Michel Crépu – Le souvenir du monde, Essai sur Chateaubriand – Grasset

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Tout ceux qui connaissent l’histoire de Napoléon connaissent cette formidable figure que fut François René de Chateaubriand, l’homme qui repose les pieds dans l’eau sur un petit bout de rocher à l’ombre des belles fortifications de la cité corsaire. Il a admiré le Consul et méprisé l’empereur d’opérette qui conduisit ses hommes au massacre pour une gloire toute personnelle. Chateaubriand est l’auteur qu’on étudie encore avec ennuie dans des textes abscons mal présentés par des profs trop pressés et fatigués à force de hurler dans des salles de classe devenues jungle urbaines. Il est celui qu’on moque pour être trop catholique, pas assez enragé, royaliste trop romantique, mal engagé et finalement de la muse Clio, lorsqu’il ne put être l’amant de Thalie.

On connaît également d’amphigouriques biographies de l’auteur breton, dans la lignée mal comprise de ces merveilleuses Mémoires d’outre-tombe, aussi ce court essai de Michel Crépu vient-il à point nommé pour redorer la mémoire du noble lettré breton et rendre à César, enfin à François-René, les lauriers d’une gloire trop tôt oubliée.
Michel Crépu, en bon écrivain et directeur de la Revue des Deux Mondes laisse la fibre littéraire de Chateaubriand s’exprimer pleinement, passant de la fibre romanesque de l’auteur de René et Atala, au sentiment religieux réel de l’auteur du Génie du Christiannisme, aux jeux égotiques de l’auteur des formidables Mémoires. Car c’est ce qui fait l’intérêt de cette grande personnalité des Lettres françaises, il peut être le plus grand des romantiques, quand il peint les états d’âme d’une Atala terrassée par l’impossible passion de l’homme et de son maître. Il aime les descriptions d’une nature inviolée, mais en même temps, refuse de condamner la société et préfère le difficile chemin de la voie médiane où l’on tente de faire progresser le sauvage et le civilisé dans une quête commune de leur humanité.
Ayant vu trop de ses amis, parmi lesquels de grandes figures intellectuelles, le cou décollé par l’invention du docteur Guillotin, il refuse de rendre hommages aux amateurs de sang qu’il soit innocent ou coupable. Il soutient une Restauration qui semble capable de restaurer l’équilibre qui a fui le pays en même temps que la noble Raison. Dans les Mémoires il raconte cet exil, sa découverte de l’Amérique, sa piètre performance avec les princes à Coblence et surtout son séjour à Londres où il peut travailler dans le dénuement à son essai sur les révolutions. Sa rencontre avec le Consul lui laisse entrevoir un destin glorieux, mais il se découvre vite incapable de cette souplesse d’échine qui fait les grandes carrières politiques.

Crépu s’amuse au contact de ce gentilhomme breton, passionné et rétif. Incapable de se fondre dans une restauration de plus en plus rétrograde et réactionnaire, il voit se fermer les portes de la l’Histoire pour entrer dans les pénombres enchanteresses de la Littérature et surtout devient l’icône de toute la génération des écrivains qui construiront la pensée du XIXè siècle. Il meurt quelques mois après que les journées révolutionnaires de février se soient terminées par la chute de la Monarchie de Juillet.

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Pierre Bayard – Aurais-je été résistant ou bourreau? – Les editions de minuit (Paradoxe)

http://www.amazon.fr/Aurais-je-%C3%A9t%C3%A9-r%C3%A9sistant-ou-bourreau/dp/2707322776/ref=sr_1_1?ie=UTF8&qid=1362746126&sr=8-1

Une question rhétorique que beaucoup se sont posée à un moment ou à un autre, concernant la Shoah ou le simple fait 315Cbva1vML._SL500_AA300_de refuser des lois inhumaines en démocratique. Une quetion qui semble n’avoir aucun intérêt si ce n’est pour se flageller ou se couvrir aisément d’éloges. Un exercice d’histoire fiction dans laquelle, nous serions beaucoup à nous éprendre de la posture du héros. Mais Pierre Bayard est un fin lettré et un analyste du verbe, il peut donc à loisir transformer un exercice un peu vain en recherche plus fine de soi bien appuyé sur une connaissance de son propre environnement et qui ne finit pas par une affirmation péremptoire, mais pas un faisceau de propositions passionnantes.
Dans cet essai, Pierre Bayard part de son histoire personnelle et de l’expérience vécue par ses parents. Une proximité intellectuelle lui permet de s’incarner dans le parcours de son propre père, alors étudiant à l’Ecole Normale. Puis il s’appuie sur les différentes expériences de résistances incarnée par les hommes d’action, "les héros", les "justes" ou "sauveteurs", les opposants internes au régime nazi, certaines figures de déportés. Ces exemples liés à la Shoah, sont ensuite suivis d’exemples de résistance à d’autres barbaries, celle des Khmers rouges, de la guerre en Yougoslavie et des crimes tutsis au Rwanda.
Dans le parcours de ces individus, Pierre Bayard recherche les raisons qui provoquent chez certains le désir de s’engager dans la lutte, celui de venir en aide à d’autres individus, l’attachement à des valeurs humaines dépassant la peur de s’affranchir du poids du groupe. Dans tous les cas, une sorte d’évidence semble surgir. Un engagement "naturel" ne répondant ni à la logique, ni à aux questionnements: une évidence qu’on pourrait presque réduire à "parce que c’était lui ou elle" un frère, une soeur en humanité.
La dimension spirituelle clôt l’essai, comme une sorte d’encouragement à se dépasser parce que la vie humaine est un bien sacré. On sait que nombreux furent et demeurent parmi les croyants qui n’hésitèrent pas à livrer leurs voisins, mais on note chez ceux et celles qui s’opposent à la barbarie, au nom de principes universels, une spiritualité forte et vivace.
Un élément très intéressant de cet essai est l’histoire de la tchèque Milena Jesenska, amie de la résistance Marguerite Buber-Neumann, déportée à Ravensbruck et dont toute l’attitude semblait révéler une capacité de s’affranchir de la peur et du retrait en soi. Une personnalité lumineuse dont ses proches et amies semble garder un souvenir ébloui.
L’essai est passionnant, comme toujours avec Pierre Bayard, et au delà de l’étrange paradoxe de poser une question qu’il est pratiquement impossible de vraiment trancher, il y a un travail d’analyses croisées particulièrement stimulant. Et peut être aussi un appel de l’auteur à se s’apprendre et à se découvrir pour découvrir en soi le reflet de cette personnalité potentielle qu’une période de crise pourrait révéler.

Pascale Kramer – Gloria – Flammarion

http://www.decitre.fr/livres/gloria-9782081295100.html

C’est un récit étrange, qui met extrêmement mal à l’aise dans certaines descriptions, mais curieusement on ne peut reprocher à l’auteure de jouer avec les vilains esprits pervers, mais simplement de montrer la complexité des sentiments humains et de rester parfaitement en accord avec les personnages qu’elle a créés.

Gloria c’est l’histoire vieille comme le monde d’un homme qui se complait dans son rôle de sauveur et qui se retrouve pris à son propre piège. 9782081295100FS Quelques échos avec une autre histoire réelle celle-là d’enfants "arrachés à la guerre et à la misère" par une association d’apprentis sauveurs est encore dans tous les esprits. Ici Michel, travailleur social, prend fait et cause pour une jeune femme enceinte dont les parents veulent obtenir la mise sous tutelle pour la pousser à avorter. Michel lui soutient bec et ongles la capacité de Gloria à devenir mère et une bonne mère. Mais ce combat le pousse sur la ligne jaune et il est rapidement accusé d’entretenir des rapports inaproppriés avec ses jeunes protégées. Il se retrouve au chômage et perd en plus de sa confiance en lui, son épouse et beaucoup de ses amis.

Aussi lorsque Gloria l’appelle pour qu’il vienne les voir, elle et sa fille, hésite-t-il un moment. Mais trop curieux il finit par se rendre chez la jeune femme. Ce qu’il découvre c’est une Gloria plus affirmée dans son rôle de femme, de femelle diront certains, et une petite fille étrangement calme et distante. L’imagination de Michel se met en marche et sans doute travailler par ses propres échecs passés, commence-t-il à voir des attitudes étranges. Ce soupçon prend de plus en plus de place à mesure qu’il rencontre la jeune femme. Il tente alors de s’appuyer sur d’anciens collègues, mais malgré leurs regards critiques, il ne peut s’affranchir de la fascination morbide qui l’attache à Gloria.

Pascale Kramer a un don certain pour mettre en mots la fascination et le malaise. Certaines de ces descriptions de l’enfant sont à la limite du supportable dans leur dimension sensuelle, mais cette construction n’est pas gratuite et on comprend assez vite que c’est bien du malaise des adultes mis en scène dans ce roman qu’il est question. Beaucoup de finesse dans ces portraits de personnes un peu cabossées par la vie et surtout une manière assez remarquable d’entretenir le malaise jusqu’au bout.

Pascal Quignard – Les désarçonnés – Grasset

Entrer dans la prose poétique et délicate de Pascal Quignard c’est toujours s’affranchir du monde. En sortir, non pour le regarder de travers ou de haut, mais juste autrement après un séjour dans la douceur et la qualité d’une plume unique. Les sujets abordés peuvent être d’une extrême   dureté, violents même; comme dans ce dernier opus du Dernier Royaume, la qualité de l’écriture, la clarté de la réflexion et le plaisir infini à baigner dans la lumière vive d’une culture magistrale font qu’en tant que lecteur, on se sent transformé, un peu autre à la sortie de ce livre. Pascal Quignard provoque la chute de son lecteur à la suite de tant d’autres chutes inaugurales décrites dans ce livre et nous invite à nous relever pour regarder nos vies, nos cultures, notre quotidien et notre histoire d’un regard purifié et sans doute plus doux.

Il suffisait d’écouter ce matin les Nouveaux Chemins de la connaissance pour s’en souvenir, les mythes de notre chère antiquité grecque ont une merveilleuse postérité dans notre histoire contemporaine. Dans ce VII tome du Dernier Royaume qui s’ouvre sur le sacrifice atroce d’un bouc émissaire, Pascal Quignard nous propose une promenade dans l’histoire cruelle de la naissance au monde et de notre permanente recherche d’une origine fantasmatique. Comme toujours, le lecteur est baigné dans la culture, invité à regarder ici pour ensuite aller regarder ailleurs. Quignard est l’archétype de l’écrivain accoucheur, ce péripatéticien qui honore notre héritage grec.

Pour ce faire, il nous propose de multiples anecdotes en apparence décousues dans le temps et l’espace, mais qui pavent le chemin du lecteur, le guide tranquillement, le laissant libre de baguenauder, de s’attarder ici ou là, avant de poursuivre sa progression. L’amour, la mort, le sacrifice et la naissance, autant de balises qui nous mènent vers une réflexion intense sur nos origines intimes, sur l’origine de nos civilisations, sur la cruauté qui préside à l’histoire d’homo sapiens sapiens, ce surprédateur qui brise un par un tous les autres, les dépècent et s’en parent pour sacraliser sa victoire. Jouissance du sang des vaincus, comme jouissance du corps soumis pour préalable à l’accouplement mythique qui fait de chaque home une petite divinité infernale.

Depuis le début de l’aventure du Dernier Royaume Pascal  Quignard interroge encore et encore l’Histoire, la Légende, son histoire, sa propre légende et nous propose de faire de même, non pour nous inquiéter mais finalement comme Montaigne, pour apprendre à nous déprendre de nos certitudes, apprivoiser nos peurs et apprendre à accepter notre chute inéluctable.

Magnifique, poétique et doux comme un rêve…

Mathias Enard – Rue des voleurs – Actes-Sud

Dans le roman de Toni Morrison, un jeune garçon répond à la traditionnelle question "que veux-tu faire quand tu seras grand?", "Homme". Le fabuleux roman de Mathias Enard pourrait être le développement, la réalisation de la réponse de ce jeune garçon. De Tanger à Barcelone, en passant par Algésiras,  quelques années de la vie d’un jeune homme, Lakhdar, qui rencontre l’amour, l’amitié, la mort et la folie du monde et alors que son destin semble aussi tracé que celui que les médias hystériques nous donnent à lire à longueur de colonnes minables, s’arrachent à la glaise pour façonner son propre destin, faire ses propres choix et aller au bout de sa liberté. Certaines scènes pourraient paraître naïves, mais finalement, ce que Mathias Enard nous rappelle, c’est que nos cerveaux sont désormais tous porteurs d’horribles et tenaces tumeurs qui nous entrainent à ne plus penser par nous-même, mais à réagir en groupe, dans le groupe, pour le groupe. La leçon est magistrale, le style éblouissant, l’histoire belle, si belle et comme le héros de ce roman, on voudrait tous vouloir dire que nous sommes enfin arrivés à être "plus que ça". Que nous sommes parvenus à nous affranchir non de la réalité du monde, mais des habitudes et des tics du monde.

La rue des voleurs, c’est un quartier de Barcelone, la ville où Lakhdar après de longues et étranges pérégrinations finit par échouer, par amour de la belle Judit. A Barcelone, il retrouve sa belle, donne des cours d’arabe classique, lit, lit, lit encore les polars qu’il aime tant mais aussi les aventures Ibn Batouta, à l’abri dans les jardins d’un hospice médiéval où se côtoient la misère du monde. Il entend les rumeurs d’une révolte, les gargouillis d’un système qui brise et ignore, qui dévore désormais ses propres enfants dans un effort désespéré pour conserver un prééminence illusoire. Il attend que Judit aille mieux, qu’elle guérisse pour poursuivre leur route. Mais les monstres de ses cauchemars parviennent à la rejoindre et à l’obliger à un choix, un geste de sacrifice et de libération.

Mathias Enard n’épargne personne, aucune de ces forces qui assèchent le monde, le poussent à la laideur et à la haine, entrainement les hommes et les femmes dans une course folle vers l’abîme. Les hommes sont des chiens prisonniers de leurs chaînes pendant que l’argent dématérialisé est libre de révéler toute la misère du monde. La religion est une illusion entre les mains de bêtes agressives et cruelles, lâches barbares habiles à user et abuser de la fragilité des plus jeunes partout dans le monde. Il ose appeler un chat un chat, un imbécile un imbécile et pointer avec aisance le panurgisme de médias formatés par la peur et l’ignorance. Dans ce monde sans âme et sans grâce, une petite flamme parcourt parfois encore les routes, une flamme vive et légère qui aime sans se poser de question, qui vit sans imaginer être un modèle, qui regarde sans appréhension, avec une curiosité infinie. Il est beau ce héros, il porte cette part d’humanité que Victor Hugo avait insufflé à son cher Gavroche. Alors merci monsieur l’écrivain, merci de secouer notre formidable inertie, même si ce n’est que pour quelques heures…

 

Verbatim – Mathias Enard

"Les hommes sont des chiens, ils se frottent les uns aux autres dans la misère, ils se roulent dans la crasse sans pouvoir en sortir, se lèchent le poil et le sexe à longueur de journée, allongés dans la poussière prêts à tout pour le bout de barbaque ou l’os pourri qu’on voudra bien leur lancer, et moi, tout comme eux, je suis un être humain, donc un détritus vicieux esclave de ses instincts, un chien, un chien qui mord quand il a peur et cherche les caresses."

(Mathias Enard – Rue des Voleurs – Actes Sud – p.11

Linda Lê – Lame de fond – Christian Bourgois

Une femme, un homme, une fille, une maîtresse. Un quatuor uni d’abord dans le mensonge et le déni, puis dans la mort. Quatre voix pour dire l’amour, le hasard, l’exil et la difficulté d’être soi. Linda Lê dans ce roman bouleversant joue une partition à quatre voix de l’aube à l’aube ou du coeur de la nuit au  crépuscule des dieux, lorsque dans la mort il ne reste que la paix des cimetières et les regrets amers. Van, migrant venu de ce Vietnam brisé par l’aigle bifront deds malheurs du XXè siècle, trouve dans la capitale, dans le quartier de Belleville un refuge pour y exercer sa passion pour la traduction et les volutes d’une langue d’adoption léguée par une mère courage. Bien dans sa peau malgré les remarques de quelques hystériques encore peu nombreux de l’ennemi c’est l’autre, il rencontre et épouse une jeune bretonne Lou, dont la mère est pourtant un de ces monstres de foire nés de la peur et l’ignorance. Leur couple, comme tant d’autres, se construit autour d’un enfant, une fillette Laure, qui en grandissant devient rétive à toute forme d’intégration, rejetant les normes et les règles imposées par une société du rejet de la différence. Dans la vie calme de cette famille surgit brutalement, Ulma, eurasienne à la recherche de son demi-frère, Van. Cette confrontation brutale avec un passé inconnu va provoquer un séisme et jeter les personnages dans les abimes d’un voyage intérieur désespéré.

Ce qui fascinant dans ce roman, outre l’histoire particulièrement bien menée et le style toujours impeccable de l’auteure, c’est la facture des personnages. D’où qu’ils viennent ils sont confrontés à la méfiance et au rejet. Qu’ils fassent tout pour se fondre dans le moule comme Van et Ulma ou qu’ils ruent dans les brancards comme Lou et Laure, ils ne parviennent pas à échapper au poids d’une société ou d’individus qui les rejettent pour cause de différence. Deux portraits de mères s’affrontent, celle de Van, mère courage et digne qui malgré les difficultés de la vie dans un  Vietnam en guerre pousse son fils vers l’aventure d’un monde autre, une langue autre, une culture autre. En opposition les mères de Lou et d’Ulma sont deux harpies haineuses et incapables de prendre leur responsabilité, accusant la terre entière de ne pas se soumettre à leurs règles.

Lame de fond est un roman intimiste et cruel où l’amour malgré tout surgit pour la résilience de l’un et des autres.

Bertrand Longuespé – Le temps de rêver est bien court – Thierry Marchaisse éditions

On sait depuis longtemps que les conflits sont souvent beaucoup plus complexe que ce que la propagande d’un côté ou de l’autre. Bertrand Longuespé par le regard de son héros, jeune appelé, communiste par oposition à son père, breton nationaliste et "ami des allemands" pendant la  seconde guerre mondiale. Comme beaucoup de jeunes gens de son époque, l’idéal communiste et l’idéal de décolonisation se mêlent et sa mission lui apparaît clairement: faciliter la libération des peuples. Mais dès son arrivée, le jeune homme qui n’est un foudre de guerre, découvre que la situation est terriblement compliquée, que les hommes et les femmes qui vivent au coeur de ce drame ne sont innocents, ni coupables, que la plupart d’entre-eux sont instrumentalisés par les gros bras et les brailleurs de tous les partis en présence. Edgar Grion, appelé lors "des évènements" d’Algérie découvre que derrière les conflits il y a des hommes, des femmes, des enfants, du sang et des larmes et au final des perdants, des millions d’âmes perdues.

Le roman de Bertrand Longuespé est magnifique tant dans la maîtrise de son écriture, il faut dire le saisissmenent du lecteur lorsqu’après une grande partie très descriptive où l’histoire du jeune Grion se révèle petit à petit, où la situation en Algérie se détériore et où le soleil semble peser toujours plus lourd, la violence la plus barbare s’invite dans le livre, cette torture qui déshumanise la victime et le bourreau. Dans le corps même de Grion s’inscrit l’histoire impossible d’une haine construite dans le rejet de l’autre et le désir de revanche et de conquête du pouvoir. Si les colons ne sont jamais innocents, les rebelles sont prompts à s’abimer dans la barbarie qu’ils dénonçaient. Un hymne à la pensée libre dans le respect de l’histoire de chacun et surtout un hymne fort bienvenu à la complexité des mondes qui se rencontrent et parfois se dévorent. Superbe

Jean-Christophe Rufin – Le grand Coeur – Gallimard

"De creéature j’étais devenu créateur". Cette phrase, l’une des dernières du roman, révèle assez bien l’intention de Jean Christophe Rufin, intention qu’il dévoile assez longuement dans sa postface. Rendre à l’argentier de Charles VII une dimension humaine et romanesque qui   transforme petit à petit le personnage historique que l’Histoire a assez bien servi, en un double entre époque médiéval et renaissance de l’auteur, un homme visionnaire et décalé dans son temps.

En cela, le travail du romancier est parfait. On suit avec plaisir les aventures du jeune Jacques, ses rêves trop grand pour son Berry natal et sa découverte que le monde est fort vaste dans les yeux d’une de ces étranges créatures venues des confins du monde connu. Il se découvre également un talent réel pour la gestion de l’argent et des affaires, tout en gardant une vision assez idéaliste d’un métier qui consiste d’abord pour lui non à l’enrichissement personnel, mais au développement et au rayonnement de son pays. La France dans laquelle grandit Jacques Coeur est pourtant bien loin d’un quelconque rayonnement: saccagé par la guerre de cent ans, affaibli par un pouvoir royal débile, traversé par des bandes d’écorcheurs, le pays ne semble promis qu’à une longue agonie. Mais le destin est joueur et incarné pour quelques mois dans une jeune fille venue de Lorraine, il échange la donne et permet à Jacques Coeur d’entrevoir un autre destin.

Parti découvrir cette terre sainte déchirée mais encore riche, Coeur comprend que les échanges avec cette région et avec d’autres plus lointaines encore sont une nécessité, que les richesses qui s’étalent sous ses yeux feront sa fortune et les délices des coeurs faibles des cours princières et des maisons bourgeoises et hateront le désir de vivre en paix. Son refus de rester marquer par les traits de son temps, lui permetttent de regarder la situation comme plus complexe et potentiellement plus facile pour les affaires si les alliances sont bien choisies. Cette ouverture d’esprit et cette capacité d’analyse séduiront un Charles VII encore bafouillant au seuil de sa réconquête du royaume.

Devenu argentier de la Cour, il découvre une noblesse affaiblie et malade mais avide de gloire au point de tout y sacrifier même sa santé. On pare des corps décharnés, on parfume des haleines fétides et on se ruine pour être dans l’ombre du nouveau maître. Cette situation attire à l’argentier des amitiés aussi fiables que la monnaie du temps, et lorsque Charles VII décidera de faire tomber l’homme le plus puissant de son royaume, ils seront nombreux à se souvenir que pour ne pas payer ses dettes, le mieux est de se débarrasser de son créancier.

Le roman de Rufin est habilement construit sur les souvenirs, les mémoires d’un homme perdu, à jamais fuyard, à jamais inquiet des ombres qui se profile. Il a tout perdu et surtout la sécurité que lui assurait la protection du prince qu’il aura pourtant aidé de son mieux. Le message est transparent, les puissants sont toujours prompts à trahir ceux qui les servent trop bien pour ne garder auprès d’eux que des valets et des clients. Malgré tout, je trouve le roman moins intéressant, moins passionnant que le formidable travail de Jacques Heers sur le même sujet.

Sur le site de l’éditeur

 

Anatole France – Les dieux ont soif – Le livre de poche

Je ne sais pas pourquoi j’ai eu une brutale envie de relire ce petit livre d’Anatole France. La folie des hommes, l’horreur du fanatisme, l’angélisme apparent de ceux qui professe une morale plus haute, plus intransigeante, plus définitive que les autres et qui somment le reste du monde de se  soumettre à leurs codes ou de mourir. Oui vraiment on se demande comment une telle lecture peut, au XXIè siècle, ce formidable temps de moderne modernité, peut encore trouver une place dans le coeur et l’esprit des lecteurs qui voient chaque jour les effets positifs de la culture, de la nuance et de la finesse, du respect d’autrui, de ses opinions et le désir forcené de dialogue pour éviter le sanglant dialogue des armes.

Curieusement, je finissais le livre juste avant de lire le papier de David Rieff dans la revue Books, et je me suis dit qu’on n’avait décidément rien appris. Le fanatisme religieux dont on dénonce chaque jour les effets n’est finalement pas plus terrifiant que ce fanatisme de la morale, ce fanatisme du bon droit, ce fanatisme de la bonne conscience qui permit à Evariste Gamelin le terrible héros du roman de France, de franchir petit à petit tous les échelons de la nouvelle caste révolutionnaire. Fanatisme qui hante aujourd’hui les médias occidentaux dans leurs nouvelles croisades pour le "droit" des peuples – peuples dont on ne connait en général rien d’autres que les images de cartes postales envoyées par les amis.

Il faut relire le court roman de France, il faut même le remettre d’urgence au programme de l’éducation nationale avec la bonne princesse de Clèves. Rappeler que la peur et l’ignorance s’allient toujours dans le coeur de ceux qui veulent imposer leurs visions du monde, une vision étriquée, froide, sans âme, déconnectée du réel, mais dressée sur les ergots d’une moraline barbare dans ses effets. Nous sommes tous des Evariste Gamelin en puissance, nous qui sommes prêts à porter le fer et le sang pour nous protéger des nos peurs enfantines. Il ne tient qu’à nous de comprendre qu’Anatole France a raison, comme tous ceux qui appellent à la pratique mesurée de l’injonction et de la sommation, tous ceux qui pensent qu’aucune bonne décision ne peut être prise sans une connaissance réelle des choses et que les petits mensonges qu’on admet pour se parer des ailes de la morale font de nous des criminels aussi barbares que ceux que nous appelons "tyrans".