Le roman russe du XIXè siècle est un pilier de l’Histoire russe. On y voit la structure d’une société à l’arrêt, la colère naissante dans le coeur des plus pauvres, ces esclaves d’une aristocratie moribonde et l’incapacité des élites à prendre la mesure du goufre qui s’ouvre sous leurs pieds. Gogol comme les autres écrivains russes saisit cet homme russe, ses forces et ses terribles faiblesses et à le placer dans un monde que les dieux et les intellectuels semblaient avoir déserté pour longtemps.
Avec Les âmes mortes, publié en 1842, Gogol donne un champ d’honneur à ces milliers de serfs qui font encore pour un temps tourner la sainte russie. Comme les esclaves noirs des plantations américaines dont l’affranchissement manquera de jeter à terre l’Union, ces êtres ne sont que des marchandises qui n’ont d’existence que celle décidée par l’administration. On fait d’eux ce qu’on veut, on fait de leur mort un profit. Vu de notre temps des droits de l’homme et de la liberté de chacun à s’autodéterminer cela semble le comble du cynisme, en même temps, nous voyons surgir au détour des pages de nos journaux ou sur les ondes de nos radios l’histoire de ces ouvriers du textile ou de l’agriculture, esclaves de ce grand capitalisme ou le cynisme ne parvient jamais à se cacher longtemps dans les oripeaux de règlementations toujours affirmées jamais appliquées.
Le héros de Gogol, anti-héros de notre temps est un escroc, un acheteur d’hommes morts mais non encore décomptés des listes de recensement des serfs. On le voit aller d’un propriétaire terrien à un simple marchand pour discuter le vil prix de ces disparus. En roubles ou en kopek, en fonction de la rouerie des interlocuteurs, il s’agit d’acheter vite et beaucoup afin de renforcer la valeur d’une terre achetée auparavant. Et de tout système bidon, on faisait une prétendue propriété florissante dont l’hypothèque rapportait beaucoup. C’est fou l’imagination née de l’appât du gain…
Les dialogues sont à la fois savoureux et atroces, et le succès de Tchitchikov à la hauteur de ses attentes. Il peut désormais viser l’alliance matrimoniale qui finira de faire de lui un pair reconnu dans la sainte russie.
Mais les dieux, les philosophes ou les morts veillent au grain et les visées du jeune homme sont bien vite remises en cause.
Composé de longs dialogues ce roman révèle le don de Gogol pour l’analyse la plus fine de ce qui se passe dans la tête des hommes de son temps. On y voit se dérouler la tragédie d’une humanité où le prix de la chair n’est jamais le même selon que l’on naisse d’un côté ou de l’autre de la roue du destin. Magnifique et désespérant…..
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John Irving – A moi seul tous les personnages (trad. J.Kamoun & O.Grenot) – Seuil
http://www.decitre.fr/livres/a-moi-seul-bien-des-personnages-9782021084399.html
C’est toujours drôle de lire un roman qui colle aussi parfaitement à l’actualité et de comprendre que la dimension extrêmement dérangeante de la sexualité quand elle est hétérodoxe. Ainsi le réalisateur Steven Soderbergh s’est vu contraint de sortir son film "Ma vie avec Liberace" en compétition à Cannes cette année, à la télé, les grands studios refusant le film sous prétexte d’une "trop grande homosexualité". Et oui, nous sommes bien en 2013 et la vue de l’amour et de la tendresse entre gens du même sexe semble encore choquer un paquet de monde.
John Irving n’a jamais fait mystère de ses goût personnels et c’est assez exceptionnel pour être mentionné, l’un des rares à reconnaître une bisexualité "réussie" et heureuse. Dans ce roman intime et politique, il étudie le désir, ses rouages, ses jeux et ses reculades. De l’adolescent qui se découvre une attirance pour les deux sexes indistinctement à l’adulte qui a vu la tragédie du SIDA, il montre qu’une sexualité ne peut être librement assumée que si l’entourage le permet.
Billy retrace sa vie entre les miroirs familiaux et amicaux. La liberté des uns se confrontant aux règles rigides des autres et laissant souvent le jeune Billy désemparé.Au fil du temps cependant et parce que le fait d’être un "suspect sexuel" a aussi ses avantages, il découvre les petits secrets et les grands plaisirs qui en découlent ainsi que les terribles souffrances. Mais sur la scène de cette comédie humaine d’une petite ville du Vermont, ce que rencontre Billy c’est d’abord l’amour qui lui permettra de poursuivre sa route plus libre.
Le puritanisme des femmes de sa famille se trouve mis en échec par les libertés des hommes qui sous des dehors bien rangés trouvent tous les moyens de vivre leurs petites fantaisies loin du regard amer de femmes trop rigides pour être heureuses.
Cet hymne à la liberté mais aussi à une certaine forme de responsabilité et de contrôle de soi ferait merveille dans nos écoles et dans les sacs de toutes les ménagères. Car malheureusement l’orthodoxie est un principe très en vogue en ce moment…
Anjana Appachana – Mes seuls dieux (trad.Alain Porte) – Zulma
http://www.decitre.fr/livres/mes-seuls-dieux-9782843046438.html
Les nouvelles de cette auteure indienne raconte le quotidien que nous commençons à voir poindre dans les médias. La triste place des femmes dans une société en pleine mutation économique mais encore terriblement attachée à des pratiques culturelles étouffantes. Le rôle des mères et des belles-mères dans la difficulté pour les femmes de s’affranchir enfin, ce que la sociologie a démontré à de nombreuses reprises. On regarde aussi ces hommes faibles, ces fils trop chéris, ces mâles incapables de dominer leurs tristes appêtits et que la loi refuse de punir pour leurs actes. Mais l’humour étant une arme redoutable pour ridiculiser les tristes mâles indiens, Anjana Appachana s’amuse également à mettre en scène un ouvrier retord et menteur qui parvient pourtant à grimper les échelons tout en restant ostensiblement le roi des fainéants.
Huit nouvelles pour regarder l’Inde se débattre entre la modernité brutale initiée dans le libéralisme économique et la tradition maintenue à toute force au sein des familles. Pour regarder la cruauté au coeur de ces familles bourgeoises où la mariée est une source de revenus et une esclaves en devenir.
Cruelles et moqueuses, ces nouvelles parlent d’un combat quotidien, celui qui se déroule dans le champ clos de la famille. Un lieu qui est décidément celui des conflits les plus meurtriers de l’histoire….
La fin d’Alice – A.M.Homes ( trad. J.F.Hel-Guedj & Y.Gentric) – Actes Sud
Un roman bien mal sonnant au moment où une nouvelle affaire de détention arbitraire de jeunes femmes pendant de longues années par des hommes en plein coeur de nos cités emplies de bruits, de fureur, de caméras, mais toujours plus dépourvues de sécurité. Un roman mal sonnant assumé, cruel et froid comme le scalpel fouaillant la folie, les particularités de certains de nos frères et soeurs humains. A.M.Homes se livre à un exercice risqué en se mettant dans le coeur et les reins d’un pédophile et d’une jeune femme sur le point de se laisser aller à ses pires instincts. Un exercice d’autant plus risqué que la sombre héroine de ce livre est une femme pédophile, crime dont on parle peu, tant il semble impensable à la plupart de nos contemporains. Jusqu’où se loge le sexisme…
La rencontre épistolaire entre cette jeune étudiante décidée à s’ouvrir à ses fantaisies sexuelles et un pédophile enfermé depuis plus de vingt ans pour l’enlèvement, le viol et le meurtre d’une jeune fille de douze ans est étrange, à la fois légère et presque stupide de la part de la jeune fille, détachée et souvent agacée de la part du prisonnier. Leurs fantasmes se croisent et nourrissent l’imagination glacée des deux.
Au fil des pages, on découvre un homme dont l’enfance tordue a brisé toutes les chaines. Il sait que son attachement est coupable, mais ne parvient pas à résister à l’appel de cette chair si fraiche qui seule peut apaiser sa faim d’ogre. A l’opposé, la jeune femme croît dans une famille on ne peut plus normal, père absent, mère omniprésente, joli jardin et déco sans intérêt. Ni battue, ni violée, elle sait qu’elle aime la chair fraiche des jeunes garçons, juste avant que leur visage ne se couvre de cette horrible bouillie hormonale, avant que leurs muscles ne se dessinent ou ne se couvrent d’une graisse lourde, avant que leurs yeux se chargent de l’éclat métallique du chasseur.
L’auteur ne craint pas de nous faire vivre ces étranges amours, décrivant précisément une sexualité à la fois si proche et si lointaine. Elle refuse le dégoût et la moue outrée des donneurs de leçons, des "normaux" qui donnent pourtant bien naissance à ces "barbares".
Le roman est parfois dure, toujours fascinant, trop peut être…
Edgar Hilsenrath – Orgasme à Moscou (trad. J.Stickan & S.Zilberfarb) – Ed. Attila
Edgar Hilsenrath est un véritable honnête homme. Il se moque avec persistance de toute forme de langue de bois ou de politiquement correct. Son formidable Le Nazi et le Barbier, dont l’adaptation au théatre est visible à Paris ou son désopilant Fuck America font de lui un écrivain aussi déjanté que l’américain Tom Robbins et un formidable bol d’oxygène dans l’art romanesque contemporain.
Ce nouvel opus édité sous forme de roman illustré, ne dépare pas dans la bibliographie de l’auteur allemand. On y rencontre un passeur homo pervers, un mafieux prêt à tout pour que sa chère et magnifique fille puisse retrouver son amant russe, père de son futur enfant, et un groupe terroristes arabes au service de la mafia et de l’Etat israélien, et si c’est possible. On y croise également un avocat qui préfère embaucher un laideron parce qu’il est incapable de résister à sa libido et un russe passeur spécialisé dans le transfert de presque cadavre.
Orgasme à Moscou est le règne du bon goût, de la douceur et de la délicatesse… Je rigole. Le ton est gouiaileur, le sexe omniprésent et toujours légèrement en marge et la politique en filigrane pour souligner la fureur du monde et la franche hypocrisie qui y règne.
Car au-delà de l’aspect dangereusement foutraque des écrits de ce délicieux vieillard, il y a comme chez Robbins, un critique cinglante du monde dans lequel nous évoluons et une dénonciation radicale de toutes les icônes et idées reçues. Oui le sexe fait courir le monde et ce n’est ni bien, ni mal, c’est juste ainsi chez Homo Sapiens Sapiens. Et oui le sexe peut être le truc le plus triste du monde quand il n’est qu’une mécanique promptement menée pour libérer quelques bourgeois de leur insondable ennui.
Le terrorisme, c’est mal! Pas faux, mais le terrorisme n’est souvent qu’un avatar aux services des intérêts bien compris des états et des groupes mafieux.
Tous pourris? Oui, et alors, de toutes façons, homo sapiens sapiens n’est pas un ange, il va où ses intérêts le porte sans bien se préoccuper de ses contemporains. Et parfois l’improbable arrive, une femme tombe amoureuse et se bat contre vents et marées pour récupérer l’être aimé, même si celui-ci s’avèrera un crétin fini. Mais après tout, chacun est libre non…
Il faut lire et relire Edgar Hilsenrath car sa prose décile et brise la chape terrible des illusions, et dans un grand éclat de rire il ne laisse que la vie et rien qu’elle avec l’injonction de la vivre sans remord.
Sefi Atta – Nouvelles du Pays (trad. Charlotte Woillez) – Actes Sud
http://www.actes-sud.fr/catalogue/litterature-etrangere/nouvelles-du-pays
Après le très beau "Avale" où l’auteure mettait en scène le combat d’une génération de jeunes femmes décidées à prendre leur destin en main, dans un Nigéria sombre, Sefi Atta revient avec une séries de nouvelles construites au coeur de ce Nigéria chéri et haï où les femmes se battent chacune à leur manière pour exister. Entre les croyantes, les femmes d’affaire, les jeunes filles, les mères de familles, c’est tout un microcosme où le féminisme s’habille de mille nuances de couleurs. Cette marque de fabrique de l’auteure nigériane permet de voir assez précidément la société civile qu’elle soit à Lagos, Londres ou dans la banlieue américaine.
Onze nouvelles pour parler d’une société où la folie évangéliste s’incarne dans une vision de la vierge sur un pare-brise dans une casse, où l’islamisme se répand comme une trainée de poudre avec son lot de punitions d’un autre âge. Dans les deux cas, les héroines de ces nouvelles sont partie prenante du système, tout en voyant les limites, mais en restant incapables de s’affranchir de la pression sociale. Ces nouvelles sont également un instanténé de la situation explose de cet eldorado pétrolier où les extrémismes religieux rejouent des haines tribales.
L’auteure nous présente ensuite différents moments où la vie peut basculer sans coup férir, pour un peu d’argent parce qu’il faut guérir un enfant de la fièvre, quand la folie grignotte petit à petit les fondations d’une famille ou que l’appât du gain vise ces enfants qui s’embarquent dans le vie périlleuse des yahoo-yahoo, ces arnaqueurs du web.
Toutes les nouvelles sont différentes, elles rendent compte de la diversité d’une population qui dans le pays ou en exil tente de vivre au mieux avec les règles non écrites de la société nigériane où la corruption est un mode de vie. Mais loin d’une vision misérabiliste ou remplie de commisération, Sefi Atta donne à voir une société en mouvement constant, vivante et vibrante où les femmes trouvent toujours un moyen de vivre leurs rêves, mêmes les plus humbles.
On voudrait parler de la langue vive de l’auteure, mais difficile d’avoir un jugement quand on lit une tradudction, cependant, Charlotte Woillez donne une musique à sa prose, qui entre dans la tête et ne quitte plus le lecteur. On sent la chaleur, la poussière, les odeurs diverses, on sent l’air glacé de ce bureau américain où des parents viennent chercher leur carte verte, ou encore la propreté méticuleuse d’une maison américaine. Nul doute que tout cela est présent dans le texte de Sefi Atta et que sa traductrice a réussi à en rendre toutes les nuances.
Une bien belle auteure décidément…
Doris Lessing – L’histoire du général Dann (trad. Philippe Giraudon) – Flammarion
Je n’ai pas lu les aventures du Général Dann contée par Doris Lessing dans « Mara et Dann » (je vais d’ailleurs me rattraper pour ce tragique oubli), mais cela n’empêche nullement d’être totalement emportée par cette suite de leurs aventures. L’auteure anglaise, prix nobel de littérature offre ici un contrepoint à La Route de Cormack Mc Carthy. Un récit initiatique et mythique d’une humanité en ruine, espérant trouver dans les derniers vestiges d’un passé inconnu et fascinant, une porte d’entrée vers un monde pacifié.
Malheureusement, sur une planète étrange et inhospitalière, les groupes humains sont soumis aux guerres et aux brutalités des plus forts. Le Centre devient un refuge où le Général Dann et son second Griot tente de former une nouvelle armée pour tenter d’accéder à un nouvel espace susceptible de les accueillir lorsque les conditions climatiques seront devenues insupportables autour du Centre.
Mais avant de partir sur ces nouveaux chemins de traverse, le Général Dann veut revoir la beauté sidérante des falaises de glace. Lors de son étonnant voyage, il croise les habitants d’îles qui risquent à tout moment de finir englouties sous les eaux mais où personne n’accepte de croire au danger aussi réel qu’imminent. Cette partie est une parabole saisissante de notre propre aveuglement, Doris Lessing nous confronte à notre refus du changement pour sauver ce qui peut l’être encore.
Lorsque Dann revient, en compagnie d’un chien des neige qu’il a sauvé des eaux, au Refuge, après un voyage de quatre années, il découvre que sa chère sœur Mara est morte en donnant naissance à sa fille. Désespéré, il sombre dans une profonde mélancolie provoquant du flottement dans les défenses du Centre.
Ce roman est un conte terrifiant sur un monde qui pourrait bien être notre avenir. Une terre inhospitalière où les changements climatiques détruisent les édifices sociaux et rendent les humains à leur condition de fuyards sans repos. Les guerres opposent des réfugiés à d’autres dans une quête perpétuelle d’un lieu où se poser. L’alcool et le pavot finissent de mener tous ces malheureux vers l’abîme. Doris Lessing ne craint pas de tremper la plume dans les blessures de notre civilisation pour fouailler le nihilisme dont nous faisons tous preuve. Nulle beauté, nul espoir dans ce roman qui semble d’une désespérante anticipation. Tout n’est pas perdu nous explique-t-on. En êtes-vous bien sûr…
Michel Crépu – Le souvenir du monde, Essai sur Chateaubriand – Grasset
Tout ceux qui connaissent l’histoire de Napoléon connaissent cette formidable figure que fut François René de Chateaubriand, l’homme qui repose les pieds dans l’eau sur un petit bout de rocher à l’ombre des belles fortifications de la cité corsaire. Il a admiré le Consul et méprisé l’empereur d’opérette qui conduisit ses hommes au massacre pour une gloire toute personnelle. Chateaubriand est l’auteur qu’on étudie encore avec ennuie dans des textes abscons mal présentés par des profs trop pressés et fatigués à force de hurler dans des salles de classe devenues jungle urbaines. Il est celui qu’on moque pour être trop catholique, pas assez enragé, royaliste trop romantique, mal engagé et finalement de la muse Clio, lorsqu’il ne put être l’amant de Thalie.
On connaît également d’amphigouriques biographies de l’auteur breton, dans la lignée mal comprise de ces merveilleuses Mémoires d’outre-tombe, aussi ce court essai de Michel Crépu vient-il à point nommé pour redorer la mémoire du noble lettré breton et rendre à César, enfin à François-René, les lauriers d’une gloire trop tôt oubliée.
Michel Crépu, en bon écrivain et directeur de la Revue des Deux Mondes laisse la fibre littéraire de Chateaubriand s’exprimer pleinement, passant de la fibre romanesque de l’auteur de René et Atala, au sentiment religieux réel de l’auteur du Génie du Christiannisme, aux jeux égotiques de l’auteur des formidables Mémoires. Car c’est ce qui fait l’intérêt de cette grande personnalité des Lettres françaises, il peut être le plus grand des romantiques, quand il peint les états d’âme d’une Atala terrassée par l’impossible passion de l’homme et de son maître. Il aime les descriptions d’une nature inviolée, mais en même temps, refuse de condamner la société et préfère le difficile chemin de la voie médiane où l’on tente de faire progresser le sauvage et le civilisé dans une quête commune de leur humanité.
Ayant vu trop de ses amis, parmi lesquels de grandes figures intellectuelles, le cou décollé par l’invention du docteur Guillotin, il refuse de rendre hommages aux amateurs de sang qu’il soit innocent ou coupable. Il soutient une Restauration qui semble capable de restaurer l’équilibre qui a fui le pays en même temps que la noble Raison. Dans les Mémoires il raconte cet exil, sa découverte de l’Amérique, sa piètre performance avec les princes à Coblence et surtout son séjour à Londres où il peut travailler dans le dénuement à son essai sur les révolutions. Sa rencontre avec le Consul lui laisse entrevoir un destin glorieux, mais il se découvre vite incapable de cette souplesse d’échine qui fait les grandes carrières politiques.
Crépu s’amuse au contact de ce gentilhomme breton, passionné et rétif. Incapable de se fondre dans une restauration de plus en plus rétrograde et réactionnaire, il voit se fermer les portes de la l’Histoire pour entrer dans les pénombres enchanteresses de la Littérature et surtout devient l’icône de toute la génération des écrivains qui construiront la pensée du XIXè siècle. Il meurt quelques mois après que les journées révolutionnaires de février se soient terminées par la chute de la Monarchie de Juillet.
Sur le site de Grasset
Genichiro Takahashi – Sayonara Ganster (trad. Jean François Chaix) – Books
Je raffole des bonbons à la cannelle.(…) Les bonbons à la menthe viennent en deuxième place dans mes préférences. Les bonbons à la cannelle ont le goût des anges, les bonbons à la menthe ont le goût des satyres. Il existe entre ces deux parfums une parenté aventureuse (…)
A la troisième place dans mes préférences viennent les bonbons à la noix de coco. Leur parfum a deux aspects totalement différents, comme l’expression de la Vénus de Botticelli. A main gauche, sur la partie ombragée du visage, l’artiste nous offre une image de spleen et de langueur spirituelle; tandis qu’à main droite, la partie éclairée du visage laisse imaginer un esprit plein de force et de confiance qui s’abîme dans la contemplation des lointains. Cette dualité quelques peu amère, et qui accorde plus de prix à la synthèse des éléments conflictuels qu’à la simple unité, se détecte das le parfum du bonbon à la noix de coco
Un monde très étrange que celui de la littérature nippone. On y trouve des chirurgiens obsésés sexuels incitant ses patients à faire des bêtises et des professeurs de poésie, amoureux d’une belle gangster immortelle ou presque. Le roman de Genichiro Takahashi, (traduction de traduction, ça je suis moins sûre) est à la fois drôle, délirant, décalé et foutraque. Rien ne semble tenir debout dans cet univers, un peu comme dans le monde renversé d’Alice. Les frigo sont d’augustes poètes, les muses de terribles malfrat(e)s et des chat amateur de vodka et de livres rares.
Il y a des moments de grande tendresse, comme dans ce don du nom où les amoureux s’offrent comme le plus précieux des cadeaux, un nom symbole de leur amour. Les moments d’une insondable tristesse lorsque le destin envoie ces cartes de condoléances qui préparent les gens à la mort d’un proche. Des moments totalement baroques comme la rencontre avec les gangster philosophe ou le dialogue absurde entre les frigos poètes de l’antiquité ou encore ces cours donnés à des quintuplés qui jouent aux chaises musicales.
Baroque c’est sans doute le mot le plus adéquat pour définir ce drôle de moment littéraire qui demande au lecteur d’abandonner toute forme de logique pour se laisser séduire par Sayonara Gangster le professeur de poésie et sa douce muse Livre-de-chansons.
Donc, vous qui entrez dans ce roman, abandonnez tout espoir de rationalité … et profitez de ce moment de délicieuse folie.
Sur le site de la revue Books
Pola Oloixarac – Les théories sauvages (trad. Isabelle Gugnon) – Seuil
http://www.seuil.com/livre-9782021035452.htm
Un roman très étrange et très stimulant, où l’auteure mêle avec art le loufoque et l’érudit, le salace et le politque. Le style est brillant et enlevé et le roman se dévore comme un polar ou un roman de cul ou un essai d’anthropologie rondement mené. Un premier roman maîtrisé et détonnant. Un anthropologue recherchant la fonction de la violence dans les sociétés premières. Une jeune étudiante fascinée par son professeur et par les travaux de l’anthropologue sur la violence. Un couple laid et accroc du sexe, fasciné par la violente de la beauté et la fascination de la difformité. Trois histoires, trois fils tirés avec talent par Pola Oloixarac pour former une trame à la fois complexe et passionnément liée. Chaque protagoniste avance ses théories avec une morgue et une suffisance qui finissent toujours par se confronter et se déliter dans le réel, dans des moments d’une grande intensité dramatique, parfois même très émouvants.
Tout commence en Nouvelle Guinée, avec les rites de passage de certaines tribus où les adolescents sont brutalement confronté à la fragilité de l’expérience et à la cruauté de la nature. Manger ou être mangé, une histoire vieille comme le monde. Pendant ce temps dans un autre espace, des coits non interruptus donnent naissance à deux être d’une rare laideur qui se trouveront par hasard un jour face à face pour confronter le regard posé par le monde normé sur leurs appétits débridés. Puis surgit l’étudiante brillante et asociale, vivant au coeur de l’intellectualisme le plus pur, tout en jouant les mères pour une chatte appelée Michelle Montaigne et un poisson rouge Yorick survivant de l’apocalypse du bocal.
Trois axes, et quatre destins qui du début du XXè siècle au XIXè siècle en passant par la dictature se déploient dans les méandre de personnalités hors du commun.
Le sexe et la violence sont omniprésents dans le récit, mais d’une manière festive, jamais glauque. L’auteure ne perd jamais de vue que le sexe quand il récuse l’esprit de sérieux est gai et léger et politiquement incorrect. On a le droit d’être une étudiante associale et brillante et de rêver de s’envoyer en l’air avec un professeur au divin nom d’Auguste. On a aussi le droit quand on est dépourvu des charmes à la mode du temps, de vouloir s’envoyer en l’air avec des êtres beaux et libres mais également avec des déficients mentaux. Au passage, c’est un formidable rappel que la déficience physique ou mental ne veut pas dire abscence de désirs et il faut être abominablement normaux pour refuser cette faculté inhérente à chacun. On découvre aussi les travaux d’un anthropologue allemand du début du XXè, qui découvre que derrière la "barbarie" de certains rites, il y a un profond attachement à la réalité complexe de la vie humaine en lien avec l’univers.
Pola Oloixarac s’amuse à nous perdre dans les méandres de son récit, elle s’amuse aussi à casser les codes d’une sexualité normative aussi ennuyeuse que possible. Parfois crue elle n’est jamais vulgaire car ses personnages sont magnifiques, une sorte de théatre où l’absurde n’est jamais loin, mais un absurde qui rêve d’humanité complexe loin des normes abêtissantes et blessantes.

