John Irving – A moi seul tous les personnages (trad. J.Kamoun & O.Grenot) – Seuil

9782021084399FShttp://www.decitre.fr/livres/a-moi-seul-bien-des-personnages-9782021084399.html

C’est toujours drôle de lire un roman qui colle aussi parfaitement à l’actualité et de comprendre que la dimension extrêmement dérangeante de la sexualité quand elle est hétérodoxe. Ainsi le réalisateur Steven Soderbergh s’est vu contraint de sortir son film "Ma vie avec Liberace" en compétition à Cannes cette année, à la télé, les grands studios refusant le film sous prétexte d’une "trop grande homosexualité". Et oui, nous sommes bien en 2013 et la vue de l’amour et de la tendresse entre gens du même sexe semble encore choquer un paquet de monde.
John Irving n’a jamais fait mystère de ses goût personnels et c’est assez exceptionnel pour être mentionné, l’un des rares à reconnaître une bisexualité "réussie" et heureuse. Dans ce roman intime et politique, il étudie le désir, ses rouages, ses jeux et ses reculades. De l’adolescent qui se découvre une attirance pour les deux sexes indistinctement à l’adulte qui a vu la tragédie du SIDA, il montre qu’une sexualité ne peut être librement assumée que si l’entourage le permet.
Billy retrace sa vie entre les miroirs familiaux et amicaux. La liberté des uns se confrontant aux règles rigides des autres et laissant souvent le jeune Billy désemparé.Au fil du temps cependant et parce que le fait d’être un "suspect sexuel" a aussi ses avantages, il découvre les petits secrets et les grands plaisirs qui en découlent ainsi que les terribles souffrances. Mais sur la scène de cette comédie humaine d’une petite ville du Vermont, ce que rencontre Billy c’est d’abord l’amour qui lui permettra de poursuivre sa route plus libre.
Le puritanisme des femmes de sa famille se trouve mis en échec par les libertés des hommes qui sous des dehors bien rangés trouvent tous les moyens de vivre leurs petites fantaisies loin du regard amer de femmes trop rigides pour être heureuses.
Cet hymne à la liberté mais aussi à une certaine forme de responsabilité et de contrôle de soi ferait merveille dans nos écoles et dans les sacs de toutes les ménagères. Car malheureusement l’orthodoxie est un principe très en vogue en ce moment…

Sefi Atta – Nouvelles du Pays (trad. Charlotte Woillez) – Actes Sud

http://www.actes-sud.fr/catalogue/litterature-etrangere/nouvelles-du-pays

Après le très beau "Avale" où l’auteure mettait en scène le combat d’une génération de jeunes femmes décidées à prendre leur destin en main, dans un Nigéria sombre, Sefi Atta revient avec une séries de nouvelles construites au coeur de ce Nigéria chéri et haï où les femmes se battent chacune à leur manière pour exister. Entre les croyantes, les femmes d’affaire, les jeunes filles, les mères de familles, c’est tout un microcosme où le féminisme s’habille de mille nuances de couleurs. Cette marque de fabrique de l’auteure nigériane permet de voir assez précidément la société civile qu’elle soit à Lagos, Londres ou dans la banlieue américaine.
Onze nouvelles pour parler d’une société où la folie évangéliste s’incarne dans une vision de la vierge sur un pare-brise dans une casse, où l’islamisme se répand comme une trainée de poudre avec son lot de punitions d’un autre âge. Dans les deux cas, les héroines de ces nouvelles sont partie prenante du système, tout en voyant les limites, mais en restant incapables de s’affranchir de la pression sociale. Ces nouvelles sont également un instanténé de la situation explose de cet eldorado pétrolier où les extrémismes religieux rejouent des haines tribales.
L’auteure nous présente ensuite différents moments où la vie peut basculer sans coup férir, pour un peu d’argent parce qu’il faut guérir un enfant de la fièvre, quand la folie grignotte petit à petit les fondations d’une famille ou que l’appât du gain vise ces enfants qui s’embarquent dans le vie périlleuse des yahoo-yahoo, ces arnaqueurs du web.
Toutes les nouvelles sont différentes, elles rendent compte de la diversité d’une population qui dans le pays ou en exil tente de vivre au mieux avec les règles non écrites de la société nigériane où la corruption est un mode de vie. Mais loin d’une vision misérabiliste ou remplie de commisération, Sefi Atta donne à voir une société en mouvement constant, vivante et vibrante où les femmes trouvent toujours un moyen de vivre leurs rêves, mêmes les plus humbles.
On voudrait parler de la langue vive de l’auteure, mais difficile d’avoir un jugement quand on lit une tradudction, cependant, Charlotte Woillez donne une musique à sa prose, qui entre dans la tête et ne quitte plus le lecteur. On sent la chaleur, la poussière, les odeurs diverses, on sent l’air glacé de ce bureau américain où des parents viennent chercher leur carte verte, ou encore la propreté méticuleuse d’une maison américaine. Nul doute que tout cela est présent dans le texte de Sefi Atta et que sa traductrice a réussi à en rendre toutes les nuances.
Une bien belle auteure décidément…

Claire Bazin – La vision du mal chez les soeurs Brontë – Presses universitaires du Mirail

http://www.amazon.fr/Vision-mal-chez-soeurs-Bront%C3%AB/dp/2858162719/ref=sr_1_1?ie=UTF8&qid=1362992678&sr=8-1

Il est toujours agréable de redécouvrir les livres qui ont jalonné ses jeunes années éclairés avec art par le travail 414MEFNH9TL._SL500_AA300_ universitaire. La lecture des Hauts de Hurlevent, de Jane Eyre ou de la recluse de Wildfell Hall laisse le souvenirs vivaces de jeunes femmes passionnées et emprisonnées par des conventions et le sordide manque de courage de la classe bourgeoise. Des figures intemporelles de femmes éprises de liberté et profondément attachées à l’honnêteté même dans les moments les plus tragiques. Maigré les évidentes différences entre les héroines des soeurs, on trouve dans leurs romans une lignée commune que Claire Bazin analyse en partant des influences extérieures pour ensuite se concentrer sur l’univers mentales qui accompagne le processus créatif.

Comme le précise dès l’introduction, chaque période à "son" Mal et la littérature s’empare de ce thème pour le décliner et lutter contre lui. L’époque victorienne est connue pour son étroitesse d’esprit, son conformisme et sa bigoterie. Les femmes y sont soumises à des règles féroces et celles qui tenteraient de s’en affranchir s’exposent à une inexorable déchéance morale et physique. Elevées dans ce monde étroit les trois soeurs auraient pu n’être que des parfaites représentantes de leur époque, mais le cadre éducatif ne peut s’abstraire du lieu où les jeunes femmes sont élevées, de la perte trop précoce de leur mère et de la solitude qui caractérise leurs vies. Si leur oeuvre repective montre l’imprégnation de la morale rigide de leur tante qui les élève, elle montre également un affranchissement de leur imaginaire qui donne à chacune une voix propre.

Le romantisme ne peut les laisser indifférentes tant ce déchainement des passions en lien avec une nature magnifique et dangereuse répond à l’isolement dans laquelle vivent les soeurs. L’influence du gothique et du grand poète Milton apparaissent également tant dans l’environnement où évoluent les héroines brontéenes que dans le déchainement des éléments ou dans le thème récurrent de la chute des hommes trop arrogants. Chacune à leur manière, les soeurs Brontë montre un attachement à une forme d’éthique et de respect des plus humbles, leur détestation de l’injustice et leur dénonciation d’un pouvoir masculin qui tente de briser l’harmonie.

Le mal a donc dans l’oeuvre des trois soeurs de multiples visages mais une sorte d’origine commune: l’abandon de l’enfance. Qu’il prenne la forme d’une violence faite aux orphelins, par les adultes comme par les enfants laissent des traces qui provoquent soit la tragédie comme avec Heatcliff, soit un supplément d’âme comme avec Jane. L’enfance devrait être le lieu de toutes les audaces et de toutes les libertés, il est malheurement le temps de toutes les douleurs et de la soumission à un ordre social injuste et cruel.

Chacune des soeurs intègre cette dimension du mal différemment dans son univers mental. La providence, la douceur, l’intégrité sont les armes contre ce mal qui tente de briser les héroines des soeurs. La passion qu’on laisse se déchaîner sans entrave ne peut mener qu’à la souffrance, la destruction et la mort inconsolée comme on le voit dans les Hauts de Hurlevent. Mais pour lutter contre ce mal, rien ne sert de se fondre dans la bigoterie et une morale étriquée, il faut valoriser la justice sociale et une éthique personnelle sans défaut. Les héroines des soeurs sont exigentes autant envers les autres qu’envers elles-mêmes et elles ne doutent jamais que cette exigence est la voix du salut, un salut qui est le repos mérité des âmes hautes.

Hideo Okuda – Les remèdes du docteur Irabu – Wombat

http://www.editions-wombat.fr/livre-T2.html

Grand moment de rire avec ce livre qui est le remède miracle à ce début d’année terne et déprimant. Le docteur Irabu est un maître dans l’art de la psychologie, un as de couv_T2 l’interprétation des désirs cachés et un ninja de la médecine. Là où il passe les refoulements trépassent dans de terribles souffrance. Avec sa délicieusement revêche assistante, ils révèlent les troubles de l’âme humaine et trouvent des solutions aussi farfelues qu’efficientes pour aider ceux qui viennent lui demander de aide et soutien. Décalées et loufoques les prescriptions du docteur Irabu font un bien fou à ses patients comme à ses lecteurs.

Que faire lorsque vous vous découvrez au matin une tenace érection que rien n’explique, ni ne parvient à faire disparaître, pas même les coups? Qui appeler lorsqu’on est une magnifique jeune femme suivie par une foule d’inconnus cachés dans l’ombre? Comme survivre quand on est ado sans son téléphone portable et le lot de sms qu’il permet d’échanger? Ou comment lutter contre l’impression que le monde vous oppresse et que vous voyez des risques d’incendies partout autour de vous? Autant de questionnements hautement métaphysiques et totalement délirants que se posent les patients du docteur Irabu. Et notre praticien accueille chacun de ces patients avec une affabilité jamais démentie et une foule d’idées très arrêtées sur la manière de lutter contre les affres provoquées par ces perturbations psychiques.

Après avoir invité ses patients à une séance de piqure hautement érotique auprès de son accorte et sévère infirmière, il provoque ses patients en leur soumettant des idées étranges: hurler sa haine à la figure d’une ancienne épouse infidèle, briser son image de top modèle en crachant par terre et en insulant la terre entière, jeter aux orties le portable prison ou exiger de chacun le respect strict des normes anti tabac, tout en s’affrontant aux pires périls de manière impromptue.

Il y a bien de la folie chez notre médecin, celle d’un bouddha farceur et fétichiste, capable de voir chez ses patients les failles les plus intimes, tout en étant lui même totalement incapable de maîtriser ses étranges penchants. A la limite de la cruauté parfois, il se moque gentiment des vaines souffrances de ses patients, mais trouve toujours le moyen de circonvenir les tragédies en devenir pour aider chacun à retrouver la paix de l’esprit et le chemin d’une vie plus douce.

A lire pour rire et pour se souvenir qu’on ne souffre jamais autant qu’on croit et que le rire est souverain dans bien des cas. L’art de se moquer de tout pour faire fi des petits drames du quotidien, une belle leçon et un bon engagement pour cette nouvelle année.

Eric Hazan – LQR, la propagande de la République – Raisons d’agir 2007

LQR, acronyme barbare, comme tous les acronymes, pour dire Linguae Quintae Respublicae (langue de la Cinquième république). L’allusion au formidable travail du philologue Viktor Klemperer est transparente. Klemperer, qui malgré les dangers qui pesaient sur lui, juif marié à une aryenne, recensa la nouvelle langue du IIIè Reich et son inexorable destruction du sens réel, alliant l’hyperbole grossière à l’euphémisation criminelle. D’ailleurs l’auteur ouvre son texte sur ce parallèle. Eric Hazan décrypte lui aussi un curieux langage qui chaque jour, depuis des décennies, mais avec de plus en plus de force et de violence s’impose à nous, à tous les niveaux de notre existence.

9782912107299.gif

Sous la présidence de de Gaulle, Pompidou ou Giscard, cette LQR était relativement discrète, apparaissant ici ou là pour parler des « évènements » en Algérie ou passer sous un silence pesant les massacres des algériens à Paris ou des indochinois. C’est avec l’explosion de la publicité et curieusement sous le règne du plus machiavélien des présidents de la Vè, que cette LQR envahit  toute notre vie. Répandue par les publicitaires, ces grands pourvoyeurs de simplismes et de raccourcis stériles, grotesques et grossiers, à l’image de leur plus célèbre représentant, Jacques Séguéla, récupérée par des politiciens transformés en camelots ou en produits d’appel pour vendre la nouvelle idéologie néo-capitaliste en provenance des Etats Unis et de la terrifiante école de Chicago, cette bouillie devient rapidement La langue de la nouvelle propagande qui se répand dans toutes les couches de la société. Le but est clair, dès le départ, créer l’illusion d’un unité, d’une union, d’une cité idéale où tout se fait ensemble et dont tous les opposants sont lentement évincés, après avoir été préalablement copieusement insultés et désignés à la vindicte publique.

La démonstration est à la fois implacable et effrayante dans ce qu’elle révèle de notre attentisme et finalement de notre complicité. Nourrie par des messages publicitaires faits de concepts et de phrases courtes sans queue ni tête le plus souvent, la LQR commençe par briser les règles communes de la grammaire, dans le but bien compris par tous ces séides de rompre les liens avec l’antique rhétorique et ses règles si riches pour l’esprit.  Ces règles brisées, il ne lui restait plus qu’à parasiter tous les domaines en commençant par les organes d’Etat. D’un côté la LQR multipie les concepts abscons compréhensibles seulement par quelques édiles sortis des grandes écoles de la république, de l’autre elle plonge le citoyen dans les affres de petites phrases choc faites pour vendre les lessives et les voitures, puis les artistes et enfin les politiciens, pour s’incarner enfin dans le discours de la plus grande (si on peut dire) figure de la LQR, l’actuel président Nicolas Sarkozy.

Publié en 2006, le livre d’Eric Hazan ne peut se pencher avec art sur les discours lamentables en terme de rhétorique, mais remarquables pour la LQR de l’occupant de l’Elysée. Par contre, il a le grand avantage de remettre sur le devant de la scène, les déclarations péremptoires de tous les tartuffes qui depuis les attentats du 11 septembre se sont ingéniés, avec l’aide de la LQR, à dénaturer le débat public, à briser toute possibilité de réflexion à coups d’anathèmes et de violentes diatribes fleurant bon la violence verbales du IIIè Reich. Le plus drôle, c’est que les mêmes aujourd’hui qui parlaient d’antiaméricanisme, qui dénonçaient toutes attaques contre Bush comme un pacte objectif avec les « arabo-musulsmans », notion typique de la LQR, qui crachaient leur venin sur tous ceux qui parlaient de violence d’Etat et de mensonges du même, ont les yeux de Chimène pour le nouveau président américain, digne héritier de la grande tradition de la rhétorique, de la pensée complexe et du refus de la phrase publicitaire, et accessoirement fossoyeur de la politique et de la non-pensée bushienne. Ah le pouvoir de l’écrit sur les mémoires infidèles.

Fouillant dans tous les domaines, Hazan débusque la LQR partout, dans l’économie et sa grande putain, la pub, bien sûr, mais aussi dans l’éducation, les médias, jamais à court de servilité sordide, et plus que jamais dans la politique. Une des hypothèses de travail d’Hazan, très séduisante d’ailleurs, pour expliquer le succès de la propagation de la LQSR se trouve dans une vieille histoire : celle de la démocratie grecque. Cette démocratie largement vantée et largement surévaluée par tous ceux qui connaissent la violente inégalité qui y règne, se construit sur une idée qui allait connaître un grand succès, le consensus. Malgré les déchirures politiques, les grecs décident de construire l’avenir de leur cité sur le consensus mais également sur l’oubli des dissensions et petit à petit sur leurs négations. La Vè république va reprendre cette tradition. Il ne s’agit pas seulement de construire une communauté idéale, il faut en arracher tout ce qui peut porter le fer de la discussion et de la remise en cause. Entre euphémisation des crises et de la violence économique et création d’un nouveau langage de la stigmatisation de groupes imaginaires supposés ne pas vouloir s’intégrer dans le grand corps idéalisé du la république, avec l’aide non négligeable des concepts putassiers créés par l’imaginaire pervers des publicitaires remarquablement coachés par les nouveaux barons du  nouveau capitalisme et de médias avides de phrases courtes souvent sans verbe mais avec de gros mots choc et vulgaires, c’est tout le langage qui subit un nettoyage en règle, une véritable karchérisation.

Le résultat en 2009, c’est un président vendu comme un paquet de lessive, incapable d’avoir la moindre idée construite mais grand adepte de phrases courtes et de concepts foireux et de la mise en scène personnelle. Le résultat c’est une société incapable de se dresser contre la déstructuration de son langage ou contre celle de sa vie quotidienne. Le résultat se sont des élites qu’on va désormais chercher non chez les scientifiques et les philosophes, les poètes ou les écrivains, mais chez les publicitaires, dans le show biz et dans des listings d’experts en tout et n’importe quoi, qui pissent de la copie d’expert forte de son inénarrable litanie de phrases vides de sens et d’approximations verbeuses.  Le travail d’Eric Hazan sur cette LQR, nouveau véhicule d’une ignoble propagande, est particulièrement important à l’heure où de l’autre côté de l’Atlantique, l’Amérique renoue avec l’intelligence réelle, la réhabilitation de l’art de la rhétorique qui s’adresse à l’intelligence et non au ventre, elle renoue également avec une politique complexe basée sur le respect de l’autre, même adversaire, et le devoir de protéger les plus faibles et non de les stigmatiser. Rappelons pour ceux qui n’ont pas bien entendu le discours d’investiture du 44è président des Etats Unis, qu’on peut parler de Nation, rappeler la complexité du substrat sociologique d’une nation, et reconnaître enfin le droit à l’existence de ceux qui ne croient pas en dieu, sans pour autant renoncer à s’inscrire dans une histoire, non plus fantasmée, mais complexe et vivante.

A écouter ici l’émission que Daniel Mermet avait consacré au livre d’Eric Hazan

 Et pour poursuivre ces saines lectures, il y a le site  des éditions La Fabrique

Georges Minois – La traité des trois imposteurs – Albin Michel 2009

9782226183125.gifOyez donc l’histoire de cet étrange traité dont on ne connaît ni l’auteur, ni la date de création et suivez pas à pas la courageuse et folle aventure de ceux et celles qui tentèrent d’affranchir les hommes de leurs chaînes.

«  Né au XIIIè siècle, le mythe du Traité des trois imposteurs, après avoir circulé pendant des siècles en Europe, sous forme de rumeur, prend corps au début du XVIIIè. Brusquement, le texte apparaît, ou plutôt les textes, car il en existe une grande variété, dans des langues diverses, avec des variantes multiples. Cette prolifération pose autant de problèmes que le vide des cinq siècles précédents ? D’où viennent toutes ces copies, manuscrits et imprimés, qui surgissent un peu partout par une sorte de génération spontanée ? Les érudits, les historiens des idées se penchent depuis longtemps sur ce mystère, qui est d’autant plus difficile à élucider que le traité appartient à la littérature clandestine, un genre dont la spécificité est de cultiver le secret, secret des origines, des auteurs, de la diffusion. » Georges Minois, p.189

Tous ceux qui de près ou de loin s’intéressent à la question historique des textes religieux, ont lu avec attention et parfois aussi avec délectation, ce cours texte qui se charge de faire un sort aux trois leaders des trois monothéistes : Moïse pour la religion juive, Jésus pour la catholique et Mahomet pour la musulmane. Mais, on oublie souvent que ce texte écrit sans doute, comme le montre, l’historien Georges Minois, spécialiste de l’histoire religieuse et de l’histoire bretonne, au début du XVIIIè siècle, voit en fait le jour dans un discours rageur du pape Grégoire IX contre l’empereur du St Empire romain germanique, Frédéric II. Et au-delà, de cette première accusation, ce texte est la plus belle preuve d’une permanence, malgré les chasses aux sorcières, les sanctions lourdes, les risques d’anathème, de la critique contre le monothéisme et contre les superstitions religieuses. Depuis l’antiquité, il se trouve des esprits libres pour critiquer le religieux et sa prégnance sur les sociétés humaines. Le plus drôle, dans cette histoire, c’est que ces écrits, ces critiques, ont presque tous disparus, les valets des monothéismes ayant toujours été très efficace pour détruire les écrits critiques. Ils nous parvenus par le biais des défenseurs de l’orthodoxie qui pour dénoncer l’immoralité des athées ou des sceptiques, ont repris de larges passages des livres préalablement livrés aux flammes.

Le travail de Minois est passionnant et brillant. Il laisse une large part à tous ces auteurs qui depuis l’époque antique ont pointés l’incohérence des textes et dénoncés la corruption de système qui ne sont fondés que sur la domination des masses par un pouvoir central. Il est toujours intéressant de découvrir ou de re-découvrir que dès l’instauration du monothéisme, il s’est trouvé des esprits forts pour dénoncer la brutalité et la cruauté d’un dieu paranoïaque, ou la violence et la cruauté des tenants d’une religion d’amour et plus généralement la volonté de domination et d’asservissement de systèmes hautement politique. Le risque fut tel pour les religions « révélées » qu’elles en vinrent presque à s’unir contre le danger que représentaient les critiques : au XVIè siècle, des théologiens appellent à l’union sacrée contre ces « chiens » qui nient tout supernaturel.

 

Alberto Manguel – L’Iliade & l’Odyssée – Bayard 2008

Le gentil Père Noel avait fort obligeamment laissé ce bel ouvrage dans mes larges souliers. Et je ne peux que le 9782227477612.gifremercier encore pour ce beau moment de lecture qui a diligemment accompagné ma fort opportune crise de foi d’entre deux réveillons. Pendant que ma sainte famille s’empiffrait, je profitais du calme de ma chambre et d’une merveilleuse vue sur la mer au large de la Varde pour me laisser bercer par les mots d’un Alberto Manguel, au sommet de sa forme, et pour voyager sans frais sur les traces mystérieuses d’Homère et de ses nombreux lecteurs depuis l’Antiquité. On sait que l’œuvre du poète pose problème. A commencer par la « réalité » de son auteur. Homme seul, barde aveugle, femme poète, auteurs divers et tous inconnus qui permet à chaque lecteur de projeter tous ses rêves de lecteur dans cette œuvre magistrale. Cette première plasticité se décline également dans les interprétations possibles du texte. Nous parle-t-on d’une guerre réelle ? Est-ce que les deux récits sont porteurs d’allégories incompréhensibles pour nous modernes, mais remarquablement claires pour ceux et celles qui écoutaient les récits à l’origine ? La plasticité du texte est telle que chaque époque a pu s’approprier autant le récit de l’assaut finale contre la cité que celui des aventures du malheureux Ulysse. Certains auteurs allant jusqu’à re tricoter le texte dans leur temps et place. Manguel est comme toujours un hôte de qualité. Il ouvre les portes d’une bibliothèque dédiée à ces deux monuments de la littérature et nous guide à la suite de ceux et celles qui se sont attachées à démontrer la valeur ou les faillites des deux grands textes antiques. Et si Homère est destiné à demeurer une énigme, son œuvre elle continuera à fasciner des générations de lecteurs et d’infinies lectures et analyses et comme l’écrit si bien « Héraclite » au 1er siècle de notre ère « Dès l’âge le plus tendre, à l’esprit naïf de l’enfant qui fait ses premières études, on donne Homère pour nourrice : c’est tout juste si, dès le maillot, on ne fait pas sucer à nos âmes le lait de ses vers. Nous grandissons et il est toujours près de nous…Nous ne pouvons le quitter sans avoir aussitôt soif de le reprendre : on peut dire que son commerce ne prend fin qu’avec la vie. » N’est ce pas là une bien belle définition de l’Oeuvre.