Sam Savage – La complainte du paresseux (trad. Celine Leroy) – Actes Sud

Je me souvenais de l’impression très mitigée laissée par Firmin, mais il faut laisser sa chance au produit comme on dit dans la pub, et dans le nucléaire… Et il faut reconnaître que ce roman-ci a beaucoup de charme, l’auteur y maniant  avec beaucoup d’art le thème de la solitude et de l’inexorable déchéance qui mine celui qui trop sûr de ses choix s’englue dans un quotidien improbable. Et le choix d’une forme épistolaire dans lequel viennent s’incruster quelques pages d’un roman miroir est tout à fait probant et souvent très drôle. Le second de Sam Savage est donc bien une réussite.

Andrew Whitthaker, bailleur d’appartements, écrivain, éditeur et rédacteur en chef d’une petite revue littéraire est également un ex-mari déprimé, un bailleur d’appartements peu en mal de locataires qui paient pour des logements vétustes, un éditeur au bord de la crise de nerfs avec une revue qui tourne à vide, les grands auteurs ne se bousculant guère à son portillon. L’homme est acariâtre, amer, méchant, épuisant, affabulateur et définitivement étouffant. Dans cette petite province américaine des années 70, alors que Nixon s’engage dans son ultime combat contre la vérité et l’honneur, Andrew Whittaker s’engage dans une tentative désespérée pour sauver sa propre existence faite de problèmes de vidanges, de mises en page, d’invitations à des stars de la littérature qui ne répondent jamais, d’appels du pied à son ex-femme, à une vieille liaison et de lettres à des écrivains rêvant de voir leurs travaux publiés dans une revue, n’importe laquelle. Il y a également ces incrustations faites des pages d’un roman au long court, qui petit à petit devient le miroir déformant d’une vie irrespirable, ou ces considérations sur le paresseux, ce très étrange mammifère dont l’un des représentants est sans doute l’animal le plus laid qui soit, avec son gigantesque majeur, un comparaison somme toute intéressante avec l’état de l’auteur lui-même.

Ce qui est très réussi c’est la progression vers l’abîme de l’ami Whittaker, qui de presque serein au début du récit, devient de plus en brutal, suppliant,  voire incohérent au fur et à mesure que l’histoire progresse. L’autre réussite c’est les changements de ton en fonction de l’interlocuteur, matois avec l’ex-épouse, odieux avec les locataires mauvais payeurs, manipulateurs avec les éditeurs d’autres revues. Il y a aussi l’échange avec une ancienne liaison qui est un moment d’anthologie et de désespoir. Au final, un livre à la fois drôle et cruel sur un homme qui a passé son temps courir après son destin et des honneurs illusoires et qui voyant filer son ultime chance finit par rendre les armes. Un portrait sans concession et touchant, qui demande sans doute une capacité d’autodérision hors du commun. Très bon.

Sur le site de l’éditeur

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