Eric Hazan – LQR, la propagande de la République – Raisons d’agir 2007

LQR, acronyme barbare, comme tous les acronymes, pour dire Linguae Quintae Respublicae (langue de la Cinquième république). L’allusion au formidable travail du philologue Viktor Klemperer est transparente. Klemperer, qui malgré les dangers qui pesaient sur lui, juif marié à une aryenne, recensa la nouvelle langue du IIIè Reich et son inexorable destruction du sens réel, alliant l’hyperbole grossière à l’euphémisation criminelle. D’ailleurs l’auteur ouvre son texte sur ce parallèle. Eric Hazan décrypte lui aussi un curieux langage qui chaque jour, depuis des décennies, mais avec de plus en plus de force et de violence s’impose à nous, à tous les niveaux de notre existence.

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Sous la présidence de de Gaulle, Pompidou ou Giscard, cette LQR était relativement discrète, apparaissant ici ou là pour parler des « évènements » en Algérie ou passer sous un silence pesant les massacres des algériens à Paris ou des indochinois. C’est avec l’explosion de la publicité et curieusement sous le règne du plus machiavélien des présidents de la Vè, que cette LQR envahit  toute notre vie. Répandue par les publicitaires, ces grands pourvoyeurs de simplismes et de raccourcis stériles, grotesques et grossiers, à l’image de leur plus célèbre représentant, Jacques Séguéla, récupérée par des politiciens transformés en camelots ou en produits d’appel pour vendre la nouvelle idéologie néo-capitaliste en provenance des Etats Unis et de la terrifiante école de Chicago, cette bouillie devient rapidement La langue de la nouvelle propagande qui se répand dans toutes les couches de la société. Le but est clair, dès le départ, créer l’illusion d’un unité, d’une union, d’une cité idéale où tout se fait ensemble et dont tous les opposants sont lentement évincés, après avoir été préalablement copieusement insultés et désignés à la vindicte publique.

La démonstration est à la fois implacable et effrayante dans ce qu’elle révèle de notre attentisme et finalement de notre complicité. Nourrie par des messages publicitaires faits de concepts et de phrases courtes sans queue ni tête le plus souvent, la LQR commençe par briser les règles communes de la grammaire, dans le but bien compris par tous ces séides de rompre les liens avec l’antique rhétorique et ses règles si riches pour l’esprit.  Ces règles brisées, il ne lui restait plus qu’à parasiter tous les domaines en commençant par les organes d’Etat. D’un côté la LQR multipie les concepts abscons compréhensibles seulement par quelques édiles sortis des grandes écoles de la république, de l’autre elle plonge le citoyen dans les affres de petites phrases choc faites pour vendre les lessives et les voitures, puis les artistes et enfin les politiciens, pour s’incarner enfin dans le discours de la plus grande (si on peut dire) figure de la LQR, l’actuel président Nicolas Sarkozy.

Publié en 2006, le livre d’Eric Hazan ne peut se pencher avec art sur les discours lamentables en terme de rhétorique, mais remarquables pour la LQR de l’occupant de l’Elysée. Par contre, il a le grand avantage de remettre sur le devant de la scène, les déclarations péremptoires de tous les tartuffes qui depuis les attentats du 11 septembre se sont ingéniés, avec l’aide de la LQR, à dénaturer le débat public, à briser toute possibilité de réflexion à coups d’anathèmes et de violentes diatribes fleurant bon la violence verbales du IIIè Reich. Le plus drôle, c’est que les mêmes aujourd’hui qui parlaient d’antiaméricanisme, qui dénonçaient toutes attaques contre Bush comme un pacte objectif avec les « arabo-musulsmans », notion typique de la LQR, qui crachaient leur venin sur tous ceux qui parlaient de violence d’Etat et de mensonges du même, ont les yeux de Chimène pour le nouveau président américain, digne héritier de la grande tradition de la rhétorique, de la pensée complexe et du refus de la phrase publicitaire, et accessoirement fossoyeur de la politique et de la non-pensée bushienne. Ah le pouvoir de l’écrit sur les mémoires infidèles.

Fouillant dans tous les domaines, Hazan débusque la LQR partout, dans l’économie et sa grande putain, la pub, bien sûr, mais aussi dans l’éducation, les médias, jamais à court de servilité sordide, et plus que jamais dans la politique. Une des hypothèses de travail d’Hazan, très séduisante d’ailleurs, pour expliquer le succès de la propagation de la LQSR se trouve dans une vieille histoire : celle de la démocratie grecque. Cette démocratie largement vantée et largement surévaluée par tous ceux qui connaissent la violente inégalité qui y règne, se construit sur une idée qui allait connaître un grand succès, le consensus. Malgré les déchirures politiques, les grecs décident de construire l’avenir de leur cité sur le consensus mais également sur l’oubli des dissensions et petit à petit sur leurs négations. La Vè république va reprendre cette tradition. Il ne s’agit pas seulement de construire une communauté idéale, il faut en arracher tout ce qui peut porter le fer de la discussion et de la remise en cause. Entre euphémisation des crises et de la violence économique et création d’un nouveau langage de la stigmatisation de groupes imaginaires supposés ne pas vouloir s’intégrer dans le grand corps idéalisé du la république, avec l’aide non négligeable des concepts putassiers créés par l’imaginaire pervers des publicitaires remarquablement coachés par les nouveaux barons du  nouveau capitalisme et de médias avides de phrases courtes souvent sans verbe mais avec de gros mots choc et vulgaires, c’est tout le langage qui subit un nettoyage en règle, une véritable karchérisation.

Le résultat en 2009, c’est un président vendu comme un paquet de lessive, incapable d’avoir la moindre idée construite mais grand adepte de phrases courtes et de concepts foireux et de la mise en scène personnelle. Le résultat c’est une société incapable de se dresser contre la déstructuration de son langage ou contre celle de sa vie quotidienne. Le résultat se sont des élites qu’on va désormais chercher non chez les scientifiques et les philosophes, les poètes ou les écrivains, mais chez les publicitaires, dans le show biz et dans des listings d’experts en tout et n’importe quoi, qui pissent de la copie d’expert forte de son inénarrable litanie de phrases vides de sens et d’approximations verbeuses.  Le travail d’Eric Hazan sur cette LQR, nouveau véhicule d’une ignoble propagande, est particulièrement important à l’heure où de l’autre côté de l’Atlantique, l’Amérique renoue avec l’intelligence réelle, la réhabilitation de l’art de la rhétorique qui s’adresse à l’intelligence et non au ventre, elle renoue également avec une politique complexe basée sur le respect de l’autre, même adversaire, et le devoir de protéger les plus faibles et non de les stigmatiser. Rappelons pour ceux qui n’ont pas bien entendu le discours d’investiture du 44è président des Etats Unis, qu’on peut parler de Nation, rappeler la complexité du substrat sociologique d’une nation, et reconnaître enfin le droit à l’existence de ceux qui ne croient pas en dieu, sans pour autant renoncer à s’inscrire dans une histoire, non plus fantasmée, mais complexe et vivante.

A écouter ici l’émission que Daniel Mermet avait consacré au livre d’Eric Hazan

 Et pour poursuivre ces saines lectures, il y a le site  des éditions La Fabrique

Georges Minois – La traité des trois imposteurs – Albin Michel 2009

9782226183125.gifOyez donc l’histoire de cet étrange traité dont on ne connaît ni l’auteur, ni la date de création et suivez pas à pas la courageuse et folle aventure de ceux et celles qui tentèrent d’affranchir les hommes de leurs chaînes.

«  Né au XIIIè siècle, le mythe du Traité des trois imposteurs, après avoir circulé pendant des siècles en Europe, sous forme de rumeur, prend corps au début du XVIIIè. Brusquement, le texte apparaît, ou plutôt les textes, car il en existe une grande variété, dans des langues diverses, avec des variantes multiples. Cette prolifération pose autant de problèmes que le vide des cinq siècles précédents ? D’où viennent toutes ces copies, manuscrits et imprimés, qui surgissent un peu partout par une sorte de génération spontanée ? Les érudits, les historiens des idées se penchent depuis longtemps sur ce mystère, qui est d’autant plus difficile à élucider que le traité appartient à la littérature clandestine, un genre dont la spécificité est de cultiver le secret, secret des origines, des auteurs, de la diffusion. » Georges Minois, p.189

Tous ceux qui de près ou de loin s’intéressent à la question historique des textes religieux, ont lu avec attention et parfois aussi avec délectation, ce cours texte qui se charge de faire un sort aux trois leaders des trois monothéistes : Moïse pour la religion juive, Jésus pour la catholique et Mahomet pour la musulmane. Mais, on oublie souvent que ce texte écrit sans doute, comme le montre, l’historien Georges Minois, spécialiste de l’histoire religieuse et de l’histoire bretonne, au début du XVIIIè siècle, voit en fait le jour dans un discours rageur du pape Grégoire IX contre l’empereur du St Empire romain germanique, Frédéric II. Et au-delà, de cette première accusation, ce texte est la plus belle preuve d’une permanence, malgré les chasses aux sorcières, les sanctions lourdes, les risques d’anathème, de la critique contre le monothéisme et contre les superstitions religieuses. Depuis l’antiquité, il se trouve des esprits libres pour critiquer le religieux et sa prégnance sur les sociétés humaines. Le plus drôle, dans cette histoire, c’est que ces écrits, ces critiques, ont presque tous disparus, les valets des monothéismes ayant toujours été très efficace pour détruire les écrits critiques. Ils nous parvenus par le biais des défenseurs de l’orthodoxie qui pour dénoncer l’immoralité des athées ou des sceptiques, ont repris de larges passages des livres préalablement livrés aux flammes.

Le travail de Minois est passionnant et brillant. Il laisse une large part à tous ces auteurs qui depuis l’époque antique ont pointés l’incohérence des textes et dénoncés la corruption de système qui ne sont fondés que sur la domination des masses par un pouvoir central. Il est toujours intéressant de découvrir ou de re-découvrir que dès l’instauration du monothéisme, il s’est trouvé des esprits forts pour dénoncer la brutalité et la cruauté d’un dieu paranoïaque, ou la violence et la cruauté des tenants d’une religion d’amour et plus généralement la volonté de domination et d’asservissement de systèmes hautement politique. Le risque fut tel pour les religions « révélées » qu’elles en vinrent presque à s’unir contre le danger que représentaient les critiques : au XVIè siècle, des théologiens appellent à l’union sacrée contre ces « chiens » qui nient tout supernaturel.

 

Alberto Manguel – L’Iliade & l’Odyssée – Bayard 2008

Le gentil Père Noel avait fort obligeamment laissé ce bel ouvrage dans mes larges souliers. Et je ne peux que le 9782227477612.gifremercier encore pour ce beau moment de lecture qui a diligemment accompagné ma fort opportune crise de foi d’entre deux réveillons. Pendant que ma sainte famille s’empiffrait, je profitais du calme de ma chambre et d’une merveilleuse vue sur la mer au large de la Varde pour me laisser bercer par les mots d’un Alberto Manguel, au sommet de sa forme, et pour voyager sans frais sur les traces mystérieuses d’Homère et de ses nombreux lecteurs depuis l’Antiquité. On sait que l’œuvre du poète pose problème. A commencer par la « réalité » de son auteur. Homme seul, barde aveugle, femme poète, auteurs divers et tous inconnus qui permet à chaque lecteur de projeter tous ses rêves de lecteur dans cette œuvre magistrale. Cette première plasticité se décline également dans les interprétations possibles du texte. Nous parle-t-on d’une guerre réelle ? Est-ce que les deux récits sont porteurs d’allégories incompréhensibles pour nous modernes, mais remarquablement claires pour ceux et celles qui écoutaient les récits à l’origine ? La plasticité du texte est telle que chaque époque a pu s’approprier autant le récit de l’assaut finale contre la cité que celui des aventures du malheureux Ulysse. Certains auteurs allant jusqu’à re tricoter le texte dans leur temps et place. Manguel est comme toujours un hôte de qualité. Il ouvre les portes d’une bibliothèque dédiée à ces deux monuments de la littérature et nous guide à la suite de ceux et celles qui se sont attachées à démontrer la valeur ou les faillites des deux grands textes antiques. Et si Homère est destiné à demeurer une énigme, son œuvre elle continuera à fasciner des générations de lecteurs et d’infinies lectures et analyses et comme l’écrit si bien « Héraclite » au 1er siècle de notre ère « Dès l’âge le plus tendre, à l’esprit naïf de l’enfant qui fait ses premières études, on donne Homère pour nourrice : c’est tout juste si, dès le maillot, on ne fait pas sucer à nos âmes le lait de ses vers. Nous grandissons et il est toujours près de nous…Nous ne pouvons le quitter sans avoir aussitôt soif de le reprendre : on peut dire que son commerce ne prend fin qu’avec la vie. » N’est ce pas là une bien belle définition de l’Oeuvre.