Umberto Eco – Le Cimetière de Prague ( trad. Jean-Noel Schifano) – Grasset

Que le dernier roman d’Umberto Eco fasse l’objet d’une polémique où le terme « antisémite » a été utilisé pour caractériser le propos de ce roman, le marquant de fait du sceau de l’infamie, voilà qui  me laisse pantoise. Si je n’étais  pas aussi confiante en la bonne volonté et la probité des critiques, je suspecterais une lecture trop rapide, voire un léger survol, et même une lecture livre fermé ! Le Cimetière de Prague traite de l’antisémitisme européen, pathologique, qui, à la fin du XIXè siècle, prend une forme prétendument scientifique, comme on théorise l’infériorité des races noires et indiennes ou la présence du mal dans l’étude des crânes ! Un antisémitisme « protocolisé », afin de toucher toutes les catégories sociales. Le grand intellectuel italien nous propose un voyage hallucinant dans le cœur et les reins d’une Europe des nationalismes violents, des transpirations patriotiques plus ou moins malodorantes, des mouvements révolutionnaires, du scientisme barbare et du fracas médiatique en pleine explosion. Dans ce bruit et cette fureur, au cœur des empires en expansion, les ennemis des uns deviennent les alliés des autres, l’espionnage et la contrefaçon sont à la mode et servent tous les camps, quand ils paient ! Dans ce village planétaire est création, il demeure pourtant deux ennemis, les francs-maçons et les juifs. Bientôt, lorsque les empires seront sur le sentier de la guerre, il n’en restera qu’un : le Juif ! L’apatride qui peut surgir dans tous les camps, sur la pas de toutes les portes, au cœur de toutes les nations. Celui qui échappe trop aux cadres et qu’il devient urgent de stéréotyper, de caricaturer pour une faire la figure parfaite de  l’ennemi universel. Eco nous promène dans cette fange européenne, à la suite de son personnage, le turinois Simon Simonnini, complotiste, faussaire, élevé dans la haine du juif par un grand-père haineux de tous. On découvre une galaxie de farfelus, de dangereux nationalistes, d’espions habiles et de faussaires en tous genre qui vont coalisés leur énergie pour propager une peste antisémite renouvelée, modernisée, et offrir au monde la Bible de leur religion : le protocole des sages de Sion.

Ce roman, sans doute le plus accessible depuis Le Nom de la Rose, allie l’érudition historique, au sens de l’intrigue. A l’exception du personnage principal, Simon Simonnini, petit faussaire, qui s’imposera comme un génie du faux à la solde de qui le paie bien, les autres personnages ont, un jour ou l’autre, croisé le chemin de l’Histoire du XIXè siècle. Le siècle des « ismes », le grand bain préparateur de la barbarie du XXè où la pseudo science côtoie la parfaite charlatanerie, où le triomphe de la technologie facilite le travail de sape du capitalisme et où les espions de tous les empires jouent en douce les combats à venir. Des hommes de l’art qui ont appris très vite que pour durer et survivre, il faut anticiper et servir le maître à venir. C’est également le siècle où la science est mise en coupe réglée par l’idéologie. La jeune biologie tombe entre les mains bourbeuses de bourgeois aux idées bien arrêtées sur la manière dont on fait progresser le monde, en éradiquant tout ce qui n’est pas blanc, mâle avec rouflaquettes et bide. La chasse aux « anormaux », aux « déchets », à ce qui « pollue » la pureté de la race blanche et aryenne est ouverte et bientôt l’ennemi est désigné : le juif qui d’assassin du christ, pas très scientifique comme opinion, devient le fomentateur de toutes les crises, le virus qui tue le corps social sain. Il incarne tout et le contraire de tout et par un discours qui nous semble aujourd’hui d’une impressionnante stupidité, la preuve la plus absolue que le seul virus dans l’espèce humaine est décidément bien la stupidité des hommes blancs et riches, il est offert en bouc émissaire à tous et à chacun.

Ce qui est fascinant dans le roman d’Eco, c’est la peinture de cette Europe folle, qu’on nous montre souvent comme une Europe de conquête démocratique, de révolutions sociales, de conquêtes nationalistes, de conquêtes scientifiques, oubliant au passage que la nationalisme qui prévaut à l’éclatement des empires se battit sur un discours de haine envers l’ennemi, que la science ressemble d’abord à une cure de vilaine potion raciste et de supercheries telles que le mesmérisme, l’occultisme, le spiritisme et cette pré-psychanalyse née dans les vapeurs méphitiques des hôpitaux psychiatriques, que les révolutions sociales débouchent sur toujours plus d’inégalité et que les empires et les républiques ont pavé la longue route d’un colonialisme raciste et inégalitaire. L’image d’Epinal se fracasse dans une peinture ultra-réaliste. Dans cet environnement anxiogène, où les médias libérés font leur trou à coup de scandales et de pseudo enquêtes qui disparaissent aussi brutalement qu’ils sont apparus, les vieilles lunes médiévales se parent de fracs noirs et de barbes de sages.

Le grand sémiologue italien nous explique ainsi comment les intérêts conjugués de groupes dissidents et de pouvoirs institués se rencontrent dans une atmosphère de tensions et de violences extrêmes, afin de créer un ennemi commun, une figure emblématique pour canaliser les révoltes populaires. Un opium plus violent et plus barbare que la religion mais adossé sur deux millénaires de propagande chrétienne (c’est peut être ça qui a fait réagir le chroniqueur de l’Osservatore Romano !!!). Le personnage principal d’Eco est antisémite et ressort tous les poncifs du genre, le temps est à la haine la plus sordide et Eco serait responsable de raconter cette triste histoire ? Il aurait fallu que son personnage soit un héros anti haine ? un chevalier blanc prêt à fondre sur tous les haineux du temps ? Belle idée ! Oui Simonnini est une ordure, il fricotte avec une brochette de salauds et dans ce cloaque cet accouplement contre nature donne naissance à un monstre qui n’aura de cesse de détruire le monde dans lequel il est né en dévorant tout sur son passage à commencer par 6 millions de juifs livrés en sacrifice abominable.  Ce que certains reprochent à Eco, c’est finalement de nous avoir tendu un miroir de notre histoire pour y contempler la responsabilité historique de tous ceux qui ont participé à cette monstrueuse conception : capitalistes, impériaux, républicains, jésuites, chrétiens, socialistes, communistes. Le crime nazi prend naissance, non dans l’esprit tordu d’un obscur chefaillon braillard, mais dans le cœur et les reins des Européens, de la Sainte Russie à la France de Clémenceau ! Tout le monde à accepter de croire les histoires les plus abracadabrantesques, des contes de bonne femme auxquels aucun humain digne de ce nom n’aurait pu accorder le moindre début de crédit. Mais le mensonge pour gros, ignoble, insupportablement stupide a trouvé écho, partout, dans toutes les couches de la société. Le Protocole des Sages de Sion, ce faux issu de l’esprit tordu de quelques poissards, a prospéré au cœur de la crédulité universelle.

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4 réflexions sur “Umberto Eco – Le Cimetière de Prague ( trad. Jean-Noel Schifano) – Grasset

  1. Bonsoir, d’abord bravo pour ce billet très bien écrit et argumenté. Personnellement, le sujet m’intéresse, je l’inscris pour une lecture future. C’est le type de roman qui peut devenir un classique. On se sent intelligent quand on lit ce genre de livre. Bonne soirée.

  2. Je trouve que l’on fait à Umberto Ecco des procès très injuste. C’est un homme d’une érudition et d’un style flamboyant. Très grand admirateur du Pendule de Foucault, j’ai moi-même écrit un roman dont j’ai eu l’immense surprise d’entendre dire par un éditeur : « Mais c’est la suite du Da Vinci code ! », un roman que je n’avais jamais lu. Je puis vous assurer que ce n’est pas un plagiat. Le Titre est « Le cheval d’alliance », disponible sur Lulu.com. Pensez aussi aux auteurs en devenir!

  3. Je suis très content de lire cette critique et nous avons le même point de vue sur le livre que NOUS nous avons lu, contrairement à ces nombreux critiques qui colportent cette polémique !

  4. Je m’interroge parfois sur les conditions dans lesquelles les ouvrages sont relus avant leur diffusion .
    Ainsi, au fil du Cimetière de Prague, je lis, page 313:  » Canaille qui, en attendant (…), se rebellait contre contre la loi qui abolissait la prostitution, laissant ainsi tant de travailleurs du quartier sur le pavé. »

    Pouvez -vous m’expliquer le sens de cette phrase? Y a-t’il un jeu de mot qui m’échappe? Une anacoluthe, peut être?

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