Denis Crouzet – Nostradamus, une médecine des âmes à la Renaissance – Payot biographie

Michel de Nostredame, « astrophile », médecin et grand pourvoyeur de prédictions, n’a quasiment rien laissé qui permettent d’établir une biographie traditionnelle, en dehors de ses quatrains, tous plus obscurs les uns que les  autres, ouvrant la voie à de multiples interprétations. C’est peut être d’ailleurs la raison de la pérennité de son succès, Nostradamus et ses prédictions servent encore aujourd’hui à de nombreux marchands d’avenirs corrompus et dramatiques. Les niaiseries autour de 2012 sont issues d’une longue tradition, qui de la pythie au maître de la boite magique hollywoodienne jouent sur les peurs des fragiles humains que nous sommes. Le monde doit être confronté à divers moments de son histoire à un grand nettoyage, une épuration, afin de réaffirmer son lien avec la divinité ; les monothéistes semblent aimer particulièrement ces moments de terreur, cette dramatisation du monde, ce retour périodique à la promesse du grand massacre purificateur. Denis Crouzet, avec ce portrait complexe et adossé principalement sur l’étude de l’œuvre même du médecin de Salon, nous propose une nouvelle plongée dans ce XVIè siècle de la rupture et de la crainte eschatologique, un temps où chaque signe est une promesse de violences et de drames.

Le travail biographique n’est jamais simple. Afin d’échapper au risque de l’hagiographie ou du document sec, il faut respecter un équilibre entre la distance que l’auteur doit garder vis-à-vis de son sujet et ma compréhension du sujet dans son temps. Le travail avec Nostradamus est d’autant plus compliqué que le matériel proprement biographique est quasiment inexistant : quelques dates, quelques éléments familiaux, un lieu, guère plus. Le travail de l’historien est donc de puiser dans le texte lui-même, la philosophie de son sujet. Là encore, le travail est considérable et ardu du fait de la forme et du fond des écrits du médecin de Salon. Les révélations et oracles de Nostradamus sont loin moins que transparents. Le langage utilisé est cryptique et marqué par la volonté de rappeler que la parole de l’oracle n’est qu’un voile sur la volonté de dieu. Comme l’explique l’historien au début de son ouvrage, Nostradamus ne cherche pas à révéler les secrets du divin mais à incarner la parole d’un dieu qui par ses écrits cherche à rappeler à ses créatures que livrées à leurs passions et à leurs folles courses à la vaine gloire, elles s’éloignent de lui et se promettent des heures bien sombres.

Une hypothèse très intéressante présentée par l’auteur est la proximité entre Rabelais et Nostradamus, tous deux médecins chargés de guérir les hommes de leurs maux, en jouant avec les mots, afin de les accompagner au mieux sur le périlleux chemin de l’existence. Les menaces sont nombreuses : épidémies de peste récurrentes, famines qui fragilisent les corps et les esprits, guerres qui attaquent les biens comme les hommes et minent l’autorité du prince en livrant le royaume aux factions. Rabelais et Nostradamus partagent un goût pour l’écriture complexe car une bonne transmission ne peut se faire sans effort et sans mesure de sa petitesse face à la puissance de la divinité. Les deux hommes tentent d’apporter un peu de lumière dans un monde qui semble livrer aux ténèbres, comme en atteste la déchirure du linceul du christ, la rupture entre l’orthodoxie catholiques et les revendications des réformés. Comme avec beaucoup de penseurs de ce temps, on ne peut dire où vont définitivement les sympathies des uns et des autres, on sait seulement que les malheurs de la guerre et de la division doivent être combattues et que l’incitation à la concorde remise chaque jour sur le métier.

Les révélations mystérieuses du médecin de Salon, ses peintures apocalyptiques du monde servaient à édifier les esprits et à faire comprendre aux princes leur responsabilité dans le retour à la paix. Et si ses leçons étaient religieusement écoutées par les princes, le chemin de la violence a mené le royaume au bord de la rupture. Avec cette nouvelle biographie d’une figure centrale de ce XVIè siècle loin de la figure d’Epinal de la lumineuse Renaissance, Denis Crouzet, comme il l’explique dans le dernier chapitre de son essai biographique, nous rappelle que cette période est celle d’une violence extrême. Un temps de la pensée eschatologique, de la crainte irraisonnée de la fin des temps et du combat ultime entre le bien et le mal avant l’avènement final du temps du christ. Les guerres de religion qui ensanglantent l’Europe depuis que Luther a jeté ses thèses au visage de la papauté, semblent étayer cette terreur qui surgit très vite après la fin de la guerre de Cent Ans. Et les échos venus de l’Empire Ottoman en pleine conquête, des nouvelles terres au-delà des mers et de leurs populations d’êtres sans dieu ajoutent encore à la crise de foi qui secoue l’Europe. Nostradamus a intériorité ces peurs, d’autant plus que son héritage mosaïque a vu la violence s’abattre sur les juifs au temps de son propre père. Ses révélations et oracles incarnent l’insondabilité du verbe divin et de son projet pour des hommes toujours trop prompts à s’éloigner de ses enseignements et à provoquer leur propre perte. Les messages de Nostradamus à ses contemporains ne trouveront un écho que lorsque les combattants de deux camps auront poussé la violence à son extrême limite, faisant ainsi le lit de la puissance royale, qui s’incarnera quelques décennies plus tard dans un roi soleil en majesté, incarnation de la parole de dieu sur terre.

PS: je suis pour qu’on fasse subir au « créatif » à l’origine de la couv. le suplice de l’estrapade, pour crime de mauvais goût!

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