Percival Everett – Pas Sidney Poitier (trad. Anne-Laure Tissut) – Actes Sud

Compliqué de naître au terme d’une grossesse de vingt quatre mois et de se prénommer Pas Sidney Poitier, quand on est un bipède de l’espèce des homo  sapiens sapiens. Une mère excentrique et rebelle est sans nul doute un avantage pour l’esprit, mais souvent un poids pour la vie sociale. Mais la dame pour excentrique et rebelle qu’elle était, avait aussi un solide sens des affaires et un ami providentiel dans la personne d’un Tycoon des médias, Ted CNN Turner. Ainsi Pas Percival Everett, enfant détesté de ses camarades et mal compris de ses proches entre dans l’existence avec une tête bien faite, un nom calamiteux, des poches pleines et un esprit affuté. Poursuivant son analyse aussi impertinente que désopilante de la place des noirs dans la société américaine, Percival Everett s’amuse ici avec la couleur de peau et les stigmates de l’esclavage au sein même de la population noire américaine. Une goutte de sang noir fait un noir, une affirmation que certains dans les années 80 combattront avec la dernière énergie.

Récit d’un destin marqué par l’inattendu et l’improbable, ce livre est aussi une réflexion sur l’histoire d’un peuple et les marques durables laissés dans la psyché noire américaine. En effet c’est un peu compliqué de commencer sa vie en étant « pas » quelqu’un, un clin d’œil à la condition de « pas » humain que les esclaves avaient au moment où partout dans le monde blanc on se gargarisait de liberté des hommes. Mais s’il n’est pas l’acteur américain d’Au Cœur de la Nuit, il est le fils d’une femme exceptionnelle qui détestant bigots et bourgeois aura su entrevoir le potentiel de l’industrie de la télévision.

L’enfance de Pas Sidney, qui perd sa mère très tôt, est donc d’un côté protégé par une fortune colossale, de l’autre surexposée par sa surprenante beauté et son nom moins surprenant prénom. Entre coups de poings et séduction grossière, il tente de naviguer et de trouver une place dans un univers marqué par la négation. Violé par sa prof qui manie la pipe avec les dents, il abandonne l’école pour partir à la découverte du monde. Mal lui en prend puisque sa rencontre avec le monde en dehors de la cité noire d’Atlanta est aussi brutale que sa rencontre avec l’esprit étroit de ses contemporains. N’être pas blanc dans la Bible Belt est être déjà coupable.

Percival Everett s’amuse à promener son héros entre univers noir où son prénom est un défi à la volonté explicite d’être équivalent tout en prétendant être fondamentalement différent et l’univers blanc où le racisme est renforcé par l’incompréhension. Poil à gratter des lettres états uniennes, l’écrivain rappelle que la soumission à un groupe est une faute et que les humains quelque soit leur couleur sont en grande majorité des abrutis sans intérêt. Si vous avez le malheur de ne pas être dans la norme, vous vous exposez à de lourde sanction de la part du groupe, le vôtre comme celui des autres. Pas Sidney est ici trop noir, ici pas assez black, là pas innocent, et un peu plus loin marqué à jamais par la négation. Une fable sur l’identité et sur le difficile devoir d’être en dehors des normes.

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