Sherman Alexie – Danses de guerre ( trad. Michel Lederer) – Albin Michel

Un écrivain drôle, décapant, volontiers irrévérencieux envers les indiens, les blancs, la gauche, la droite, les religieux, les athées, les spiritualistes, bref tous  ceux et celles qui véhiculent surtout des idées préconçues. Sherman Alexie raconte avec beaucoup de finesse et d’humour sa vie, celle de ses amis et connaissances, celle de ses proches. Ses nouvelles sont ancrées dans le réel, mais les thèmes sont abordés avec une légèreté qui permet d’aborder les sujets les plus graves sans pathos : alcoolisme, déchéance physique et moral, violence familial, abandon émotionnel. Dans ce recueil, salué par le prix Pen-Faulkner en 2010, des poèmes viennent se glisser ici ou là nous entretenir de la mort, des modernes baladeurs, la naissance de dieu chez les serpents, le racisme ordinaire ou encore la raison d’être du poète. La vie, la mort, l’amour, des sujets primordiaux et toujours renouvelés chez les grands écrivains.

Un poète ne change pas le monde quel qu’en soit son désir, un écrivain, un artiste ne change pas le monde non plus, malgré toute sa bonne ou mauvaise volonté. Mais, ils peuvent par contre, changer notre regard, modifier notre appréciation du monde et peut être, pour les meilleurs influer sur notre prochain pas. Sherman Alexie a changé notre regard de blancs, progressistes, profondément émus par le destin des communautés indigènes partout dans le monde, lorsque le pied de l’homme blanc a foulé leur terre et leurs droits, au nom du dieu « money, money, money ». Il nous a obligé a nous confronter à ce vague mépris caché derrière notre passion pour les populations originelles et leur histoire perdue. En nous montrant que les indiens sont comme tout un chacun, bon ou mauvais, brillant ou con, courageux ou lâche, il nous force finalement à regarder l’altérité dans toute sa différence et l’égalité réelle devant la connerie humaine. On comprend pourquoi il chauffe quelques oreilles fondamentalistes dans tous les camps.

« Danses de guerre » se promène entre histoires personnelles avec cette obsession de l’auteur pour son cerveau et son rapport à un paternel pour le moins alcoolique et démissionnaire. Il aborde la question de l’homosexualité dans la société conservatrice de l’ouest et les petits arrangements qui font qu’aujourd’hui encore, elle puisse être porteuse de honte et de crainte. La religion apparaît ici ou là pour rappeler la permanence des croyances, la course folle après une tradition disparue depuis si longtemps et le rôle délétère du christianisme dans une acculturation qui ne sait si elle est un échec patent ou une réussite désespérante. Les nouvelles sont drôles et passionnantes, les poèmes qui surgissent ici ou là sont de véritables pépites. Terre à terre ou spirituel, porteur de rage ou d’un salut ému au passé d’autant plus glorieux qu’il est partiellement rêvé, ils sont de purs moments de sagesse et parfois de fers portés au cœur de la plaie, comme ce court récit entre poème et prose qui rappelle que le grand libérateur de la nation, Abe Lincoln dont on saluait la naissance l’année dernière, fut aussi l’homme du massacre de 37 indiens pour insurrection contre l’Etat.

Sherman Alexie est un provocateur, un iconoclaste qui refuse de laisser enfermer sa prose dans son appartenance ethnique, d’ailleurs fort mélangée. A certains égards, il est comme Percival Everett qui refuse qu’on lui colle l’étiquette « écrivain noir » sur le dos et qui pourtant ne parle jamais que de la question noire et de sa prégnance sur sa vie, malgré tout. Sherman Alexie nous parle de lui, des indiens, de nous, de notre regard, de notre défaut de regard. Et à certains égards, malgré leur humour, ses nouvelles ne laissent guère d’espoir sur la possibilité de voir les hommes et les femmes de notre petit monde oublier enfin ce qu’ils croient savoir, pour accepter de regarder la vérité de l’autre.

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