Bertold Brecht – à ceux qui viendront après nous…

Pour saluer le superbe roman de Gérard Mordillat, « Rouge dans la brume » paru aux éditions Calmann- Levy et dont je parlerai prochainement, ce poème de Bertold Brecht, dont un extrait est cité p. 228.

Vraiment, je vis en de sombre temps !

Un langage sans malice est signe

De sottise, un front lisse

D’insensibilité. Celui qui rit

N’a pas encore reçu la terrible nouvelle.

Que sont donc ces temps, où

Parler des arbres est presque un crime

Puisque c’est faire silence sur tant de forfaits !

Celui qui là-bas traverse tranquillement la rue

N’est-il donc plus accessible à ses amis

Qui sont dans la détresse ? 

C’est vrai : je gagne encore de quoi vivre.

Mais croyez-moi : c’est pur hasard. Manger à ma faim,

Rien de ce que je fais ne m’en donne le droit.

Par hasard je suis épargné. (Que ma chance me quitte et je suis perdu.) 

On me dit : mange, toi, et bois ! Sois heureux d’avoir ce que tu as !

Mais comment puis-je manger et boire, alors

Que j’enlève ce que je mange à l’affamé,

Que mon verre d’eau manque à celui qui meurt de soif ?

Et pourtant je mange et je bois.

J’aimerais aussi être un sage.

Dans les livres anciens il est dit ce qu’est la sagesse :

Se tenir à l’écart des querelles du monde

Et sans crainte passer son peu de temps sur terre.

Aller son chemin sans violence

Rendre le bien pour le mal

Ne pas satisfaire ses désirs mais les oublier

Est aussi tenu pour sage.

Tout cela m’est impossible :

Vraiment, je vis en de sombre temps ! 

II

Je vins dans les villes au temps du désordre

Quand la famine y régnait.

Je vins parmi les hommes au temps de l’émeute

Et je m’insurgeai avec eux.

Ainsi se passa le temps

Qui me fut donné sur terre. 

Mon pain, je le mangeais entre les batailles,

Pour dormir je m’étendais parmi les assassins.

L’amour, je m’y adonnais sans plus d’égards

Et devant la nature j’étais sans indulgence.

Ainsi se passa le temps

Qui me fut donné sur terre. 

De mon temps, les rues menaient au marécage.

Le langage me dénonçait au bourreau.

Je n’avais que peu de pouvoir. Mais celui des maîtres

Etait sans moi plus assuré, du moins je l’espérais.

Ainsi se passa le temps

Qui me fut donné sur terre. 

Les forces étaient limitées. Le but

Restait dans le lointain.

Nettement visible, bien que pour moi

Presque hors d’atteinte.

Ainsi se passa le temps

Qui me fut donné sur terre. 

III

Vous, qui émergerez du flot

Où nous avons sombré

Pensez

Quand vous parlez de nos faiblesses

Au sombre temps aussi

Dont vous êtes saufs.

 

Nous allions, changeant de pays plus souvent que de souliers,

A travers les guerres de classes, désespérés

Là où il n’y avait qu’injustice et pas de révolte.

 

Nous le savons :

La haine contre la bassesse, elle aussi

Tord les traits.

La colère contre l’injustice

Rend rauque la voix. Hélas, nous

Qui voulions préparer le terrain à l’amitié

Nous ne pouvions être nous-mêmes amicaux.

 

Mais vous, quand le temps sera venu

Où l’homme aide l’homme,

Pensez à nous

Avec indulgence.

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