisé est le baiser » p.200

-          « L’ennui avec les mouettes, c’est qu’elles ne savent pas si elles sont des chats ou des chiens. Leur cri est exactement à mi-chemin entre l’aboiement et le miaulement. » p.145

Lecture d’été – Tom Keve – Trois explications du monde – Albin Michel

Le début du XXè siècle au cœur d’un empire qui jette ses derniers feux avant la première conflagration mondiale. Là règne en maîtresse une bourgeoisie riche et intellectuellement brillante qui fait se côtoyer les plus beaux esprits  « scientifique » du temps. Un temps qui s’étourdit dans les découvertes en physique et en psychanalyse, après avoir reçu un fameux choc sous la plume de Charles Darwin. Si l’homme n’est pas le centre du monde animal, il peut sans nul doute réclamer la place de grand prêtre de l’univers, découvreur de l’atome et de l’inconscient. Dieu n’est plus le maître, qu’advienne désormais le règne de l’homme

Trois explications du monde est un remarquable roman sur un moment étrange de l’histoire occidentale. Un curieux hasard né d’une libération. Des hommes habitués à l’étude, fils du verbe le plus intense et le plus sacré, se voient du jour au lendemain, dans cette longue bataille des nationalismes du centre de l’Europe, accorder la possibilité d’étudier autre chose que leurs textes sacrés. Les juifs deviennent citoyens de l’empire et peuvent de ce fait entrer dans les universités et dans une modernité qui va, avec eux prendre un tournant révolutionnaire. Malgré les objurgations des rabbis et des tenants de la tradition, cette génération de jeunes hommes va utiliser son goût de l’étude et de l’excellence pour étancher une nouvelle soif de savoir : connaitre et comprendre l’univers, découvrir les secrets enfouis au cœur des particules.

Aux côtés de ces scientifiques partis à la recherche de l’ultime secret de dieu, d’autres hommes vont eux plonger au cœur de cette « âme » humaine, aussi mystérieuse que l’univers. Pour approcher ces mystères, ces hommes là essaieront tout : les drogues, le mysticisme, la magie, autant de croyances fort peu orthodoxes mais dans une démarche assez proche de celles des adeptes de la recherche en physique. Véritables avancées, petits arrangements avec la vérité, ces précurseurs d’une nouvelle religion iront aussi loin que leurs collègues physiciens pour comprendre l’Homme et ses secrets.

Physique et psychanalyse, les disciplines reines de la première partie du XXè siècle. Deux disciplines qui voient les juifs de l’ancien empire, les fils des rabbis et des sages d’Europe Centrale, sonder aussi ardemment les hypothèses de l’âme et des particules, que jadis leurs pères, les textes sacrés. Une génération qui croyait avoir rompu avec les superstitions des pères et qui finalement se retrouvent à l’aube de l’éradication de leur histoire face aux vieux questionnements métaphysiques. Le vieux barbu ne se laisse pas si facilement mettre à distance semble-t-il et la quête des secrets de l’univers n’est pas toujours aussi libératrice qu’on l’imaginait.

Le roman de l’anglais Tom Keve est passionnant et bien documenté. Parfois le physicien refait surface et oublie que son public n’est pas forcément versé dans les secrets de la physique mais avec un peu de curiosité on parvient à suivre sans effort les aventures de ceux que l’histoire des sciences a « panthéonisé » depuis longtemps déjà, leur ôtant chair et passion. Avec beaucoup de finesse, il montre l’étrange voyage d’une génération d’hommes s’arrachant aux entrailles des pères pour finir par y retourner. On comprend après ce livre, pourquoi tant de physiciens ne parviennent jamais, contrairement aux biologistes, à s’affranchir de l’ombre de la divinité. Une peinture brillante de ce moment de l’histoire dont nous conservons la lumière par delà la destruction, ultime rayonnement d’un monde disparu à jamais.

Lecture d’été – Michel Winock – Madame de Stael – Fayard

Une biographie magistrale qui rend hommage à une femme d’exception, fille du ministre Necker qui tenta de sauver les restes d’une monarchie stérile et agonisante. Un esprit des Lumières, vif et brillant, un esprit romantique, exalté et  sans concession. Une femme de coeur qui fut derrière ses amis contre vents et marées. Une femme aimante et aimée, mais une femme trop exigeante et trop engagée pour être heureuse. Une libérale à la culture élitiste, un être sage qui comprenait la valeur du bonheur des peuples. Ennemie des intégrisme, des réactionnaires, comme des révolutionnaires radicaux, elle tenta tout au long de sa vie, dans ses salons, dans ses échanges épistolaires avec tout ce que le monde de son temps connaissait de beaux et brillants esprits, de faire parler la raison et la mesure.

 

D’où vient-il donc qu’une telle femme, si présente, si brillante et tellement impliquée dans l’Histoire ait quasiment disparu de nos mémoires tant littéraire qu’historique. Elle, que Napoléon Bonaparte poursuivit d’une vindicte invincible du Consulat à la fin de l’Empire, puis tenta de rallier à sa cause perdue au moment des Cent Jours? Michel Winock nous donne quelques éléments de réponse à la fin d’un ouvrage dense, brillant et d’un bout à l’autre passionnant: misogynie du temps, misogynie de notre temps, difficulté pour nos petits esprits étriqués de concevoir que les femmes aient pu exister à de pareil niveau d’influence ailleurs que dans les alcôves.  Pourtant cette femme, voyageuse impénitente, interdite de séjour à moins de quarante lieues de Paris, parla à tous les princes de son temps, entretint des liens amicaux avec toute l’Europe intellectuelle, écrivit sans cesse pour ses amis et pour lutter contre les idées convenues…et convenables.

Libre et indépendante, elle osa aimer et réclamer le respect des hommes qui l’entouraient. On n’ose imaginer comment une telle femme serait accueilli sous les ors de notre république… sans doute avec les mêmes moqueries, les mêmes plaisanteries grasses et la même grossièreté mâle…Cette biographie et ce bel hommage rendu par Michel Winock sont donc les très bienvenus.