J.B.- Pontalis – Un jour, le crime

9782070447961FShttp://www.decitre.fr/livres/un-jour-le-crime-9782070447961.html

Court essai passionnant, philosophique et personnel sur la culture du crime dans notre société. Sa présence dans nos médias sous la forme du "fait divers", la mise en scène du jugement et de la peine, le rôle des criminels comme repoussoirs ou objet de fascination. Pontalis aborde tous ces points en quelques pages rondement menées. Le point de départ provient d’un constat d’omniprésence de la violence partout autour de nous, une agressivité qu’on ressent dans beaucoup de nos interactions au quotidien, comme si la société humaine occidentale était l’incarnation de cet enfer que sont les autres. L’exemple pris par l’auteur en ouverture de son livre est d’ailleurs remarquablement parlant. Ce court moment de nos vies récentes où ceux qui vivaient à la campagne ou à la montagne ont pu, du jour au lendemain, retrouver les ciels purs de bruits et de fureurs et où nous avons presque remercié notre mère la terre pour son déchainement nordique qui clouait les avions aux sols. Oubliant de fait que dans ce déchainement, une promesse de mort nous était faite. La violence, toujours.
Le ton de l’essai, très personnel, permet de découvrir les obsessions de Pontalis, ses craintes et ses petites fantaisies, comme le rejet du polar, un renversement intéressant pour ce psychanalyste. Il nous parle de ces figures féminines du crime, symboles pour les uns de la révolte ou de la chienlit. Il montre également comment ce "passage à l’acte", ce moment où toutes les chaines, tous les liens sociaux disparaissent pour ne laisser la place qu’à la réaction, l’action la plus brutale, la passion enfin débridée, appartient à notre humanité; rien ne nous garantit contre ce moment d’absence, de folie.
Un passage très intéressant sur la justice, sur ce moment où un groupe d’individus se voit confier le pouvoir absolu de juger d’autres individus, d’imposer des peines et jusqu’il y a peu, de tuer pour rendre justice, de "couper un homme vivant en deux". Il n’y va pas de main morte, on sent qu’il n’aime guère l’arbitraire qui se cache derrière le bandeau de la dame à la balance. Et pour enfoncer le clou, il rappelle à quel point cette justice est d’abord à l’image de la société où elle déroule ses doctes jugements. Ainsi ce prêtre échappa à la guillotine après le meurtre de sa jeune maîtresse et la mort du foetus qu’elle portait, et put à partir de 1978 couler d’heureuses heures dans le monastère qui sut accueillir cette intéressante brebis.
"Au commencement était l’acte. Cet acte était la mise à mort. Ce commencement est sans fin." Une conclusion pessimiste pour un essai brillant et plein d’esprit. Un constat, notre violence individuelle ou collective est sans doute la seule chose qui nous soit intrinsèquement propre.

Mickaël Foessel – Après la fin du monde, critique de la raison apocalyptique – Seuil

Après Critique de la raison sécuritaire, le philosophe Mickaël Foessel revient sur nos temps catastrophés avec ce nouvel essai. Lorsque je l’ai entendu sur France Culture, j’ai été séduite par la présentation de l’essai. Clair, didactique et non dénué d’humour, le philosophe semblait poser  d’intéressantes questions et ouvrir de non moins intéressantes pistes de réflexion. Malheureusement de la présentation à la réalisation, il y a un pas, et ce pas est parfois infranchissable pour des esprits brouillons. Salmigondis de tout et du contraire de tout, ce livre a pour effet de créer un sentiment de malaise devant l’incapacité de l’auteur à partir de vœux pieux et de niaiseries naïves. Quand être au monde devient une incapacité à regarder la réalité en face, il devient une injonction à ne rien faire qui tranche avec l’apparente réhabilitation du politique qui apparait dans l’ouvrage.  Quand une forme de stoïcisme rencontre des formes latentes de « panglossisme » on assiste à un décentrement de la question de la responsabilité de l’être dans le monde assez désagréable à lire.

Notre modernité n’a pas le monopole de la crainte de la fin du monde et des discours eschatologiques. Elle a par contre cette nouveauté de sa potentialité de mise en pratique. Evidence qui incite de nombreux hommes et femmes à craindre l’avenir et à voir dans le présent les effets pervers de l’inconscience collective. La technicité allié à des formes diverses de désœuvrement éthique et au culte de l’homme prométhéen ont créé la capacité de détruire très vite de grands nombres d’hommes et de femmes, voire la totalité de notre espèce, mais également un nombre croissant d’autres espèces et notre biosphère elle-même.

Cette réalité technique est devenue encore plus criante avec l’analyse du poids de plus en plus lourd des choix environnementaux et économiques d’un groupe restreint d’individus sur notre planète. La notion de progrès devient alors relative, tellement relative qu’on peut parler d’une crainte légitime devant l’usage moderne  d’un terme qui oublie qu’un progrès mal compris peut devenir un poids pour les femmes et les hommes non « comptabilisés » dans l’image d’Epinal d’un progrès idéalisé.

Les peurs engendrées par un monde semblant tourner à l’envers et au profit d’une ploutocratie provoquent des réactions épidermiques qui vont de l’intégrisme religieux au rejet de toutes formes de modernité technophile. Balayer ces peurs d’un revers de la main, avec la morgue du sachant qui humilie les pauvres « incomprenants », les peureux, les craintifs, les déçus d’une globalisation où l’homme n’a guère de place, au nom d’une idée assez nébuleuse appelée le « cosmopolitique » est tout à fait contre productif pour le propos de l’auteur. Il est certain qu’il est nécessaire de ne pas se laisser enfermer dans la nationalisme ou le régionalisme ou l’intégrisme étroit, qu’il faut accueillir l’autre dans sa diversité pour regarder le monde autrement et remettre sans cesse en cause ses certitudes, mais lorsque l’autre vient vous cracher à la figure et déféquer sur votre tapis, il est plus compliqué de rester ouvert et disponible. La naïveté est bonne parfois, mais il faut aussi reconnaître comme Voltaire que certains particularisme sont difficilement réductibles ou solubles dans les valeurs démocratiques.

Il y a dans le propos de cet auteur, comme dans celui de beaucoup de philosophes un anti-naturalisme consistant à mélanger tout et n’importe quoi au nom d’une liberté prétendue sacrée des individus et d’une lutte contre une dérive à la fois sécuritaire et sanitaire où l’auteur mélange beaucoup de choses sans grand rapport. Pour le plaisir d’un petit groupe, il faudrait restreindre la liberté de la majorité qui aurait une sorte de tendance naturelle au conformisme et au rejet de la modernité ? Position plaisante certes et surtout très facile, qui consiste finalement à dire « après moi le déluge ».

L’homme n’aime guère être dérangé dans ses certitudes et ses habitudes, c’est une évidence, mais lier à cela à un conformisme et à un conservatisme étroits s’opposant à l’attrait d’une ouverture totale au monde semble pour le moins remarquablement naïf. La peur n’empêche pas le danger, mais regarder en face les problèmes ne signifie pas pour autant  l’incapacité à envisager l’avenir et une modernité dignes pour tous.

Alain Renaut – Histoire de la philosophie politique – T2 – Naissance des modernités – Calmann-Levy

Sur les ruines de l’Empire romain, surgit la nouvelle force qui va formater l’esprit des populations occidentales pendant près de 1000 ans. Le christiannisme va en devenant une force politique structurant l’ensemble de la société haut delà des castes antiques. De Paul, véritable théoricien de la nouvelle religion à  Montesquieu, de la religion comme force de frappe au premiers doutes issus des découvertes scientifiques et des retrouvailles avec les arts antiques et arabes, de longs siècles d’une construction entre théocratie rêvée et monarchie de plus en plus absolue. Le pouvoir politique s’incarne au delà de la cité de dieu pour gouverner un monde d’hommes et de femmes à la fois soumis et rêtifs.

Ce qui est fascinant dans cette étude c’est de constater que passés le temps de Paul et d’Augustin et les querelles intestines autour des interprétations du message du Christ, ce sont bien les arcanes de la stratégie politique qui sont posés. De la possibilité pour l’Eglise à posséder des biens, dénoncer par les franciscains, aux prémices d’une pensée du faible face aux forts, du désir de liberté individuelle générée par la désir de liberté des républiques italiennes à la nécessité pour un prince de soumettre ses concitoyens pour régner aisément, et de l’émergence du contractualisme au déterminisme sociaux et politiques, Alain Renaut et les intervenants invités dans ce livre nous convie sur le chemin passionnant d’une philosophie politique qui semble aller dans tous les sens, mais finit par s’incarner dans une éternelle querelle entre les anciens et les modernes, les partisans d’un équilibre et ceux d’une rupture qui annnonce ici la profonde rupture provoquée par la révolution française, incarnation du mal absolue que serait une pensée rationaliste sans conscience ou d’un formidable élan qui conduira à l’indépendance des hommes au sein d’une société idéale. Le rude combat des Lumières est à l’honneur dans le T3.

Alain Renaut (sous la direction d’) – Histoire de la philosophie politique – La liberté des anciens – Calmann-Levy

Nos temps furieusement modernes semblant souffrir d’un déficit chronique de sens politique et de sens commun, se replonger dans la belle oeuvre qu’Alain Renaut avec Pierre Henri Tavoillot et Patrick Savidan ont assemblé dans les 5 volumes de l’Histoire de la philosophie politique, parue en 1999. Dans le  premier volume, les auteurs présentent l’idéal antique puis les types de gouvernement instaurés dans les religions du livre. Comment la rationalité va par les travaux de Platon et d’Aristote d’abord entrer dans le champ de la réflexion symbolique et déplacer légèrement d’abord la place de l’individu dans le cosmos.

Penser la philosophie politique c’est d’abord penser la place du citoyen dans la cité. Puisque la liberté individuelle ne saurait être une donnée de l’antiquité, seuls un très petit nombre d’individu sont directement concernés par les réflexion d’Aristote ou de Platon. La liberté est dont d’abord et avant tout la capacité de participer aux affaires publiques.

Ce que les philosophes grecs vont initier c’est l’irruption dans la tradition antique incarnée dans l’Histoire elle même, d’un droit "naturel" qui s’oppose de fait à la norme. On définit un corpus de Lois adaptées une République idéale où chacun et chaque chose est à sa place en fonction de sa nature. Il ne s’agit pas de révolutionner la tradition, juste de définir selon une grille claire la justice des bonnes lois pour permettre le développement d’une cité où l’harmonie règne pour le mieux être de tous. Ces bonnes Lois touchent tous les domaines aussi bien moraux que techniques, car du maintien de ce subtil équilibre dépend la bonne marche de la cité. Mais les travaux de Platon et d’Aristote, pour adaptés qu’ils soient à l’idéal des deux hommes est remis en cause très vite par une autre école philosophique, dont malheureusement les traces sont rares et que l’Histoire par la grâce d’un Platon jaloux a estampillé pour longtemps manipulateurs, intéressés et peu crédibles, l"école sophistique. Le goût pour la réthorique de cette école cache désormais une critique très construite des limites des Lois ou de la républiques et sur le mode de production du citoyen, base du système défini par Aristote.

Cette première phase de l’histoire de la philosophie politique est suivie par une revue des système politique dans les trois religions du libre. Comment faire fonctionner une théorie politique dans des régimes théocratiques où l’individu n’est qu’un maillon d’une longue chaine de croyances et où la liberté ne se conçoit que dans l’obéissance absolue aux dogmes. On nous présente ici la naissance de ces trois théocratie et comment la politique n’a d’autre rôle que maintenir le pouvoir des élites religieuses ou remplacer les uns par les autres en fonction des victoires militaires.

Ce premier opus, intitulé "La liberté des anciens" en hommage aux travaux de Benjamin Constant sur cette question s’oppose bien sûr à la "liberté des modernes" qui va à partir de la chute de l’Empire romain travailler les sociétés sous domination chrétienne. Car la place de l’individu annoncé par la nouvelle religion des servants du Christ se trouve modifiée. Petit à petit le groupe va céder devant les "conqûêtes" de l’individu au coeur de la société.

Verbatim – André Laks

"Bien que formellement opposés, le destpotisme et la démocratie reposent en fait sur le même principe. L’exercice du pouvoir absolu ne peut que stimuler les désirs irrationnels du monarque et son avidité (son désir de "plus" ou pléonaxie, 875b6 Lois). Pareillement le régime démocratique prend pour norme le plaisir de chacun (c’est en ce sens qu’elle est une "théotocratie", 700d-701b, Lois) favorisant une vie de liberté effrénée et d’"impudence". La relation des deux régimes est identique à celle de deux vices aristotéliciens. Chacun des extrêmes repose sur l’excès d’un élément donné (le pouvoir en un cas, la liberté dans l’autre) dont la mesure réside en "milieu" où elles s"équilibrent mutuellement."

(André Laks dans Histoire de la philosophie politique t.1 – La liberté des Anciens)

Michel Delon – Le principe de délicatesse / Libertinage et mélancolie au XVIIIè siècle – Albin Michel

Quand un professeur de littérature se penche sur la mélancolie, on se sent un peu moins coupable de ne pas être le dernier bout-en-train à la mode, ni de ne pas communier dans l’humour vachard du temps et encore moins dans le consumérisme putassier qui semble être le sommet  de l’élégance de notre époque méchamment moderne.

Les Lumières dans lesquelles nous communions depuis plus de 200 ans au nom du progrès apparaissent sous la plume de Michel Delon infiniment plus nuancées, moins aveuglantes, plus sombres même sous la plume d’un Marquis de Sade beaucoup moins divin que certains ne continuent à le clamer. Le XVIIIè siècle dispose les premiers lanciers de la révolution: Dans les salons des dames savantes et des riches muses de l’esprit nouveau les arts, la philosophie, les romans, la politique, le bon goût, l’humour et la cuisine se pare des atours d’une nouvelle déesse, la liberté.

Libre d’aimer ou pas, de croire ou non, de se soumettre ou pas. Libre surtout de d’affranchir des règles qui régentent le commun des mortels et ainsi libre de se  croire au dessus de la mêlée humaine, détenteur d’un savoir qui doit illuminer le coeur des hommes. La légende est belle et nul doute que l’esprit encyclopédique qui alimente les Lumières d’une redoutable énergie se sent porté par les ailes de cette liberté qui partout fait la joie des artistes.

La mélancolie du XVIIIè siècle est bien différente de celle qui hantera les pages et les tableaux des artistes du siècle suivant. Pas encore entaché par les bains de sang révolutionnaire et par les fureurs hégémoniques du petit corse, la mélancolie des Lumières aime, se désespère quelques heures de ne plus être aimer avant de retrouver de nouveaux plaisirs dans de nouveaux bras accueillants. Les corps exultent dans des jardins enchanteurs, malgré la certitude de l’inéluctable fin. Les libertins sont fous d’eux-mêmes tout en espérant élever le monde. Ce ne sont que les premières semonces de la phase révolutionnaire et les terreurs aristocratiques qui pousseront un Sade à faire du libertin un monstrueux barbare avide de plaisir inhumain, avide finalement d’un pouvoir féodal brisé un siècle plus tôt par un autre astre royal.

L’essai de Michel Delon est foisonnant et laisse ce curieux sentiment que malgré ses erreurs et ses prétentions, le siècle des Lumières a cru longtemps que l’être humain pouvait grandir et embellir.

Sur le site de l’éditeur

Paul Diel – Ce que nous disent les mythes

On ne dira jamais assez de bien de la radio de service publique dans ce rôle de passeur de culture. Lorsque j’ai entendu le compte rendu de cet essai, je me suis immédiatement rendu chez ma charmante libraire _ qui a l’excellente idée d’avoir son échoppe en face de chez moi_ et je ne cesse de m’en féliciter. Car cet ensemble de textes  inédits du psychologue d’origine autrichienne est tout simplement formidable. Le symbolisme enfin libéré de sa gangue de traditions esotériques de mauvais aloi mais passé à la moulinette des découvertes sur le moi, le surmoi, le ça qui agite le XXè siècle.

Paul Diel a bien évidemment travaillé sur les mythes grecs mais il a aussi visité l’empire jusque là inexpugnable de la religion chrétienne, de manière beaucoup moins hystérique que Freud quelques décenies auparavant. Car ce qui fait la valeur du travail de Diel c’est la distance et la finesse de l’analyse. Le psychologue n’a de compte à régler avec personne ce qui donne à son travail une grande profondeur. Désamorçant la portée polémique de son travail, il analyse, explique avec beaucoup de précision et sans aucune pédanterie le cheminement de son travail.

Avec la trilogie des archétypes, Diel revient également sur le travail des grandes figures de la profonde mutation de notre rapport à nous même, et particulièrement sur le travail de Jung et c’est là que l’auteur établit le lien entre l’inné et l’acquis, entre le psychique construit et les schémas mentaux hérités. Anima et Persona, les jumeaux parfaits :-) .

Dans le dernier texte présenté ici, psychologie et art, Diel nous promène dans l’opposition entre art comme activité au-delà de la personne et art utilitariste pour nous rappeler que comme toutes nos activités l’art est d’abord le produit de notre intense et permanente activité psychique. Ce qui en fait toute sa valeur, mais également toute sa fragilité.

L’ensemble de textes publiés dans différentes revues il y a plus de 60 ans est totalement moderne et passionnant. Paul Diel est sans nul doute ma découverte de ce début d’année et un livre qui ne quittera pas de sitôt mon sac :-)

Peter Sloterdijk – Tu dois changer ta vie (trad. Olivier Mannoni) – Libella Maren Sell

Cet essai extrêmement dense et où les grands noms de la philosophie sont régulièrement interpelés est une tentative dans ces temps d’incompréhensions  culturels, de raidissements nationalistes et ethniques, d’inciter l’humain à se reconstruire, à se repenser sur un plan matérialiste. Il faut changer ta vie, injonction poétique de Rilke, s’inscrit dans la fascination du poète pour les bustes d’Auguste Rodin, une autre forme du très antique « esprit sain dans un corps sain ». Sloterdijk reprend à son compte cet adage pour nous proposer de renouer avec une philosophie vitaliste, débarrassée des relents religieux, mais toute entière tournée vers l’homme et sa place dans le monde. Et c’est là que se situe, pour moi, les limites de cet essai prolifique, l’homme, l’homme, l’homme…oui mais un homme une fois encore en puissance, trop peu conscient de l’importance capitale de son environnement. Le propos du philosophe allemand semble alors moins novateur, presque connoté. Mais, cet essai dans sa dimension humaniste, est un havre de paix, en ces temps peu glorieux de niaiseries politiciennes.

A sa sortie en Allemagne en 2009, le livre aurait connu un succès considérable avec près de 100 000 ventes, ce qui est considérable pour un essai aussi dense, qui compte plus de 700 pages. L’auteur expliquait pince sans dire, que des couples s’étaient échanger le livre pour noël, ce qui laissait penser à un léger décalage entre le message publicitaire et le contenu du livre. D’un autre côté, pour les couples en souffrance, le poids du livre permet de faire quelques dégâts non négligeables aux objets fétiches de l’autre…Car l’essai n’est pas simple, la densité et la précision des exemples et de l’analyse de ce qui chez les philosophes choisis par Sloterdijk nous inviterait à changer nos vies. L’essai s’ouvre sur un préambule assez simple : la religion n’est pas et n’a sans doute jamais été un modèle pour nous inviter à grandir et à nous nous grandir, il est donc nécessaire de s’en défaire. Là notre philosophe n’est pas bon camarade, puisqu’il considère que les athées militants et scientifiques jouent la carte de la caricature et desservent le combat contre la persistance de l’empreinte religieuse, alors qu’il suffirait de souligner que la religion n’a aucune base puisque n’importe qui peut aisément en créer une en arguant toujours du même argument : les nouveaux zélotes portent la vraie foi. On rétorquera à Sloterdijk que si briser la force d’inertie de la superstition religieuse avait été aussi simple, elle ne continuerait pas à prospérer.

Une fois débarrassé de la religion et de l’illusion d’un arrière monde meilleur, l’homme pourrait donc, d’après le philosophe allemand, poursuivre son aventure et conquérir une existence plus conforme à ses désirs. Sloterdijk propose alors trois chemins à suivre en parallèle, baguenaudant de l’un à l’autre qui pourraient donner à l’être humain un contrôle plus grand sur sa destinée et l’inciter à chercher le meilleur pour lui et pour les autres : l’esthétique, l’athlétique et philosophique. Ces domaines se pratiquent par des exercices, on retrouve ici la tradition philosophique antique, car l’expérience seule permet d’affranchir son esprit. Il est assez drôle de voir intervenir dans le propos de l’auteur le créateur de la scientologie ou la volonté sans faille de Coubertin pour réintroduire le sport « à l’antique » dans le progressisme et la modernité affirmés du XIXè siècle.

L’extrême technicité du monde moderne et la dématérialisation du politique et de l’économique a jeté l’homme dans une profonde solitude. Il n’est plus en état de gérer et de digérer la totalité des savoirs, il est relativement démuni face à l’extrême technicité du monde. Il est donc tenté et nous en avons une preuve quotidienne dans l’état politique calamiteux de notre Europe, de se replier soit sur les arguties religieuses, soit sur le petit quant à soi national, voire même clanique ou même familial. Le philosophe allemand nous propose donc avec cet essai de revoir dans notre grande histoire philosophique ce qui peut nous affranchir de la peur de l’inconnu et d’un meilleur contrôle de nous même d’abord et de nos connaissances. Une sorte de double dressage physique et éthique. La pratique régulière d’un sport, la volonté de se dépasser, et non de dépasser les autres, nous permettrait de préparer notre esprit à des pratiques similaires. Refuser la soumission au « réel », à la peur et à la dépréciation de soi, pour par le savoir et la pratique quotidienne d’exercices philosophiques, nous débarrasser du superflu pour revaloriser l’essentiel. Pierre Hadot et Lucien Jerphagnon ou à certains égards, Michel Onfray nous ont déjà invité à reprendre le contrôle de nos corps et de nos esprits, pour sinon changer le monde, au moins ne pas vivre recroqueviller dans la terreur. L’essai est à ce titre réussi mais, je trouve qu’il lui manque cette dimension que la biologie et surtout l’éthologie nous ont appris, l’homme ne peut contrôler son environnement, il doit vivre avec lui.

Guillaume Métayer – Nietzsche et Voltaire – Flammarion

Rendre hommage à un  auteur par le biais de la pensée d’un autre est un exercice compliqué car l’un prend souvent le pas sur l’autre et qu’on peut rapidement  faire d’un des personnages une simple utilité. Guillaume Métayer double la difficulté en cherchant Voltaire dans l’œuvre de Nietzsche qui ne cite guère le « reclus » de Ferney et dont le portrait rappelé en fin d’ouvrage n’est guère flatteur. Alors exercice impossible ? Tentative désespérée ? Recherche d’une aiguille dans une botte de foin ? Exercice compliqué certes, tentatives parfois un peu extrêmes, mais remarquablement enrichissantes et qui éclairent la pensée d’un auteur allemand souvent mal cité du fait la difficulté et l’âpreté de son œuvre et sa pensée.

Pour savoir si Nietzche a été influencé par Voltaire, rien de plus simple, peut-on penser, il suffit d’aller chercher dans la somme des écrits de l’auteur allemand, on y trouvera des entrées nombreuses et des analyses diverses de l’œuvre du philosophe des Lumières. Malheureusement, si on trouve bien quelques ouvrages ou quelques extraits dans la bibliothèque de Nietzsche et une dédicace de Humain, trop humain, le dernier ouvrage du philosophe allemand, publié en 1878, et qui rappelle que la pensée humaine enfin débarrassée de la métaphysique révèle à la fois sa fragilité mais aussi ses immenses possibilités d’atteindre la plus totale liberté, on ne trouve guère plus dans l’œuvre elle-même, ni dans les échanges épistolaires. Guillaume Métayer va donc interroger les textes eux-mêmes afin d’y trouver les traces de l’influence du philosophe français.

L’esprit le plus corrosif des Lumières, qui fut aussi un habile goupil facilement soumis aux ordres des maîtres du temps, le grand ordonnateur de la mise à mort du christianisme, a-t-il pu imprégner durablement et profondément l’œuvre du radical et brutal ennemi de la médiocrité et du romantisme ? Ils ont en commun de chérir plus que tout « les esprits libres » ceux et celles, enfin surtout ceux, qui forts du savoir, refusent les modes et les ordonnances et cherchent jusqu’au bout à éreinter les consensus. Profondément antidémocrates et méfiants de cette foule qui se transforme au gré des humeurs en arme de destruction, ils ont l’un et l’autre donné aux intellectuels du XXè siècle les armes pour terrasser la bête religieuse et poser la nécessité du savoir. L’ironie et le rire destructeur que Voltaire mania avec un entrain jamais démenti, se retrouve plus acéré encore chez Nietzche et ont terrassé plus d’un esprit trop timoré ou trop fragile. Quant aux affections et aux détestations on retrouve chez Nietzsche un même regard décillé sur Platon et une vrai passion pour Erasme.

Guillaume Métayer, dans cet exercice aussi brillant qu’érudit, analyse dans chaque œuvre du philosophe allemand les échos du rire voltairien. Il permet ainsi d’éclaire la pensée de Nietzsche qui reconnaissons est parfois particulièrement ardue et donne à Voltaire une profondeur qui n’est pas toujours évidente dans l’œuvre d’un Voltaire trop enclin à suivre le sens des pouvoirs. Les deux hommes chérissent l’esprit libre, cette capacité rare à analyser finement sans sombrer dans la mode du temps. Il n’est pas question de chercher la sacro-sainte Vérité, nouvelle déesse des temps médiatiques, comme elle fut la folie des monothéismes, mais la capacité proprement titanesque à penser hors des pressions et des ordres, de penser par soi-même, quitte à choquer et à énerver la majorité moutonnante. Un antidote salutaire à l’omniprésente logorrhée de ceux qui disent tout haut ce que la masse pense tout bas…

Dans les Nouveaux Chemins de la Connaissance

J’aime pas: Raphael Enthoven

Cela fait longtemps déjà que ce malheureux garçon m’agace, et que je trouve regrettable que des émissions passionnantes soient encore présentées par ce garçon qui serait souvent bien plus pertinent en se taisant. Toute cette semaine, j’ai écouté avec intérêt les émissions sur Derrida et apprécié les interventions des invités. Malheureusement jusqu’au bout, il aura fallu que Raphie fasse la preuve de son ineffable bêtise avec cette phrase digne des plus grands présentateurs de TF1

"d’ailleurs, Derrida est mort au même âge que son père et de la même maladie, il est important que cela soit dit"

Oui c’est important comme la similitude entre l’assassinat de Kennedy et de Lincoln, vous savez le président qui porte le nom de la secretaire et de la voiture de Kennedy, et le nombre de lettres des assassins.

Le site des Nouveaux Chemins, très bonne émission, qui prouve que la philosophie ne peut être gachée même par un crétin.