Howard Zinn – Une histoire populaire des Etats Unis de 1492 à nos jours (trad. Frédéric Cotton) – Agone.

Un drôle d’essai à lire en ces périodes fascinantes de tartufferie élyséenne et d’extraordinaire consensus intellectuel autour d’un énième papelard de l’ONU,  aussi peu clair et trouble que les précédents. Cette petite facétie de l’Histoire trouve un écho particulier dans l’un des réflexions  de Zinn, située à la fin de l’ouvrage « Imaginons que, pour la première fois dans l’histoire des Etats Unis, la population soit unie dans la volonté d’opérer de vrais changements. L’élite n’utilisera-t-elle pas, comme à chaque fois, son arme ultime – une intervention militaire à l’étranger pour unifier le peuple et l’appareil d’Etat dans et autour de la guerre ? » Etonnant de constater que nos grandes démocraties porteuses de tous les espoirs du monde et de la lumière de la liberté fonctionnent de la même manière. Mais qui est donc cet historien qui ose déconstruire la prodigieuse, la magnifique, l’édifiante histoire des Etats Unis d’Amérique ? Un abominable coco, un suppôt du socialisme, de l’écologie, un pourfendeur du capitalisme et un vilain trublion qui ose appeler un chat, un chat et un massacre, un massacre et dire que la liberté quand elle est réservée à quelques blancs riches et puissants, ça ne peut définitivement pas s’appeler la liberté. Plus sérieusement, c’est un universitaire qui a mis son œuvre et son intelligence au service d’une cause abracadabrantesque : rappeler que derrière l’histoire des puissants, il y a des hommes et des femmes sacrifiés, brisés, mais dont les voix finissent toujours par retentir dans la conscience.

Une histoire populaire courant sur cinq siècles est un travail colossal et comme le remarque Zinn lui-même, c’est un travail impossible à réaliser dans sa totalité par un seul homme, aussi talentueux et investi soit-il. Mais c’est un début. 1492, vous connaissez tous, on en a fait un film ; dans nos écoles c’est le début de la modernité, de la marche en avant des hommes vers leur destinée. Voui, même que c’est vrai. Bon alors effectivement, l’homme en question est blanc et chrétien. Une alliance redoutable entre le sabre et le goupillon. Lorsque Colomb débarque sur les côtes de ce qu’il prend pour l’Inde, il découvre des hommes, des femmes, des enfants, des êtres humains. Ces êtres sont généreux, curieux, aimables. Ils portent de l’or, mais n’y accordent aucune importance et l’offrent généreusement avec la nourriture et la compagnie à ces première horde d’hommes venus d’outre mer. Cette population est connue aujourd’hui sous le nom d’Arawak. Cette population a été exterminée jusqu’au dernier de ses représentants. Femmes, hommes, enfants, vieillards. Violés, déportés, battus, mis en esclavage, assassinés, exterminés. Ce brillant fait d’arme des hommes blancs venus d’Europe à la recherche de fortune et d’or pour financer les guerres de religion européennes, n’est ni le premier et surtout pas le dernier. Du nord au sud de ce nouveau continent qui prendra bientôt le nom d’Amérique, et bientôt d’Est en Ouest, les blancs débarquent, observent, pillent, massacrent et déportent, au nom de dieu, au nom de l’argent.

Les colons qui débarquent à la suite des « grands découvreurs » apporteront dans leurs bagages des maladies, leur bigoterie, leur haine de l’autre, et l’appât du gain. Incapables de faire fructifier eux-mêmes leurs terres – c’est ce que rappelle Thanksgiving, ils profitent de la gentillesse des indiens, avant de les combattre au nom de leurs « droits » à posséder cette nouvelle terre. Mais les indiens ne sont pas les seules victimes de ce « droit ». Pour faire tourner la nouvelle économie des plantations de coton et de tabac dont on est particulièrement friands en Europe, il faut de la main d’œuvre. Les indiens ne se montrant guère coopératifs, on fait venir les africains. Oh bien sûr on ne leur demande pas leur avis, après tout, demande-t-on son avis aux bêtes de somme ? Le massacre primordial est bientôt suivi de l’instauration d’un système où le pauvre est une bête, un être corvéable à merci.

C’est le fil rouge de l’’essai de Zinn, démontrer finalement qu’au-delà des indiens et des noirs, c’est en fait tout le système qui est conçu pour opprimer et réduire en esclavage, qu’il soit assumé pour les noirs ou induits pour les blancs pauvres. Tout le système politique qui se met en place du moment où les colonies deviennent une nation indépendante, vise le contrôle d’une vaste population dont le seul but est de servir et de renforcer les richesses d’une «élite », une oligarchie. Cela commence au sein même de la famille, comme le montre brillamment Zinn, qui dépeint la femme américaine du XIXè siècle comme moins qu’une esclave. Elle ne doit pas penser, pas imaginer un instant servir à autre chose qu’à enfanter et à servir son maître. 

Les femmes, les noirs, les indiens, les pauvres, une majorité de la population qu’il faut impérativement contenir, maintenir dans des rets afin que la machine produise et fasse vivre l’oligarchie. Malheureusement pour le système, aussi rôdé et oppressif qu’il soit, même paré des plumes chatoyantes de la démocratie, les hommes et les femmes même réduits à l’esclavage et à la barbarie la plus extrême, même habilement séparés et montés les uns contre les autres, finissent toujours par se rencontrer. Des révoltes naissent, elles meurent le plus souvent dans le sang, mais elles laissent dans l’air le virus du respect dû à tout être humain, du désir de vivre correctement, de pouvoir manger à sa faim, d’être avec sa famille, sans crainte qu’on vienne vous la prendre et la vendre sur des marchés. Les indiens se battront jusqu’aux limites de leurs forces et malgré la tragédie de Wounded Knee finiront par reprendre une partie, une petite, toute petite partie de leur héritage culturel. Les noirs se battront bec et ongles, pour s’arracher à leurs chaînes et verront un homme entrer dans le symbole de leur longue oppression. Les femmes accéderont au droit de vote, à la reconnaissance de leur intelligence et obtiendront l’égalité des salaires  (dans les textes au moins). Tout est bien qui finit bien en somme. Sauf que, les pauvres qu’elle que soit la couleur de leur peau sont toujours des esclaves, les rivets d’un système économique barbare et en même temps les premiers sacrifiés, les toujours sacrifiés.

Une histoire populaire consiste à donner la parole à ceux qui ne l’ont jamais dans les histoires officielles. Il s’agit de rappeler que la bonne fortune de quelques uns s’est construite, se construit toujours sur l’oppression de millions d’autres. Et ce ne sont certainement pas les dernières crises du seul système qu’on nous impose de supporter et de respecter, qui prouveront le contraire. Des révoltes auront lieu, encore et encore, quelques uns parviendront à obtenir un peu plus que la masse. Mais tant que nous n’abandonnerons pas un système entièrement bâti sur l’hubris et l’appât du gain, il y aura toujours des esclaves, toujours des masses pauvres et soumises à la folie de quelques chefs qu’ils soient d’entreprise, de faction, d’Etat ou d’armée. Zinn nous rappelle que toute l’histoire américaine a été secouée par l’action courageuse et parfois folle de quelques hommes et femmes dressés sur leur seule conscience. Tant que les forces seront dispersées rien ne changera et peut être que cette malédiction sera une bénédiction pour d’autres espèces…

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