Peter Sloterdijk – Tu dois changer ta vie (trad. Olivier Mannoni) – Libella Maren Sell

Cet essai extrêmement dense et où les grands noms de la philosophie sont régulièrement interpelés est une tentative dans ces temps d’incompréhensions  culturels, de raidissements nationalistes et ethniques, d’inciter l’humain à se reconstruire, à se repenser sur un plan matérialiste. Il faut changer ta vie, injonction poétique de Rilke, s’inscrit dans la fascination du poète pour les bustes d’Auguste Rodin, une autre forme du très antique « esprit sain dans un corps sain ». Sloterdijk reprend à son compte cet adage pour nous proposer de renouer avec une philosophie vitaliste, débarrassée des relents religieux, mais toute entière tournée vers l’homme et sa place dans le monde. Et c’est là que se situe, pour moi, les limites de cet essai prolifique, l’homme, l’homme, l’homme…oui mais un homme une fois encore en puissance, trop peu conscient de l’importance capitale de son environnement. Le propos du philosophe allemand semble alors moins novateur, presque connoté. Mais, cet essai dans sa dimension humaniste, est un havre de paix, en ces temps peu glorieux de niaiseries politiciennes.

A sa sortie en Allemagne en 2009, le livre aurait connu un succès considérable avec près de 100 000 ventes, ce qui est considérable pour un essai aussi dense, qui compte plus de 700 pages. L’auteur expliquait pince sans dire, que des couples s’étaient échanger le livre pour noël, ce qui laissait penser à un léger décalage entre le message publicitaire et le contenu du livre. D’un autre côté, pour les couples en souffrance, le poids du livre permet de faire quelques dégâts non négligeables aux objets fétiches de l’autre…Car l’essai n’est pas simple, la densité et la précision des exemples et de l’analyse de ce qui chez les philosophes choisis par Sloterdijk nous inviterait à changer nos vies. L’essai s’ouvre sur un préambule assez simple : la religion n’est pas et n’a sans doute jamais été un modèle pour nous inviter à grandir et à nous nous grandir, il est donc nécessaire de s’en défaire. Là notre philosophe n’est pas bon camarade, puisqu’il considère que les athées militants et scientifiques jouent la carte de la caricature et desservent le combat contre la persistance de l’empreinte religieuse, alors qu’il suffirait de souligner que la religion n’a aucune base puisque n’importe qui peut aisément en créer une en arguant toujours du même argument : les nouveaux zélotes portent la vraie foi. On rétorquera à Sloterdijk que si briser la force d’inertie de la superstition religieuse avait été aussi simple, elle ne continuerait pas à prospérer.

Une fois débarrassé de la religion et de l’illusion d’un arrière monde meilleur, l’homme pourrait donc, d’après le philosophe allemand, poursuivre son aventure et conquérir une existence plus conforme à ses désirs. Sloterdijk propose alors trois chemins à suivre en parallèle, baguenaudant de l’un à l’autre qui pourraient donner à l’être humain un contrôle plus grand sur sa destinée et l’inciter à chercher le meilleur pour lui et pour les autres : l’esthétique, l’athlétique et philosophique. Ces domaines se pratiquent par des exercices, on retrouve ici la tradition philosophique antique, car l’expérience seule permet d’affranchir son esprit. Il est assez drôle de voir intervenir dans le propos de l’auteur le créateur de la scientologie ou la volonté sans faille de Coubertin pour réintroduire le sport « à l’antique » dans le progressisme et la modernité affirmés du XIXè siècle.

L’extrême technicité du monde moderne et la dématérialisation du politique et de l’économique a jeté l’homme dans une profonde solitude. Il n’est plus en état de gérer et de digérer la totalité des savoirs, il est relativement démuni face à l’extrême technicité du monde. Il est donc tenté et nous en avons une preuve quotidienne dans l’état politique calamiteux de notre Europe, de se replier soit sur les arguties religieuses, soit sur le petit quant à soi national, voire même clanique ou même familial. Le philosophe allemand nous propose donc avec cet essai de revoir dans notre grande histoire philosophique ce qui peut nous affranchir de la peur de l’inconnu et d’un meilleur contrôle de nous même d’abord et de nos connaissances. Une sorte de double dressage physique et éthique. La pratique régulière d’un sport, la volonté de se dépasser, et non de dépasser les autres, nous permettrait de préparer notre esprit à des pratiques similaires. Refuser la soumission au « réel », à la peur et à la dépréciation de soi, pour par le savoir et la pratique quotidienne d’exercices philosophiques, nous débarrasser du superflu pour revaloriser l’essentiel. Pierre Hadot et Lucien Jerphagnon ou à certains égards, Michel Onfray nous ont déjà invité à reprendre le contrôle de nos corps et de nos esprits, pour sinon changer le monde, au moins ne pas vivre recroqueviller dans la terreur. L’essai est à ce titre réussi mais, je trouve qu’il lui manque cette dimension que la biologie et surtout l’éthologie nous ont appris, l’homme ne peut contrôler son environnement, il doit vivre avec lui.

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2 réflexions sur “Peter Sloterdijk – Tu dois changer ta vie (trad. Olivier Mannoni) – Libella Maren Sell

  1. Bonne synthèse du Livre de Peter Sloterdijk que j’ai lu. Mais pourquoi dire en conclusion que l’homme ne peut contrôler son environnement? Il va bien falloir tout de même.

  2. oui: la loi d’octave.(Gurdjieff)

    en réponse à: » Y a-t-il une loi qui régit de telles torsions cynico-tragiques? »
    in Critique de la Raison Cynique, Bourgois éditeur,1987,p.249

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