Richard Grossman – L’Homme-Alphabet (trad.Héloise Esquié) – Le Cherche Midi/Lot49

Une enquête policière dans le milieu politique de la capitale américaine, menée par un double parricide, voilà qui n’est pas banal. Il faut ajouter que Clyde Wayne Franklin, qui vient de passer 20 ans en détention pour le double meurtre  de ses chers parents, voyage en compagnie d’un clown, solidement fiché dans sa tête et a couturé son corps des cicatrices de l’Alphabet. Richard Grossman nous attire dans un roman qui devrait être classique et qui devient très vite totalement fou, dérangeant, brutal et sans aucune concession ni pour la tranquillité du récit, ni pour celle du lecteur, déstabilisé par le récit et par la construction.

Un double meurtrier, un poète, un homme de lettres au propre, comme au figuré, un fou. Mais aussi un amoureux transi. Et finalement un homme manipulé par plus malin que lui. En quelques mots, on peut résumer le tragique destin de Clyde Wayne Franklin, fils de parents abusifs, confronté dès son plus jeune âge à la déviance et à la folie parentale. Déconstruit mot par mot, pièce par pièce, le garçon est bien vite rejoint par des voix, des êtres mystérieux qui se glissent facilement dans les failles béantes ouvertes dans l’esprit par la folie. L’enfant devenu adolescent, abusé et abuseur, finit par commettre le seul geste attendu dans cette Amérique ultra puritaine et ultra violente : il trucide ses géniteurs, il détruit méthodiquement ce père barbare et regarde sa mère choisir sa propre fin. Condamné pour un double meurtre, Clyde passe vingt ans en prison.

Ce qu’il découvre là, l’auteur le dispense petit à petit, nous perdant autant qu’il  nous éclaire. Brouiller les pistes, multiplier les angles et les prises de parole est un jeu habile et terrible qui force le lecteur à une attention particulièrement soutenue. Trois rencontres vont encore modifier le destin de notre pauvre Clyde : un co-détenu, Billy, amour de zon-zon, amour à mort, une jeune femme, Barbie, amoureuse professionnelle et tarifée, rencontre de hasard qui devient une nouvelle ancre dans l’océan déchainé qu’est la vie de Clyde. Et enfin, un homme de dieu, un prêtre, ancien agent américain, tueur professionnel, chargé de dégommer ici et là, aux ordres de l’Oncle Sam aux multiples visages. Le club de l’A.B.C, trois êtres liés par un fil tordu.

L’homme-Alphabet est un polar, noir. David Grossman est allé chercher ses personnages dans les bas-fonds de l’humanité : des putes, des macs, des politiciens, des mercenaires, des taulards, des pédophiles, des violeurs. La quintessence de la folie made in US. Mais Grossman ne se contente pas de faire le récit d’une enquête policière dont on trouve des traces dans le cinoche US, il déconstruit ses personnages, il saccage le récit, explose l’orthographe et les règles grammaticales. Le clown qui hante l’esprit détruit de Clyde, s’affranchit de toutes les règles de l’art. Le cri primal prend dans le récit une forme véritablement physique. L’auteur refuse la facilité et malmène son lecteur avec beaucoup de constance, le forçant à entrer dans les méandres de l’esprit torturé de son héros et à être aussi piégé que Clyde par les « forces qui savent ». Un roman âpre et passionnant, l’ascension d’un alphabet de vie sans espoir.

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