Nikolaj Frobenius – Je vous apprendrai la peur (trad.Vincent Fournier) – Actes Sud

« Le Valet du Marquis de Sade » abordait cette question fascinante : qu’est ce qui anime un écrivain lorsqu’il écrit des choses abominables ? Quel double obscur  s’agite dans l’ombre des synapses, capable de commettre le pire, le plus abominable, franchir toutes les limites de toutes les morales ? Avec ce nouveau roman dont le héros est autant l’écrivain et poète américain Edgar Allan Poe que son imaginaire. Lorsque le réel fait irruption dans la fiction, il brouille les lignes et attire irrémédiablement le romanesque dans un réel où il redevient sordide. Entre biographie et polar métaphysique, Frobenius nous mène propose une magnifique analyse du fonctionnement du processus fictionnel.

Edgar Allan Poe, un écrivain majeur du panthéon nord américain, un critique redoutable, un des premiers défenseurs des droits d’auteur et une plume acérée contre tous ceux qu’il estimait indigne de la littérature. Mais Poe était également un homme fasciné par la mort, par l’image romantique de la mort. La mort prématurée de sa mère, une actrice réputée et très belle, la dureté de son beau père et la certitude qu’il était promis à un grand destin littéraire marquèrent au fer rouge un esprit délicat.

Face à l’écrivain en devenir, soumis à une terrible pression sociale et financière, se dresse bientôt un homme étrange, un critique très bien en cour. Rufus W.Griswold, parfaitement intégré, parfaitement intègre, parfaitement neutre et donc parfaitement apprécié par le petit monde des lettres de la côte Est. Sa rencontre avec l’étrange Edgar Poe transforme sa vie, ouvrant sous ses pas un abîme dangereusement troublant. Pour se défendre de son attirance contre ce « génie de la perversité », il va mener une campagne de destruction, jouant tour à tour le rôle du bon ami et du méchant critique. Poe, conscient du double jeu, tente lui aussi de jouer avec le critique, mais ne parvient pas comprendre le trouble univers de l’élite littéraire américaine, bien plus redouble et cruelle que les personnages les plus sombres sortis de l’imagination de Poe.

La confrontation entre ces deux là n’a qu’une issue, d’autant que Poe tire le diable par la queue et que ses œuvres sont souvent mal comprises. Le succès phénoménal du Corbeau lui laisse croire qu’il est enfin devenu membre de cette coterie. C’est alors que surgit dans l’ombre, un personnage inattendu. Un étrange ami d’enfance de Poe, un jeune mulâtre, albinos qui s’attache au jeune homme avec un dévouement absolu. Pour Samuel Reynolds, Poe devient « mon maître », il lui apprend à lire et lui fait lire ses premiers textes. Entre ces deux hommes le lien qui se tisse dépasse tout ce que Poe pouvait imaginer.

Les écrivains ont-ils un double ? Est-ce nécessaire pour dissocier le monde tangible de la folie fictionnelle ? Ou bien, l’écrivain voit-il sa créature lui échapper et s’incarner dans le monde imaginaire ? La psychanalyse a cru nous donner des réponses, Freud croyant que son cadre pouvait contenir le formidable élan de l’imaginaire, mais ce que Frobenius nous offre c’est un autre regard, plus inquiétant. Le pouvoir de notre imagination est sans limite, mais il n’est jamais, jamais aussi fort que la brutalité et la fourberie du réel. Et quand le réel tente d’investir le champ de notre imaginaire, alors nous devons tout craindre, car ce visiteur là est le véritable criminel.

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