Café Society – Woody Allen

Un film léger, élégant, raffiné, une bluette qui se regarde avec plaisir, bercé par ce merveilleux jazz des années 20-30, quand tout semblait possible, tout était sans importance. L’amour est un rêve qu’il faut savoir déguster avec art et abandonner quelque part dans un recoin secret de son esprit.

On sent la mélancolie profonde de Woody Allen dans ce film, sa certitude de l’impermanence des choses et de la nécessaire « déshadérence » au monde pour s’arracher à la fange du réel. Curieux de voir ce film à la lumière de la prose de François Jullien.

Je reste pourtant sceptique sur le choix des acteurs. Ils sont à la fois parfaits et tristement mauvais. Parfaits car leurs silhouettes épousent comme un gant le temps du film. Mauvais car ils sont mauvais, fades, artificiels.

Qu’importe, j’ai adoré la bande son, les images toujours léchées et ce moment de disparition au fond d’une salle obscure. Merci Woody.

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Ta-Nehisi Coates- Une colère noire (trad.Thomas Chaumont) – Autrement

une-colere-noire-lettre-a-mon-fils,M295169Un essai qui m’a bouleversée et m’a rappelée à quel point mon regard sur l’Histoire était habité par ce que je suis ( valable of course pour chacun d’entre nous). Mais si je sais ce que sais que de regarder l’Histoire du point d’une femme, donc d’une proie potentielle, d’une oubliée des grandes théories et de la plupart des traités jusqu’à ce que des femmes exceptionnelles prennent la plume pour nous raconter, si je sais ce que sais de savoir son corps objectivé et utilisé pour le soumettre et le briser, si je sais ce que sais que d’être une chair souffrante entre les mains d’hommes immondes et barbares, je ne sais pas ce que sais que d’être une femme de couleur autre que le « blanc ». Ce « blanc » dominant, ce « blanc » étouffant tout autre souffle sur le monde et l’Histoire.

En lisant cet essai magnifique, empli de colère et d’humanisme, de cette colère née de la peur de voir son corps disparaître entre les mains des pouvoirs « blancs », j’ai enfin compris la colère qui agite aujourd’hui celles et ceux qu’on appelle ici les Indigènes de la République, ceux qu’on appelait aux Etats Unis, les Black Panthers, la colère née de la peur, née de la confiscation des corps, de la parole et de l’Histoire, une colère qui pousse parfois à des tenir des propos qui choquent tant nos oreilles de « blancs ».

Oui, cet essai est une lecture nécessaire car il nous permet avec le travail de Fanon hier, avec celui de Mbembe aujourd’hui, de Mabanckou et de tant d’autres de décentrer enfin notre regard et d’admettre que l’Histoire peut être vu d’ailleurs comme un symptôme d’une terrible maladie mentale qui a brisé tous les rêves d’universalisme et d’émancipation.

Il faut lire ce livre, le faire lire et l’entendre comme ce cri de rage avant que ne se tende vers nous la main ouverte, généreuse, mais sans oubli, une main adulte tendue à notre capacité d’être nous même enfin adulte et ouvert et généreux….et humain.

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Le fils de Joseph – Eugène Greengnè

Un film formidable, délicieusement désuet dans sa langue, d’une beauté plastique à tomber avec une photographie totalement maîtrisée, des jeux de lumières, évoquant les grands peintres baroques et une critique acerbe du milieu littéraire qui fera rire les amateurs du genre.

Cinq chapitres, cinq épisodes bibliques pour raconter la construction d’un jeune homme, enfant perdu sans père, découvrant la réalité du monde et choisissant par le biais d’une rencontre miraculeuse la voix de la bienveillance et de l’amour.

Dans un premier temps, il faut le reconnaître, la préciosité du langage, avec ses liaisons partout, tout le temps, choque un peu l’oreille moderne, et puis assez vite, on comprend le parti pris, et il s’inscrit parfaitement dans l’esthétique et le rythme du film. On dépasse l’artificialité du procédé pour être séduit par la délicatesse de l’histoire.

L’humour n’est jamais loin dans cet apprentissage notamment dans le traitement du petit monde littéraire. Eugène Green s’amuse avec les noms pour dénoncer avec une douce cruauté l’insipide petit monde germanocrétin, pardon germanopratin.

Beau, élégant, éloquent.

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Ruwen Ogien – Mon dîner chez les cannibales – Grasset

On se souvient tous de ce moment lors de la rencontre avec Montaigne où l’on découvre ce que l’autre veut dire. Ce que le respect de l’autre peut avoir de complexe et d’essentiel et l’importance absolu de regarder dans le blanc des yeux les limites de notre propre « humanité » ou « civilité ». Partant de ce constat Ruwen Ogien rassemble les diverses chroniques faites dans divers médias autour du relativisme culturel et moral.

Ce qui est intéressant dans ce travail c’est le sens de la mesure, la remise en cause de la philosophie comme ultime phénomène de la pensée. Elle ne peut rendre compte de la réalité qu’en liaison avec les autres sciences humaines – ceci est valable d’ailleurs pour toutes les composantes de ces mêmes sciences humaines.

Confrontant sa pensée au réel et souvent au réel sexué et sexuel: procréation, pornographie, mariage, mais également suicide assisté, avortement sont abordé ici sous l’angle du minimalisme moral. Une vision qui en choquera certains mais qui a l’intérêt de rappeler qu’à trop s’occuper de ce qui se passer dans le cul et le con des individus, dans leurs viscères ou dans leur regard sur la mort, on oublie de s’occuper de ce qui aujourd’hui fragilise vraiment les femmes et les hommes, l’économie libérale sans règle, ni norme.

Passionnant et très stimulant.

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Nejib – Stupor Mundi – Gallimard

1540-1 (1)Umberto Eco a un héritier, il s’appelle Néjib et fait de la BD.  Une technique de dessin assez minimaliste, des couleurs tranchées, un trait net presque acerbe. Et ce dessin est mis au service d’une histoire passionnante, une plongée dans ce Moyen Âge brillant et ouvert sur le monde malgré la pression des bigots ( toute ressemblance avec des faits actuels est totalement assumée).

Voulez vous savoir qui a inventé l’appareil photo? qui a posé les jalons de la psychanalyse? comment et pourquoi le plus gigantesque faux de l’histoire chrétienne a été créé? Alors plongez vous dans les aventures de la petite Houdé, de son Golem, de son insupportable savant de père sous le regard du terrible Stupor Mundi, Frédéric II.

C’est beau, c’est drôle, c’est tragique et cela nous rappelle qu’il y a toujours eu des lieux et des espaces où le savoir et l’intelligence étaient réunis pour lutter contre les obscurantismes …. et jouer de la sainte politique😉

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