Ron Leshem – Niloufar – Seuil

J’ai entendu parler de ce livre et écouté son auteur sur France Culture un midi. Le charme a opéré immédiatement et j’ai voulu découvrir ce roman d’un quotidien iranien écrit par un écrivain israélien. Comprendre comment un jeune homme vivant à peu près librement dans un Etat en guerre avec certains de ses voisins et menacé de destruction par l’actuel président israélien, pouvait vouloir faire parler ses « ennemis ». Les américains et les russes se sont longtemps amusés à ce genre de chose mais leurs histoires étaient stériles parce que motivées par la seule propagande. Ron Leshem réussit, avec ce roman somptueux à nous faire vivre quelques mois de la vie d’êtres humains dans leur grâce fragile. L’Iran, comme le connaissent ceux qui lisent les écrivains iraniens et acceptent qu’une société soit beaucoup plus complexe que ses politiciens. Niloufar est un roman d’amour et une déclaration d’amitié délicate et rare.

Kami quitte sa province pour intégrer l’université de Téhéran. Il devait partir avec son cher ami, Amir, mais ce dernier  après de longues tergiversations, décide de prendre la voie des mollahs et de la loi islamique. Malgré son incompréhension, Kami lui garde son amitié intacte. Il ne peut intégrer seul l’université, sa mère l’envoie donc chez une tante excentrique, une ancienne beauté du cinéma iranien de temps du Chah, Zahra, qui vit recluse dans un appartement du centre ville, en compagnie de son chat Hamad. Curieux de tout et de tous, Kami découvre les habitants de cet immeuble où il passera des mois magiques : une vieille femme au mystérieux passé, madame Safoureh, dont le passé s’avère plus dramatique encore que ses souvenirs, le jeune Babak, homosexuel fasciné par l’uniforme et qui disparaîtra mystérieusement sans laisser aucune trace. Tous les quatre s’apprennent et s’apprécient dans l’univers feutré et étrange de l’appartement de la tante Zahra, Kami apportant un souffle de liberté dans ces vies un peu étriquées.

Une rencontre va bouleverser le destin de Kami, sur les bancs de l’université, il est dragué par la jolie Niloufar Khalidian. Fille d’un député et pilote de course. La jeune femme est libérée et ne fait nul mystère de ses goûts et de ses expériences. Elle tombe amoureuse de Kami. Leur amour est réciproque. Ce printemps de sens va pousser les deux jeunes gens dans un délicieux oubli de l’ambiance lourde et de la folie qui peut surgir à tout moment dans les rues de Téhéran. Car si le gouvernement ferme les yeux sur les débordements d’une jeunesse qui se perd dans les paradis artificiels pour oublier les affres d’un régime ubuesque, c’est tout autant par crainte d’une brusque poussée révolutionnaire au cœur d’une très, très nombreuse jeunesse, que par volonté de la voir se croire libre au temps en ses vertes années pour rentrer dans le rang, la trentaine venue.  Il y a d’abord la mystérieuse disparition de Babak, les homosexuels disparaissent vite et sans laisser de trace dans la République iranienne, puis celle de la belle Niloufar, coupable d’avoir poussé un cran trop loin sa rébellion contre la situation des femmes. La vie de Kami et de ses amis bascule dans le cauchemar d’un régime policier où la folie tient lieu de raison d’Etat.

On pouvait craindre un récit à thèse, l’injonction d’un israélien à ses « frères » perses. Mais Ron Leshem échappe complètement à cet écueil, car, comme il l’écrit en postface la jeunesse perse et la jeunesse israélienne ont beaucoup plus de points communs que de divergences et que la prise en compte de cette réalité permettrait sans doute aux deux peuples de vivre plus sereinement. Loin des clichés, il peint une jeunesse qui finalement pourrait être celle de bien des villes israéliennes et les religieux hystériques iranien ne sont pas particulièrement plus barbares que ceux de Jérusalem, des territoires occupés ou des métropoles américaines. Il nous rappelle également que la liberté illusoire cache souvent les chaines les plus lourdes, celles de l’inertie et du dégoût de soi. On écrit pour vivre des vies qu’on ne pourrait jamais vivre écrit encore Ron Leshem, ce roman est un hommage à l’imagination et sa puissance qui brise les oeillères. Un grand, très grand roman.

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