Carlo Ginzbug – le fil et les traces – Verdier

Pendant longtemps l’historien a été un chroniqueur chargé de raconter les faits héroiques et les évènements marquants de la vie des princes et des grands de son  temps. Avec la redécouverte du courant sceptique, certains historiens firent profession d’analyse et de tentative de mise en perspective, mais leur propos ne parvenaient jamais à s’affranchir totalement du sentiment du temps et d’une volonté d’édification. Pendant deux mille ans, l’histoire fut donc avant tout le récit d’une société pyramidale où chacun devait avoir sa place et la garder. Au cœur de ce long récit historique, des hommes ont tenté « scientifiquement » d’analyser ce qu’il découvrait. Ce que nous en lisons aujourd’hui nous montre à quel point il est difficile de changer de focale et de se débarrasser de ses œillères culturelles. En quinze textes l’historien et épistémologue italien Carlo Ginzburg nous invite à comprendre que l’Histoire, faite par des hommes d’un temps , pour les hommes de ce temps, ne peut, ne doit être extraite des autres champs du savoir. La fiction porte les traces de l’Histoire, comme l’Histoire porte en elle sa propre fiction.

Voltaire est pour nous l’archétype du philosophe des Lumières. Partisan du despote éclairé, il nous semble souvent incarner l’absolu du sens critique et du refus de la superstition et de la peur. Pourtant au regard du philologue juif allemand Eric Auerbach, il est l’incarnation du racisme et de l’antisémitisme de ces Lumières qui n’avaient guère de respect pour les faibles et les pauvres. Si Montaigne nous semble souvent l’homme sage capable de s’affranchir du mépris des hommes de son temps pour les « barbares » découverts dans les territoires au-delà des océans, son propos restent teintés d’un goût de l’exotisme qui l’autorise à se placer au-dessus de son sujet. A la suite de ces exemples Ginzburg montre qu’il est toujours compliqué de ne pas laisser son jugement noyauter son sujet, surtout à une époque où l’Histoire n’a pas vocation à se confronter aux faits et à la critique.

Au XIXè siècle, les écrivains français tels Stendhal ou Balzac cités ici n’hésitent plus à mélanger les histoires individuelles et la grande Histoire, pour rappeler que l’Histoire est faite par des hommes et des femmes qui vivent, aiment, se nourissent et meurent comme chacun. Fabrice Del Dongo pérore sur Waterloo et Julien Sorel vomit une classe bourgeoise médiocre et veule. Ces récits fictionnels écrits par des écrivains n’en ont pas moins une dimension historique réelle car ils parlent de l’état d’esprit d’une époque et du sentiment des auteurs face à leur propre Histoire en marche. Dans les récits de voyage, dans les témoignages des inquisiteurs ou dans la fabrication de faux célèbres, comme le Protocole des Sages de Sion, l’Histoire apparaît également entre les lignes et dans les ombres. On voit l’antisémitisme, la peur des femmes, la crainte de l’étranger, l’imprégnation sexuelles, sociales et religieuses du temps. Avec ses travaux sur l’inquisition et la sorcellerie, Ginzburg s’est trouvé confronté à deux vérités aussi réelles l’une que l’autre : celle des inquisiteurs et celle des accusé(e)s. Aucune ne peut prendre le pas sur l’autre, les deux parlent d’Histoire autant que d’histoires.

Les historiens contemporains, fils et filles de l’école des Annales qui rejeta avec beaucoup de constance l’histoire bataille et repensa profondément son corpus intellectuel et formel, oublient parfois que le travail sur les sources aussi nombreuses qu’elles soient et que la meilleure volonté du monde ne permettent jamais d’éviter l’immiction du fictionnel (de l’intime) et d’interprétations erronées. Se souvenir de cela permet non pas la certitude de la Vérité, mais la compréhension que des vérités multiples surgissent d’un même texte. Il ne s’agit pas de relativiser à outrance, mais simplement de garder en mémoire que nous n’avons du temps passé et parfois même du temps présent qu’une vision parcellaire et marquée par notre propre histoire.

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